‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 77 sur 98 · COMÉDIE MOYENNE · texte numérisé non relu

COMÉDIE MOYENNE

Àntlphane.

Àntiphane excellait h peindre d'un trait les vérités morales. Il dit, en parlant de la vieillesse : « Elle est Tau tel des maux : c'est là qu'on les voit tous chercher asile. » Il dit, en parlant de la vie : « Elle ressemble bien fort au vin : quand il n'en reste que quelques gouttes , elle devient vinaigre. »

Ce poète avait une vive conscience des difficultés et de la dignité de son art. Dans une comparaison ingénieuse entre la tragédie et la comédie, il remarque qu'une tragédie, par son titre seul , commande déjà l'attention. « Que je nomme seulement OEdipe, chacun sait tout le reste : son père, Laïus ; sa mère, Jocaste ; ses filles, ses fils, ses malheurs, ses crimes. » Il se moque de la machine qui sert si souvent à tirer les poètes tragiques d'embarras; puis il montre que les poètes comiques n'ont pas avec leur genre , ni surtout avec le public , la partie si belle : « Il nous faut tout imaginer , noms nouveaux, histoire dû passé, histoire du présent, catastrophe, entrée en matière. Si Chrêmes ou quelque Phidon manque de mémoire, il est sifflé. Les Teucer et les Pelée peuvent prendre de ces libertés. » On se souvient que la tragédie, au temps d'Antiphane, n'était que l'ombre d'ellemême, et qu'elle méritait peu de révérence.

Alexlfl.

Alexis est quelquefois un moraliste à la façon d'Antiphane : «Un est pas de rempart, il n'est pas de trésor , il n'est rien au monde qui soit malaisé à garder comme une femme. » Mais souvent il l'est à la sienne, c'est-à-dire avec une verve cynique et une sorte de débraillé qui remettent en mémoire les joyeusetés de Rabelais et les propos des beuveurs : « Quels contes est-ce que tu nous débites là I Et le Lycée, et l'Académie, et l'Odéon, niaiseries de sophistes, où je ne vois rien qui vaille. Bavons, mon cher Sicon, buvons à outrance , et faisons joyeuse vie , tant qu'il y a moyen d'y fournir. Vive le tapage, Hanès! Rien de plus .aimable que le ventre. Le ventre , c'est ton père ; le ventre , c'est ta mère. Vertus, ambassades, commandements, vaine gloire et vain bruit du pays des songes I La mort te glacera au jour marqué par les dieux; et que te restera-t-il? ce que tu auras bu et mangé , et rien de plus. Le reste est poussière : poussière de Periclès, de Codrus ou de Cimon ! »

376 CHAPITBE XXXV.

Alexis n'aimait ni Platon, ni les pythagoriciens, et semble avoirété lui-même, jusqu'à un certain point, l'apôtre de ce sensualisme grossier qu'il met ici dans la bouche du professeur de débauche. Dans une scène fort spirituelle, il nous peint Platon, Speusippe, Ménédème et les disciples de l'Académie discutant sur la nature, distinguant le règne animal des arbres et des légumes, et cherchant à quel genre appartient la citrouille. Sur les pythagoriciens, Alexis ne tarit pas : il se moque de ces gens qui vivent, comme il dit, de pythagorismes, de raisonnements bien limés et de pensées bien fines. Il ne veut pas qu'on mette le ventre au régime. Il ne croit même pas qu'on l'y mette en effet. Pour lui les pythagoriciens ne sont que des hypocrites, fidèles à la lettre de la doctrine, non à son esprit. N'est-ce pas là le sens de ce passage, qui vient à la suite d'une énumération des règles de l'institut pythagorique? « Épicharidès pourtant, qui est de la secte , mange du chien. — Oui , mai* du chien mort : ce n'est plus un être animé. •»

ANTÉCÉDENTS DE LA COMÉDIE NOUVELLE. — POETES DE LA COMÉDIE NOU- VELLE. — CARACTÈRE DE LA COMÉDIE NOUVELLE. — MÉNANDRE. — PHI- LÉMON.

Antécédents de In Comédie nouvelle.

Un Syracusain, nommé Sophron, qui vivait vers le temps des Denys , avait imaginé d'écrire, en prose dorienne, des scènes dialoguées, où il faisait parler des hommes et des femmes du peuple, avec la naïveté spirituelle et la pittoresque énergie de leur langage. Platon, qui avait peut-être connu Sophron à Syracuse, admirait ces tableaux, et s'en inspirait, dit-on , pour donner aux personnages de ses dialogues le plus qu'il pouvait de naturel et de vie. Les mimes de Sophron étaient des imitations fidèles de la réalité, comme l'indique leur nom même1, et comme nous en pouvons juger

1» Mtyoç, de juao-ijAflti, iniitor.

COMÉDIE NOUVBLLE. 377

encore en lisant tel poème où Théocrite a pris Sophron pour modèle. Mais ces mimes n'étaient point, à proprement aire, des comédies : il n'y avait pas de nœud général , pas d'action ; c'étaient des scènes qui se suivaient sans lien nécessaire, sans préparation, et par un effet du hasard. D'ailleurs, ils n'étaient pas susceptibles d'être mis au théâtre, et ils n'étaient faits que pour la lecture ou la récitation. Il n'est guère douteux pourtant que les exemples de Sophron n'aient exercé une certaine influence sur quelques-uns au moins des poètes de la moyenne comédie, et qu'on n'ait essayé, dès avant Ménandre et Philémon, de donner aux fictions comiques ce caractère de vérité qui faisait dire plus tard, avec quelque apparence de raison , sinon sans recherche : « 0 vie, et toi Ménandre ! lequel de vous a imité l'autre ? »

Poëte» de la Comédie nouvelle.

Ménandre, qui réussit le premier avec éclat dans ce genre nouveau, et qui en fut le modèle le plus parfait, était né à Athènes en 342, et il mourut en 290, à cinquante-deux ans. Ses succès attirèrent dans les mêmes voies une foule de poètes, parmi lesquels les Alexandrins en ont particulièrement distingué jusqu'à quatre, mais dont un seul, Philémon, de Soli en Cilicie, balança, peu s'en faut, sa renommée. Philémon eut une carrière plus longue que Ménandre, et lui survécut près de trente ans.

On attribuait à Ménandre quatre-vingts pièces, et environ cent cinquante à Philémon ; les trois autres classiques, Philippide, Diphile et Apollodore le cédaient à l'un et à l'autre en fécondité comme en mérite, malgré leur talent et malgré le nombre, considérable encore, de leurs comédies.

Caractère de la Comédie nouvelle.

C'est dans les comiques latins, et surtout dans Térence , qu'il faut chercher à se faire une idée du système dramatique de la comédie nouvelle. Quatre des pièces de Térence sont traduites ou imitées de Ménandre, et les deux autres d'Apollodore. Térence nous apprend lui-même comment il s'y prenait avec ses modèles. Comme les pièces grecques étaient en général trop courtes pour remplir la mesure latine des cinq actes, et trop simples d'intrigue pour intéresser suffisamment les grossiers spectateurs du théâtre de Rome, il réduisait deux pièces grecques en une, ou plutôt

il allongeait et compliquait la pièce traduite ou imitée, en y introduisant des scènes et des caractères empruntés à une autre comédie.

Voici à peu près à quoi se réduisait le thème dramatique, dans la plupart des pièces de Ménandre et de sea émules : une fille abandonnée en bas âge, ou enlevée à ses parents; un jeune homme qui s'amourache d'une étrangère, et qui refuse l'épouse qu'on lui a choisie; une reconnaissance qui fait découvrir, dans l'étrangère prétendue, quelque Athénienne bien née ; un mariage enfin, qui arrange tout et qui rend tout le monde plus ou moins content* Sur ce canevas, se dessinaient un certain nombre de caractères, qu'on, voyait presque invariablement passer d'une comédie dans une autre : ainsi , le père avare et dur, le tyran domestique, ou le père faible et complaisant ; la mère de famille raisonnable, ou la femme grondeuse, impérieuse, et qui rappelle à satiété qu'on ne l'a pas prise sans dot ; le fils de famille , dissipateur, léger, presque débauché, mais plein, au fond, de probité et d'honneur, et capable d'un véritable amour; l'enclave rusé qui aide le fils à soutirer l'argent du bonhomme de père; le parasite, alléché par l'espoir de quelques bons repas ; le sycophante, qui brouille les affaires pour pocher en eau trouble ; le soldat fanfaron, brave en paroles, souvent poltron en réalité, qui vante ses exploits apocryphes et raconte de fabuleuses campagnes ; le marchand d'esclaves et l'entremetteuse , deux personnages sans foi , sans probité ni vergogne ; la jeune fille aimée , quelquefois indigne de l'être, mais, souvent aussi, respectable dans la misère, et animée de sentiments nobles et élevés. Le génie des poètes variait à l'infini les nuances dans ces caractères, et combinait ces caractères entre eux dans des proportions diversifiées elles-mêmes à l'infini ; et le théâtre latin prouve qu'il n'est pas besoin, pour différer parfaitement de soi-même ou des autres , d'imaeiner des aventures nouvelles , des fables extraordinaires, des caractères inouïs. Mais les originaux des comédies de Plaute et de Térence étaient écrits {>ar des hommes qui avaient observé la nature, et oui savaient la peindre, par de grands moralistes et de grands poètes.

Bténandre»

Ménandre était un disciple de Théophraste ; mais il penchait vers les doctrines d Êpicure , nouvelles alors, et que

n'avaient point encore corrompues ceux qui s'enorgueillirent du nom de pourceaux, ou plutôt dont on n'entrevoyait Cas, à travers les vertus du maître, les funestes et immora- 58 conséquences. Au reste* Méuandre ne disserte guère; mais il se plaît, comme les épicuriens, à insister sur le côté misérable de la condition humaine, afin de faire mieux sentir le prix de la sagesse, de la modération , de l'apaisement des troubles intérieurs, en un mot de la sérénité de l'âme. 11 y a, dans ses fragments, des choses admirablement belles, et de cette beauté sérieuse qui s'associait si harmonieusement, dans la comédie nouvelle, avec une aimable gaieté. Je ne transcrirai qu'un seul de ces passages ; mais c'est un des plus considérables qui nous aient été conservés : c'est celui que cite PlUtarque, dans la Consolation à Apollonius.

« Si tu es né, Trophime, seul entre tous les hommes, quand ta mère t'a enfanté, doué du privilège de ne faire que ce qui te convient et d'être toujours heureux, et fi quelque dieu t'a promis cette faveur, tu as raison de t'indigner ; car ce Dieu t'a menti et s'est mal conduit avec toi. Mais; si c'est aux mêmes conditions que nous que tu respires l'air commun à tous les êtres, pour te parler en style plus tragique, il faut supporter mieux ces malheurs et te faire une raison. Pour tout dire en un mot, tues homme, et partant sujet, plus qu'aucun être au monde, à passer en un clin d'œil de l'abaissement à la grandeur, puis ensuite de la grandeur à l'abaissement. Et c'est vraiment justice ; car lui, qui est si chétif de sa nature, il tente d'immenses entreprises ; et, quand il tombe, presque tous ses biens périssent dans sa chute. Pour toi, Trophime, tu n'as pas perdu une opulente fortune ; tes maux présents n'ont rien d'excessif: ainsi donc résigne- toi, pour l avenir, à cet état de médiocrité. »

La poésie de Ménandre n'est point ce libre jeu d'une imagination hardie et prime-sautière, qui nous charme jusque dans les bouffonneries d'Aristophane, ou dans les gaillardises d'Alexis. C'est la raison ornée, c'est l'expérience et le bon sens revêtus d'une forme populaire. Ménandre rachète par la valeur pratique des pensées, par la profondeur des sentiments, par une sorte de pathétique tempéré, ce au'il a perdu du côté de l'enthousiasme et de la fantaisie. C est Ménandre qui a fourni l'original du vers sublime où Térence donne la définition de l'homme vraiment digne de ce nom.

380 CHAPITRE XXXVÏ.

Fhlléme».

Je ne crois pas qu'il nous soit possible de déterminer ce qui distinguait Philémon deMénandre, quoiqu'il nous reste aussi de lui un nombre de vers considérable. Il me semble toutefois que Philémon a quelque chose de plus rude, ou, si Ton veut, de moins sympathique. Sa morale tient de Zenon plus que d'Épicure. Son style ne diffère de celui de Ménandre que par plus de tenue et aussi par moins d'abandon et de grâce. Quintilien nous dit que beaucoup de contemporains mettaient Philémon au-dessus de Ménandre. C'étaient sans doute les hommes d'un goût très-sévère, les philosophes, ceux qui avaient fréquenté l'Académie ou le Lycée, ceux surtout qui avaient entendu, dans le Portique, l'éloquente voix du grand Zenon. Voici une définition de l'homme juste, que Platon lui-môme aurait applaudie, et où respire comme un souffle des doctrines morales de la République et du Gorgias : « L'homme juste n'est pas celui qui ne commet

I)oint d'injustice, mais celui qui, pouvant en commettre, ne e veut pas. Ce n'est pas celui qui s'est abstenu de prendre des choses de peu de valeur, mais celui qui a le courage de n'en pas prendre de précieuses, pouvant se les approprier et les posséder sans crainte de châtiment. Ce n'est pas celui qui se borne à observer les règles vulgaires, mais celui-là seulement qui a un cœur pur et sans fourbe, et qui veut être juste et non le paraître. » Jusque dans les passages où Philémon s'émeut des misères humaines, on aperçoit un censeur peiné , sinon irrité de nos faiblesses , et non plus l'aimable consolateur qui relève l'âme abattue de Trophime : « Si les larmes étaient un remède à nos maux, et si toujours celui qui pleure cessait de souffrir, nous achèterions les larmes à prix d'or. Mais présentement, seigneur, nos maux ne s'inquiètent guère de nos larmes ; et c'est la même route qu'ils suivent, qu'on pleure ou non. Que gagnons-nous donc à pleurer? rien ; mais la douleur a son fruit, comme les arbres : ce sont les larmes. »

Philémon, dans les concours dramatiques, l'emportait souvent sur Ménandre. Mais le prix était décerné par des juges dont les sentences pouvaient être dictées par des considérations qui n'avaient rien de littéraire. Il parait que le public ne les ratifiait pas toujours. On prétend que Ménandre lui-même, qui avait conscience de sa supériorité, s'é-

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tant rencontré en face de son rival : a Je te prie, lui dit-il, ne rougis-tu pas quand tu remportes sur moi la victoire? » Mais le consentement unanime de l'antiquité finit par mettre les deux poètes chacun à sa place, Ménandre au premier rang, Philémon au deuxième, mais à peu de distance du premier, et bien au-dessus de tous les autres poêles de la comédie nouvelle : ceux-ci n'étaient que des hommes de talent, même ceux que les Alexandrins avaient portés au nombre des classiques.

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