DEUX PHILOSOPHES POETES
CARACTÈRE DES ÉCRIVAINS ATHÉNIENS DU IIIe SIÈCLE AVANT J. C. — TIMON LE SILLOGRAPHE. — CLÉANTHE.
Caractère des écrivain» athéniens du m* siècle avant S. C.
Athènes, en disparaissant du monde politique, vit s'éteindre chez elle les dernières lueurs de ce génie littéraire Ïui avait jeté tant d'éclat durant plus de trois cents années. Ile conserva des écoles florissantes; elle compta, dans tous les genres, des maîtres habiles; elle eut des dissertateurs , des glossateurs , des grammairiens , des philosophes estimables : elle ne vit plus , jusqu'au temps de Proclus, ni un poète, ni un prosateur de quelque renom. Dès le iue siècle avant notre ère , les philosophes les plus opposés de doctrines, Épicure comme Zenon, et les disciples mêmes du Lycée et de l'Académie, semblent s'accorder sur un point : c'est qu'il faut laisser aux sophistes les vanités du beau style et les futiles recherches du bien dire. Même les mieux doués prennent à tâche d'écrire comme s'ils avaient horreur des succès populaires, et ils ne s'adressent
Su'aux adeptes de leurs doctrines. Ce qui reste d'Épicure est 'une obscurité sibylline, et à peu près impénétrable. Zenon, si éloquent et si spirituel dans ses discours, était, dans ses livres, sec, didactique et sans agrément. Chrysippe regardait comme perdu tout le temps qu'eussent exigé la conception d'un plan systématique, l'harmonieuse distribution des par-
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ties du sujet, l'arrondissement des phrases, et même la correction du style ; et il écrivait en conséquence. Arcésilas, le chef de la nouvelle Académie, avait assez de talent pour laisser des chefs-d'œuvre ; mais il n'ambitionna point cette gloire, et il se contenta de bien parler et de laisser le souvenir de ses bonsmots. Deuxhommesseulementsemblentavoir«u à cœur de vivredansla postérité véritable, et non point dans une secte plus ou moins durable et fameuse : ces deux hommes, un philosophe pyrrhonien et un disciple de Zenon, sont les derniers poètes dont puisse se vanter l'Athènes des successeurs d'Alexandre, et peut-être l'un des deux fut-il le dernier des grands prosateurs attiques.
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Timon le sillographe était de Phliunte. Après avoir étudié la philosophie dans l'école de Mégare, il s'attacha à Pyrrhon, et il devint plus tard, par la mort de son maître, le chef de l'école sceptique. 11 se fixa d'assez bonne heure à Athènes, qu'il ne quitta plus, et où il mourut vers l'an 260, à quatrevingt-dix ans. Il avait écrit des ïambes, qui étaient probablement des satires philosophiques ou morales. Mais l'ouvrage qui l'avait rendu célèbre, c'étaient les SilUs \ en trois livres, dont Diogène de Laêrte donne l'analyse et cite d'assez nombreux passages . Les Silles étaient une critique très-vive de tous les philosophes dogmatiques. Ces satires étaient en hexamètres; et Timon parodiait, de temps en temps, à l'adresse des philosophes, les vers les plus célèbres des anciens poètes. Deux livres des Silles, le second et le troisième, étaient dialogues ; mais, dans le premier livre, Timon attaquait directement, et en son propre nom. Je vais citer quelques-uns des jugemeots de ce spirituel et impitoyable frondeur. Il dit de Platon : « A leur tôte marchait le plus large1 d'eux tous, un agréable parleur, rival, par ses écrits, des cigales qui font retentir leurs chants harmonieux , perchées sur les arbres d'Académus. » On reconnattici la comparaison d'Homère à propos des vieillardsqut causent entre eux sur les remparts de Troie. Il dit de Socrate : «C'est d'eux que descend ce tailleur de pierres, ce raisonneur légiste, cet enchanteur de la Grèce, ce subtil discuteur, ce railleur, cet imposteur pédant, cet attique raffiné. * Il se moque de tout et de tous avec une liberté de langage qui
t. i.c mot oittoç «ignifie nwca&mt. — 2. AUu6ion au nom 4e Platon qui signifie
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rappelle les comiques du temps d'Aristophane^ et avec cette verve et cet entrain sans lesquels la satire, surtout la satire philosophique, n'est plus rien que glace et ennui. Avant Timon, un philosophe cynique, Ménippe, de Gadara, avait réussi dans la critique sarcastique des philosophes et des doctrines, et avait fait lire ses écrits, où s'entremêlaient agréablement la prose et les vers. Mais Timon laissa bien loin derrière lui cesessais, et demeura, dans son genre, un modèle inimitable.
Cléanthe.
Cléanthe fut un homme d'un esprit bien différent. Il était né à Assos en Éolie, vers l'an 310 environ, et il était assez connu déjà, quand Timon écrivit les Silles, pour avoir sa
friace dans cette curieuse galerie de portraits. « Quel estcebéier qui parcourt les rangs, ce lourd citoyen d'Assos, ce grand parleur, ce mortier, cette masse inerte?» Ce philosophe, d'un extérieur si peu avantageux, avait une grande âme et un beau génie. Il avait commencé par exercer le métier d'athlète ; puis la pauvreté l'avait réduit à se mettre au service des jardiniers d Athènes. Il connut Zenon, et il s'éprit de IV mour de la philosophie. Il passait la nuit dans les jardins, h puiser de l'eau et à arroser les plantes; le jour, il allait entendre Zenon et travaillait à suppléer par l'étude au défaut de son éducation première. H fut. après Zenon, le chef du Portique, et il vécut jusqu'à l'âge de nuatre-vingts ans, ou, selon quelques-uns, de quatre- vingt-aix-neuf ans.
Les ouvrages en prose composés par Cléanthe devaient être remarquables par les agréments du style ; au moins le philosophe ne s'interdisait-il pas les vives images, les allégories, les tableaux à la manière de Platon et du premier Aristote. J'en juge ainsi d'après la page que Cicéron lui a empruntée, où l'on voit la Volupté assise sur un trône, et les Vertus réduites à la servir, obéissant à tous ses commandements, n'ayant d'autre affaire, et se hasardant tout au plus à lui donner tout bas quelques conseils. Admirable résumé du système moral d'Épicure, et qui en fait vivement saillir aux yeux les erreurs et les absurdités. Mais ce n'est point par conjecture que nous voyons dans Cléanthe un vrai poète : l'hymne en vers épiques adressé à Jupiter, dont je vais transcrire le commencement et la fin, est quelque chose de mieux encore qu'un précieux monument de la philosophie stoïcienne : c'est l'œuvre sublime d'un poète inspiré.
« Salut à toi, le plus glorieux des immortels, être qu'on adore sous mille noms, Jupiter éternellement tout-puissant; à toi, maître de la nature; à toi, qui gouvernes avec loi toutes choses I C'est le devoir de tout mortel de t'adresser sa prière ; car c'est de toi aue nous sommes nés, et c'est toi qui nous as doués du don de la parole, seuls entre tous les êtres qui vivent et rampent sur la terre. A toi donc mes louanges; à toi l'éternel hommage de mes chants ! Ce monde immense, qui roule autour de la terre, conforme à ton gré ses mouvements, et obéit sans murmure à tes ordres. C'est que tu tiens, dans tes invincibles mains, l'instrument de ta volonté, la foudre au double trait acéré, l'arme enflammée et toujours vivante. Car tout, dans la nature, frissonne à ses coups retentissants. Avec elle tu règles l'action de la raison universelle qui circule à travers tous les êtres, et qui se mêle aux grands comme aux petits flambeaux du monde. Roi suprême de l'univers, ton empire s'étend sur toutes choses. Rien sur la terre, dieu bienfaisant, ne s'accomplit sans toi, rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer; hormis les crimes que commettent les méchants par leur folie. . . . Jupiter, auteur de tous biens, dieu que cachent les sombres nuages, maître du tonnerre, retire les hommes de leur funeste ignorance ; dissipe les ténèbres de leur âme, ô notre père! et donne-leur de comprendre la pensée qui te sert à gouverner le monde avec justice. Alors nous te rendrons en hommages le prix de tes bienfaits, célébrant sans cesse tes œuvres, comme c'est le devoir de tout mortel ; car il n'est pas de plus noble prérogative, et pour les mortels et pour les dieux, que de chanter éternellement, par de dignes accents, la loi commune de tous les êtres. »
LITTÉRATURE ALEXANDRIÏVE.
LE MUSÉE D'ALEXANDRIE. — CARACTÈRE DE LA LITTÉRATURE ALEXANDRJNE. — LYCOPHRON. — C4LLIMAQUE. — APOLLONIUS. — ÉRUD1TS ALEXANDRINS.
I*e Musée d'Alexandrie.
Le troisième siècle avant Jésus-Christ fut pour la Grèce une époque de confusion et de misères. Mais il y avait, autour de la Grèce, des pays qu'avait conauis la civilisation grecque, et où les hommes vivaient dans des conditions assez favorables pour pouvoir vaquer avec succès aux travaux de l'intelligence et ajouter quelque chose à l'héritage des générations antiques. La Sicile, grâce au génie d'Hiéron II, jouissait du repos et renaissait à la gloire. Quelques-uns des royaumes formés des démembrements de l'empire d'Alexandre étaient gouvernés par des princes amis des lettres et des arts. Les Ptolémées surtout s'efforçaient, par tous les moyens, de bien mériter du monde savant. Ils attiraient à Alexandrie les hommes les plus célèbres; ils leur assuraient une honorable existence; ils rassemblaient quatre cent mille volumes dans le palais duBruchion, soixante et dix mille dans les dépendances du temple de Sérapis; ils fondaient le Musée, qui était tout à la fois une académie et une sorte d'université, où enseignèrent Callimaque, Apollonius, Zénodote et tant d'autres maîtres distingués. On dit que Démétrius de Phalère, chassé d'Athènes en 307, et qui avait trouvé dans Ptolémée Soter un digne protecteur, paya cette hospitalité en inspirant au roi l'idée d'un vaste établissement littéraire, et en organisant lui-même le Musée par ses soins.
Caractère de la Littérature alexandrlne.
Les écrivains d'Alexandrie se sont exercés dans tous les genres; mais ils n'ont réellement excellé que dans ceux où nous n'avons rien à voir. Les œuvres qui recommanderont à jamais l'époque des premiers Ptolémées, c'est la traduction des livres hébreux par les Septante; ce sont les recherches chronologiques de Manéthon ; ce sont les travaux des critiques pour épurer, pour commenter les textes anciens; ce sont les écrits d'Euclide le géomètre et de quelques autres
savants. Mais la littérature proprement dite végéta tristement dans cette atmosphère de science et d'érudition, et ne donna que des fruits sans sève ni saveur. Un grand nombre d'hommes pourtant eurent, dans Alexandrie, le renom de poètes. Il y en avait jusqu'à sept dont les tragédies étaient estimées. 11 y avait des poètes commues, des auteurs de drames satiriques, des poètes épiques, didactiques, lyriques, élégiaques. Quelques-uns s'étaient exercés dans tous les genres ; presque tous avaient été d'une fécondité extraordinaire. C'étaient, pour la plupart, des gens d'esprit et même de talent; c'étaient des littérateurs instruits, des versificateurs habiles; mais pas un seul parmi eux n'a mérité d'être compté au nombre des vrais poètes. J'en juge ainsi d'après ce qui nous reste des plus fameux , Lycophron de Chalcis, Callimaque de Cyrèna et d'autres. S'il fallait faire une exception, ce serait peut-être en faveur de Philétas de Cos, qui fut le précepteur de Ptolémée Philadelpbe. Les Latins ont vanté ses élégies; et il a sur les autres cet avantage que presque tous ses vers ont péri, et que nous sommes dans l'impossibilité de contrôler les jugements de ses admirateurs.
E.yc*phron,
Il n'en est pas de même de Lycophron. Nous avons, de ce prétendu tragique, un poème entier qui peut donner une idée suffisante de ce qu'il était capable de faire comme émule de Sophocle ou d'Eschyle. Eschyle avait fait jadis parler Cassandre; c'est elle aussi que Lycophron met en scène sous le nomd'Alexandra. Elley est seule, et elle prononce un monologue de plus de quatre cents vers. C'est une prophétie sur la ruine de Troie. Mais, si les Troyens, auxquels Alexandra s'adresse, n'en ont entendu que de pareilles de la bouche de Cassandre, il ne faut point s'étonner qu'ils se soient peu souciés de comprendre et de croire. Lycophron a pris à tâche d'être complètement inintelligible, non-seulement pour le vulgaire, mais pour tous ceux qui ne connaissaient pas à fond les traditions mythologiques, les généalogies des héros, la géographie des temps anté-historiques; pour tous ceux enfin qui n'avaient pas présentes à la mémoire les inventions des poètes les moins lus : appellations extraordinaires de lieux ou de personnes, épithetes une seul fois employées, mots sans analogues dans la langue, tours insolites, formes grammaticales étranges, archaïsmes de toute sorte, et bien d'autres
LITTÉRATURE ALEXANDRÏNE. 387
choses encore.. Il n'y a pas une phrase, dans Y Alexandre qui ne contienne plusieurs énigmes, cent fois plus obscures que celles du Sphinx ; et* sans les commentaires anciens, compilés au moyen âge par un certain Tzetzès, il est douteux que jamais aucun moderne eût réussi à faire ce que faisait à dix-sept ans Joseph Scaliger, et ce qu'ont fait depuis, à ce qu'on dit, certains anglais excentriques : à lire Lyco* phron. J'ai lu les dix premiers vers, grâce à Tzetzès, et j en ai eu plus qu'assez. Mais tout porte à croire que les savants archéologues du Musée étaient des OEdipes en état de deviner du premier coup, et qui se pâmaient d'aise à chaque logogriphe, contents à la fois et de leur esprit et de celui de l'auteur. CarLycophronen avait. Quanta l'érudition, nul n'était en état de lui rien remontrer, parmi les familiers de Ptolémée Philadelphe. Mais quel outrage au bon sens et au bon goût! quelle aberration mentale! Ce savant homme a inventé l'anagramme : certes, cette gloire était digne de lui.
Calliniaque.
Callimaque était un érudit , et de la force de Lycophron même. Il avait composé une multitude d'ouvrages didactiques en prose, et des poëmes dans tous les genres connus. Les contemporains admiraient particulièrement ses élégies, et ne faisaient pas difficulté de le mettre au premier rang des poètes qui avaient manié le rhythme de Callinus et de Tyrtée. Nous ne possédons que peu de fragments de ces élégies tant vantées ; mais Catulle a traduit la plus fameuse, et avec une grande fidélité, comme on le voit en comparant le latin aux vers oui restent de l'original : c'est la Chevelure de Bérénice. Malgré l'approbation de Catulle et malgré l'enthousiasme de quelques commentateurs , je ne puis m'empêcher de trouver cette élégie détestable. Il n'y a ni sentiment ni chaleur; il y a de l'esprit sans doute, mais qui n'est que de l'esprit. Callimaque affecte les noms extraordinaires; et on en trouve, dans la pièce traduite, d'aussi étranges que ceux qui remplissent YAlexandra. Nul ne sait encore ce que c'est que les rochers Latmiens ; il faut des Tzetzès pour nous faire comprendre ce que le poète a voulu dire quand il parle de la progéniture de Thia , de Zéphy-* ritis, etc. ; et on est fort étonné d'apprendre qu'il s'agit tout simplement ou du Soleil, ou de Vénus, ou de telle autre chose non moins connue. La Chevelure, qui sait l'histoire aussi
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bien que la géographie, raconte comme quoi tes Mèdes, avec le fer, ont percé le mont Àthos ; puis elle s'écrie : « Que peuvent faire des cheveux , quand de telles masses cèdent au fer ? » Puis elle fait une imprécation contre les Chalybes, toujours à propos des ciseaux qui l'ont fait tomber de la tête de Bérénice. 11 est assez difficile de pousser plus loin l'oubli du bon sens et du bon goût ; et il faudrait être Lycophron pour y parvenir.
Les Épigrammes de Callimaque sont souvent d'une obscurité impénétrable , par suite des mêmes défauts ; quelquesunes sont suffisamment lisibles et ne manquent pas de grâce. Telle est, par exemple, celle où il représente Pittacus conseillant un de ses amis sur le mariage, et l'engageant à choisir dans sa condition , et non point au-dessus.
Les Hymnes de Callimaque ne valent pas ses Épigrammes. Cléanthe invoquait , sous le nom de Jupiter, le vrai dieu du monde et de l'humanité ; il exprimait des idées, des doctrines ; il tirait ses accents du fond même de son âme. Callimaque reprend froidement les thèmes mythologiques, et il conte, sans y croire, les aventures de Jupiter, de Cérès ou d'Apollon. Ce que les Homérides faisaient avec une piété naïve, il le fait pour montrer qu'aucun talent poétique ne lui est étranger, et pour étaler devant les amateurs toute cette érudition dont il n'avait pu donner ailleurs que des échantillons incomplets. Les six poëmes prétendus religieux qui nous restent de Callimaque ne sont guère qu'une accumulation de mythes peu connus, de noms et d'épithètes moins connus encore ; et , malgré certains morceaux brillants, tels que le récit du supplice d'Érisichthon , ils n'appartiennent guère plus à la poésie que YAlexandra même. Callimaque est un Lycophron tempéré. C'est, si l'on veut, le premier des versificateurs; mais c'est l'avantdernier des poètes , sinon aux yeux de ceux qui ont perdu leur temps à le commenter ou à le traduire.
Apollonius.
Callimaque avait, parmi ses disciples, un jeune homme d'Alexandrie, nommé Apollonius, qui était né avec des dispositions très-heureuses. Ce jeune homme, à peine âgé d'une vingtaine d'années, publia un poëme épique sur l'expédition des Argonautes. Le succès de cet ouvrage alluma la jalousie de son maître. Callimaque ne se contenta
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point de critiquer Apollonius en paroles : il écrivit contre lui une satire des plus virulentes, et travailla à le perdre dans l'esprit du monarque. Apollonius se retira à Rhodes, où il enseigna la rhétorique et la grammaire, et où il obtint le droit de cité. C'est là qu'il remania son poème et le mit dans l'état où nous le possédons. Cette seconde édition eut un succès encore plus grand que la première. Apollonius fut rappelé à Alexandrie, et il y devint un personnage considérable. Il est vrai que Callimaque était mort, et que le vieux poète malveillant n'était plus là pour ravaler le mérite de son ancien disciple. Apollonius prolongea sa vie jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, et mourut dans les premières années du deuxième siècle. On dit que son corps fut mis dans le tombeau où reposait Callimaque : ces deux hommes, si hostiles l'un à l'autre pendant leur vie, durent sentir se ranimer leur poussière, quand on les rapprocha ainsi dans le même néant.
Les Argonautiques sont le chef-d'œuvre de la littérature alexandrine. Apollonius écrit du moins pour de simples mortels, ou à peu près. Il abuse peu de son savoir mythologique ; il fait des récits agréables ; il trouve quelquefois d'assez heureuses images ; mais il manque de vie et de force. Son poème appartient, en somme, au genre ennuyeux. Il n'a que quatre chants ; mais cette élégance un peu fade donne bien vite des nausées , surtout si l'on vient de lire la quatrième Pythique de Pindare. Apollonius a le tort de réveiller à chaque instant le souvenir des grands poètes , et de provoquer des comparaisons fâcheuses: aussi est-on tenté de jeter à chaque instant son livre, et de courir à ceux où respirent le sentiment, la passion, le génie.
Voilà ce qu'ont été les coryphées de la poésie alexandrine. Qu'était-ce donc de tous les poètes a la suite , de ces hommes qui n'ont jamais été connus hors des murs d'Alexandrie, ou dont la postérité a daigné à peine recueillir les noms? Il est probable que nous ne trouverions pas beaucoup à admirer dans les poèmes de Philiscus, de Sosithée, de Sosiphanès ou d'Homère le Jeune.
^rudlt* alexandrins*
On est fondé à être sévère pour ceux qui se trompent sur la nature de leur talent, et qui aspirent, en dépit de Minerve , à des triomphes pour lesquels ils ne sont pas faits.
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Mais, quand ces faux poètes n'ont pas été seulement des beaux esprits infatués d'eux-mêmes; quand leur vie a été honorablement occupée, et qu'ils ont racheté par des travaux utiles les erreurs de leur amour-propre, il ne faut Sue les plaindre d'avoir perdu un temps précieux à mesurer es syllabes et à aligner de prétendus vers ; il faut se rappeler les services qu'ils ont rendus, et insister moins rudement sur leurs ridicules. Pourtant île doit-on pas mettre au-dessus d'eux les hommes qui ont eu assez de raison pour se résigner à n'être que des érudits, des littérateurs , des grammairiens , des savants , des mattres de la jeunesse ? Je ne saurais trop féliciter les anciens d'avoir distingué les noms de quelques-uns de ceux-ci, et de leur avoir fait une part de gloire. Zénodote d'Éphèse, le fondateur de la critique des textes, Aristophane de Byzance et Aristarque , ses dignes héritiers , ne méritaient pas moins; surtout Aristarque , dont le nom est resté synonyme > depuis vingt siècles, de bon sens, de bon goût, de jugement éclairé et solide. Nous devons infiniment à ces trois hommes; et, n'eussent-ils fait que nous donner un Homère pur et correct, ils auraient encore des droits à une vive reconnaissance. Mais la recension des poésies homériques et l'interprétation de ces vers immortels n'a été Îu'une portion de leurs travaux. Ils ont restauré les textes e tous les auteurs anciens qu'ils comptaient parmi les classiques ; et il n'a pas tenu à eux que nous n'ayons Sophocle ou Eschyle aussi complets, aussi conformes, que nous avons encore Platon ou Homère.
TMÉE t>E TAUROMÉMUM. — RH1WTON. — THÉOCRITB. — IDYLLES DE THÉO- CR1TE. — IDYLLES BUCOLIQUES. — LES SYRACOSAINES — IDYLLES MYTHO- LOGIQUES. — ÉPlTRES. — ÉPIGRAMMES DE THÉOCRITE. — JUGEMENT SUR THÉOCRITE. — BION ET MOSCHUS.
La population grecque de la grande ville fondée en Egypte par Alexandre était une agglomération de toute sorte d'éléments divers, sans cohésion , sans unité ; un mélange conftis de toutes les races, de tous les esprits, de tous les dialectes. L'absence complète d'originalité dans la littérature alexandrine n'a donc rien qui puisse nous surprendre. Ce n'est qu'au bout de longs siècles que la Grèce d'Egypte prit une physionomie vraiment à elle , qu'elle eut à son tour un génie
Eropre, et qu'elle se proclama à juste titre l'héritière de la rèce européenne. Mais la vieille Sicile, que nous avons vue jusqu'à présent payer son large tribut aux lettres et à la pensée, n avait besoin que de se souvenir d'elle-même, pour produire encore, au troisième siècle avant J. C, des œuvres vivantes et originales. Elle n'y manqua pas. La
Etésie, après laquelle couraient en vain les hommes du usée, ne lui fit pas défaut; et, pour juger si les études sévères furent encore florissantes chez eue , il suffît de prononcer le grand nom d'Archimède.
Tlmée de Tauroménlum.
Le plus connu des prosateurs siciliens de cette période , à part Àrchimède , dont nous n'avons pas à nous occuper , c'est l'historien Timée de Tauroménium , que nous ne connaissons que par le témoignage des écrivains postérieurs. Il avait composé une histoire de la Sicile en plus de quarante livres. Cet ouvrage était remarquable par l'exactitude chronologique, par l'étendue des recherches et par d'autres qualités précieuses ; mais le style manquait de simplicité, et Timée avait mérité malheureusement d'être compté parmi les modèles de ce qu'on nommait l'éloquence asiatique, c'est-à-dire de l'éloquence à la façon des orateurs ou plutôt des rhéteurs de l'école dégé- nérée d'Eschine. On reprochait aussi à cet historien d'aimer
à conter des fables, de manquer trop souvent d'impartialité, et de voir de préférence le mauvais côté des actions humaines.
Rhinton , de Syracuse, paraît avoir été un poète de talent, et qui cherchait le nouveau, dans l'art dramatique, même au hasard de ne rencontrer que le bizarre. Il inventa une espèce de drame, qu'il nommait hilarotragédie , c'est-à-dire tragédie gaie. C'était une parodie comique de la tragédie, une sorte de drame satyrique , moins les satyres. Le Goutteux-Tragique de Lucien, et le Pied-Léger, qu'on y joint comme contre-partie, peuvent donner une idée de ce que devaient être les farces dramatiques de Rhinton.
Théoerlie.
Enfin voici un grand poète, un poète essentiellement sicilien , qui ne ressemble à rien de ce qui l'a précédé , et qui a été original non pas seulement dans un genre, comme on le dit, mais dans les genres les plus divers ; ce Théocrite dont une seule idylle, même la moins belle, vaut mieux
Sue tout Callimaque et que tout Apollonius. Il était de yracuse; mais on ne sait ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort. Sa vie serait à peu près inconnue, s'il n'en avait lui-même rappelé les principales circonstances. Dans sa jeunesse, il habita quelque temps à Cos, et il y reçut les leçons du poète Philétas. 11 se rendit ensuite à Alexandrie,
I probablement avec son maître, et il y resta jusqu'en 'an 275, ou environ. Ptolémée Philadelphe, malgré sa générosité et ses largesses, ne l'y put fixer; et peut-être la jalousie de Callimaque ou de quelqu'un des autres poètes
Eatentés du Musée lui en rendait-elle le séjour insupportale. Il revint à Syracuse, et il ne quitta plus guère la Sicile. C'est là qu'il composa la plupart de ses poésies. Quelquesuns prétendent qu'il fut négligé d'Hiéron, ce que j'ai peine à croire. Dans la pièce intitulée les Grâces ou Hiéron , il se plaint en effet que les puissants de la terre aient peu de souci des Muses ; mais rien ne prouve que ce soient là des reproches indirects au héros dont il fait ensuite un si magnifique éloge ; et, à supposer qu'Hiéron jusque-là n'eût point encore songé à lui , il ne manqua pas sans doute de réparer sa faute, après avoir lu ces aimables et piquantes remon-
trances. 11 parait que Tbéocrite mourut à un âge trèsavancé , et même qu'il eut le malheur d'assister, dans son extrême vieillesse, à la prise de Syracuse par les Romains. Il avait laissé des poésies de plusieurs sortes, élégies*, hymnes, ïambes, dont nous ne possédons rien; des épigrammes, dont nous avons quelques-unes, et ces pièces diverses intitulées Idylles, qui nous sont presque toutes parvenues, et, peu s'en faut, sans altérations ni lacunes.
Idylles de Théocrlte.
Le mot idylle (eîSuXXtov) est le diminutif d'un autre mot (sfôoç), qui signifie proprement image : l'idylle est donc une image en raccourci, une esquisse, et, par extension, un petit poème d'un genre quelconque. Le titre du recueil des poésies de Théocrite répond à peu près à celui de poésies fugitives. Mais, comme un certain nombre des pièces de ce recueil sont des chants bucoliques, et notamment la première, on comprend que le mot idylle soit considéré par quelques-uns comme la désignation du genre pastoral , et que Théocrite ne soit connu du vulgaire que comme un chantre de bergers. En réalité , il y a , dans ses trente idylles, des poèmes de toute nature, et qui n'ont, pour la plupart, rien de commun avec les chevriers ni les pâtres. Il y a des morceaux épiques ; il y en a même de lyriques ; telle idylle est un mime, telle autre un épithalame, telle autre une épître, comme on disait du temps de Boileau, telle autre une simple épigramme; quelques-unes enfin sont tout simplement des idylles dans le sens propre du mot, et ne sauraient rentrer dans aucune classification connue. Presque tous ces poèmes sont écrits en dialecte dorien ; presque tous sont en vers hexamètres. Toutefois le vingt-cinquième est en ionien ; le trentième est dans la langue et dans le mètre des chants anacréontiques ; les deux précédents appartiennent* par la forme au vers , et un peu par la couleur de l'idiome, à certaines variétés de la poésie lyrique des Éoliens, celles où dominaient les combinaisons du trochée et de l'ïambe.
Idylle* bucoliques.
Il nous importe assez peu que Théocrite ait été le premier poète bucolique , ou que tels et tels aient essayé avant lui de faire parler des bergers. C'est à peine si on sait les noms
des prédécesseurs de Théocrite. Il nous suffit que Théocrite esl te poète bucolique par excellence. D'ailleurs, l'idée de foire parler des bergers n'avait par elle-même rien de bien original, après que tant de poètes avaient déjà fait dialoguer entre eux des gens de tous états, et après que Sophron, dans ses mimes , s'était attaché à reproduire les allures, l'esprit, le langage des classes populaires.
Théocrite est le seul des poètes bucoliques aujourd'hui connus qui ait peint les bergers d'après nature ; je veux dire qu'il avait sous les yeux, dans son pays , des bergers musiciens et chanteurs ; que les figures qu'il a tracées avaient leurs types plus ou moins parfaits dans la réalité même, et qu'il s'est borné à faire sur eux ce que les poètes dramatiques faisaient pour mettre en scène des fils de famille, des sycophantes ou des soldats. Il a élevé ses modèles à la dignité de l'art. Tous les autres poètes bucoliques ont imité Théocrite ou les imitateurs de Théocrite; ou bien encore ils ont créé un monde pastoral complètement imaginaire. Il n'est donc pas étonnant que tous n'aient guère fait que des œuvres factices, sans vie, sans intérêt, et qui ne sont
1>as plus comparables à celles du poète syracusain que a nuit ne l'est au jour.
Les bergers de Théocrite n'ont pas plus d'esprit qu'on ne leur en peut supposer, et ils n'ont que la sorte d'esprit qui se développe spontanément dans la vie la moins sophistiquée: c'est une finesse naïve et gracieuse; ce n'est jamais du bel esprit. Us sont passionnés, violents , outrageux môme ; ce sont de vrais enfants delà solitude, et qui ne se doutent que médiocrement des bienséances sociales. En un mot, ils sont vivants, on les voit: ce sont bien des chevriers, des pâtres; ils ne ressemblent à rien au monde qu'à eux-mêmes. La langue qu'ils parlent est d'une extrême simplicité, mais vive comme leurs passions, mais pleine de chaleur et de force; et, quoiqu'ils n'aillent pas chercher bien loin leurs expressions ni leurs images, ds ne cessent pas un instant d'être dignes de la poésie, même quand ils s'accablent d'injures , même quand ils disent de ces choses qu'un rustre peut seul proférer sans rougir : ils sont poétiquement brutaux, ils ne sont point obscènes. J'aimerais mieux sans doute que Théocrite eût effacé quelques traits un peu plus que vifs ; mais je n'ai pas le courage de lui reprocher le tort d'être un peintre fidèle. Toutefois il est permis de préférer, même à
LITTÉR4TURB SICILIENNE. 305
ses plus admirés tableaux de la vie champêtre, même à ceux où il a exprimé avec le plus de bonheur les brûlants transports de l'amour , d'autres idylles non moins charmantes, mais plus chastes et plus pures. C'est dans les idylles non bucoliques que sont, à mon avis, les plus parfaits chefsd'œuvre de Théocrite.
lea ByraeiuMilneft.
Les Syracusaines sont regardées avec raison comme un mime ; seulement c'est un mime en vers. Théocrite y présente, à la manière de Sophron , une suite de scènes empruntées à la vie commune , mais sans nœud dramatique , et qui ne tiennent de la comédie que par le ton du dialogue et les caractères des personnages.
Deux commères de Syracuse, dont les maris habitent Alexandrie, se sont donné rendez-vous chez l'une d'elles, afin d'aller ensemble voir, au palais de Ptolémée , la celé* bration des fêtes d'Adonis. Elles causent de choses et d'autres, médisent quelque peu de leurs maris, et finissent par se mettre en route. Ce n'est pas sans peine qu'elles arrivent au palais. La rue est pleine d'une foule énorme; elles rencontrent les chevaux de guerre du roi, et il leur faut fendre, à la porte du palais , la presse des gens que la curiosité amène comme elles. Elles s'en tirent bravement : les voilà en face des merveilles de la fête , et près du lit où repose Adonis. Ce sont des exclamations à n'en plus finir; un voisin les veut faire taire , mais il n'a pas le dernier mot avec elles. Elles se taisent pourtant: cest quand la prétresse chante un hymne en l'honneur d'Adonis. Après le chant, elles voudraient bien rester encore ; mais l'une des deux se rappelle que son mari est à jeun , et qu'il ne serait pas bon de le faire trop longtemps attendre.
Si la traduction pouvait donner une idée approchante de l'esprit des deux commères et de leur malicieuse naïveté , je transcrirais quelque chose de leur conversation entre elles ou avec des gens de la foule. Mais je ne me hasarderai pas à gâter leur aimable caquetage en faisant évaporer cette senteur dorienne , qui lui donne tant de piquant et de grâce.
Idylles mythologiques.
Je ne crois pas exagérer en taettant les Syracmaines au
premier rang parmi les œuvres de Théocrite. À côté d'elles, mais non pas au-dessous, il faut placer la complainte amoureuse de Polyphème adolescent. Car Théocrite a eu le don de rendre la mythologie aussi vivante que l'imitation même des tableaux de la vie réelle ; non pas une fois seulement, mais toutes les fois qu'il a touché à ces sujets anti- 3ues. Le récit du premier exploit d'Hercule, par exemple , ans la vingt-quatrième idylle, est égal au morceau analogue qu'on lit chez Pindare. C'est que les thèmes mythologiques sont pour Théocrite autre chose que des matières à versification : il ne s'est pas borné , comme ses contemporains d'Alexandrie, à ressasser des mythes anciens, et à combiner des épithètes; sous les êtres imaginaires qu'il met en scène, il y a des êtres véritables; dans le cadre fourni parla tradition antique, il y a une pensée, un sentiment, quelque chose qui sort des entrailles même du poète. Ce qu'aperçoit Théocrite, ce qu'il peint des plus vives couleurs, c'est l'amour maternel d'Alcmène, c'est la vaillance des Dioscures, c'est la beauté de l'épouse de Ménélas, c'est un premier amour, respectueux et passionné, c'est l'efficacité de l'étude et de la poésie pour guérir ou du moins pour calmer les souffrances du cœur. Cela signifie simplement que Théocrite est un poète; car, pour les poètes dignes de ce beau nom, il n y a pas de sujets usés ni rebattus. Voici la dix-neuvième idylle , la plus courte de tout le recueil , et une idylle mythologique. La poésie anacréon tique elle-même n'a rien de plus gracieux ni de plus frais que cette petite allégorie : « Un jour l'Amour voleur pillait les rayons d'une ruche ; une « abeille fâchée lui piqua de son aiguillon le bout des doigts. « L'Amour est pris d'une vive douleur ; il souffle sur sa « main; il frappe du pied la terre et s'envole. 11 va montrer « sa plaie à Vénus, et se plaint qu'un animal aussi petit « que l'abeille fasse de si grandes blessures. Et la mère, sou- « riant : N'es-tu pas semblable aux abeilles? Tu n'es qu'un « petit enfant ; mais quelles blessures tu fais ! »
Kpitrefl.
Les épltres de Théocrite, c'est-à-dire les idylles où le poète s'adresse en son çropre nom à tel ou tel personnage, et où il garde d'un bout à l'autre la parole, ne sont pas les pièces les moins précieuses de ce petit livre où tout a son prix. L'éloge de Ptolémée (idylle xvii) ne sort peut-être pas assez des formes
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officielles du panégyrique, et montre un peu trop de vertus, de noblesse, de puissance, de munificence, dans le roi d'É-
Sypte et dans ses ancêtres. Ces apothéoses et ces éloges paressus les nues se sentent du pays où le poëte écrivait alors; l'idylle ne vaut que par quelques détails heureux , et par ce style qui ne perd jamais rien de son naturel et de sa vérité , même dans l'expression de sentiments exagérés et de pensées plus ou moins suspectes. Mais l'épître à Hiéron (idylle xvj) ne laisse rien à désirer au goût le plus difficile. L'éloge du chef des Syracusains est simple et vrai; les souhaits de Théocrite pour le bonheur de sa patrie partent du cœur d'un fils dévoué; et l'apologie de la poésie et des poètes ,
3ui remplit les deux tiers de l'idylle, a je ne sais quelle teinte e mélancolie douce et peinée qui ajoute son charme à celui des éloquentes invectives de Théocrite contre l'esprit mercantile des hommes de son temps, plus soucieux d augmenter leurs richesses que de s'ennoblir par l'amour des belles choses.
La Quenouille (idylle xxvm) est aussi une sorte d'épître. Théocrite avait pour ami intime un certain Nicias, médecin et poëte, oui vivait à Mileten lonie. C'est à lui que Théocrite a dédié l'iaylle du Cyclope et celle où il raconte la disparition d'Hylas (xnie). Cette fois, il envoie à la femme de son ami une quenouille d'ivoire faite à Syracuse ; et c'est à la quenouille elle-même qu'il adresse ses vers : « 0 quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, les bonnes ménagères se plaisent aux travaux qu'on accomplit avec toi. Suis-moi avec confiance dans la oelle ville de Niléus, près du temple de Cypris , qu'ombragent de flexibles et verdoyants roseaux. Car c'est là que je demande à Jupiter de Eousser mon navire d'un vent favorable , afin que j'aie le onheur de voir mon ami Nicias, et d'échanger des embrassades avec lui, ce nourrisson sacré des Muses à la voix séduisante. Et toi, formée d'un ivoire artistement travaillé, je t'offrirai en don à l'épouse de Nicias. Dans ses mains , tu serviras à préparer la matière de toute sorte de tissus propres à vêtir des hommes., de toute sorte de transparentes étoffes telles qu'en portent les femmes. Aussi, puissent, dans leurs pâturages, les mères des agneaux se dépouiller deux fois l'année de leur molle toison en faveur de la belle Theugénisl C'est à ce point qu'elle est laborieuse : elle aime tout ce qui plaît aux femmes d'un noble caractère. Car je ne
voudrais pas te donner à une maison indolente et paresseuse, toi née dans mon pays, puisque ta patrie c'est ta ville que fonda jadis Àrchias d'Éphyre, c'est la moelle de l'île aux trois promontoires, la cité des héros fameux. Tu vas donc être aans la maison d'un homme qui sait une foule de savants remèdes pour préserver les mortels des funestes maladies ; tu vas habiter l'aimable Milet, dans la terre dlonie, afin que Theugénis se distingue entre ses compagnes par la beauté de sa quenouille, et que tu rappelles à son esprit le souvenir du poète son hôte. Oui, l'on se dira, en te voyant : Le présent est petit, mais la gratitude est grande : tout est précieux qui vient d'un ami. » La Muse n'a jamais parlé avec plus de délicatesse et de grâce; et l'on comprend le mot de Louis XIV, qui ne connaissait pourtant qu'une traduction de l'idylle : « C'est un modèle en galanterie. *> Ce jugement d'un homme oui s'entendait si bien aux choses de ce genre me dispense d'insister sur le mérite singulier de cette pièce délicieuse.
^ptgramme» de Théocrlte.
Les épigrammes de Théocrite ne sont guère que de courtes inscriptions pour des statues , pour des offrandes, pour des tombeaux ; elles ne sont pas toutes en vers élégiaques, ni en dialecte dorien. Elles sont remarquables seulement par la précision du style et par cette élégante simplicité qui est le caractère commun de tous les écrits du poète. Il y en a une pourtant , le Vœu à Priape , qui a quelque étendue et qui mériterait d'être placée parmi les idylles. La fraîche et riante description du site champêtre où s'élève la statue du dieu rappelle sans désavantage les agréables tableaux dont Théocrite a souvent égayé ses poèmes bucoliques.
f Jugemeat for Théoertto.
« Théocrite est admirable dans son eenre; au reste, cette muse rustique redoute non-seulement le barreau, mais aussi la ville elle-même. » Ces paroles sont de Quintilien. L'éloge est un peu vague , et le rhéteur latin n'a vu dans le poète de Syracuse que le chantre des Thyrsis et des Damœtas. Oui, sans doute, Théocrite est admirable dans le genre pastoral; mais il est admirable aussi dans bien d'autres genres, et dans ceux-là même qui ressemblent le moins à la
Ï>oésie des champs. La trompette d'Homère ne sonnait pas aux à sa bouche, et la lyre <r Anacréon rendait sous sa main
de mélodieux accords. Ce poète si bien doué n'a laissé que de courts morceaux. C'est là le point par où il est inférieur aux antiques maîtres, à ceux dont les œuvres se nomment Y Iliade, Agamemnon, Antigone, Iphiqénie. Mais il est de leur famille. Il marche régal d'Hésiode, de Tyrtée, de Théognis. Pourquoi faut-il que si peu de noms soient venus s'ajouter au sien dans la liste des poètes de génie enfantés par la Grèce !
Blon et moeehiifl.
Bion et Moschus, dont on rapproche quelquefois les noms de celui de Théocrite, n'ont pas manqué de talent, mais ils ont trop souvent manqué de naturel et de simplicité. Leurs grâces sont affectées, et l'esprit, chez eux, remplace quelquefois le sentiment. Mais quelquefois aussi ils ne sont pas indignes du poète qu'ils avaient pris pour modèle. Ce qui reste de leurs compositions na rien de commun, ou presque rien, avec la poésie bucolique, malgré le titre de berger que Moschus donne à Bion. Ce sont des chants funèbres, des fragments d'épithalames, des morceaux épiques ; et le mot idylle, qu'on lit en tête de ces poèmes mutilés, répond encore moins que dans le recueil de Théocrite à la définition accréditée. Ce qu'il y a de meilleur, je veux direde moins orné, parmi les versde Bion, c'est le fragment de YÉpithalame d'Achille et de Déidamie; c'est, parmi ceux de Moschus, le morceau épique intitulé Mégare, femme d'Hercule, conversation naïve et touchante entre la femme d'Hercule absent et la mère du héros. Les deux lamentations funèbres , celle de Bion Sur Adonis, celle de Moschus Sur Bion, sont, à mon avis, des œuvres détestables : rien de moins animé ni de moins varié que ces pleureurs de toute sorte successivement évoqués pour verser des larmes chacun à leur tour ; rien de moins émouvant que leurs douleurs de commande et leurs soupirs alambiques. 11 n'y a d'un peu senti que les vers où Moschus rappelle que Bion est mort empoisonné. La vie de ces deux poètes est à peu près inconnue. Ce qui est certain, c'est qu'ils étaient amis, et que Moschus survécut à Bion. Il paraît, d'après un mot de Moschus, que Bion était né à Smyrne, ce qui ne l'empêche pas de lui donner le nom d'Orphée dorien. Moschus a l'air de dire aussi que Théocrite était encore vivant au moment de la mort de Bion : « Théocrite gémit dans Syracuse1. »
i. Moschui, Idylle III, vers 180. .