PLUTARQUE
On ne connaît pas Tannée de sa mort; mais l'opinion la plus probable est qu'il mourut quelque temps avant la fin du règne d'Adrien, à l'âge de soixante -douze ou soixantequinze ans.
Cténle de Plutarque*
De tous les écrivains de l'antiquité classique, Plutarque est, sans contredit, le plus populaire parmi nous. 11 doit cette popularité à la nature de son génie, au choix des sujets qu'il a traités, surtout à l'éternel intérêt gui s'attache au nom des grands hommes dont il a peint les images. Mais son premier traducteur, le vieux Jacques Amyot , a contribué pour une large part à sa renommée. Le Plutarque d'Amyot est vivant; et il n'est pas d'auteur, dans notre langue, qui soit plus français que ce Grec mort en Béotie il y a dixhuit siècles.
L'idée sur laquelle reposent les Parallèles ou Vies corn* parées rappelle les thèses factices des rhéteurs. Mais rien n'est moins sophistique, rien n'est moins d'un rhéteurr que l'exécution de ce plan bizarre; et le lecteur est entraîné par le charme étrange répandu dans les comparaisons môme qui suivent chaque couple de vies, où deux héros, un Grec et un Romain, sont rapprochés trait pour trait , confrontés en vertu d'un principe uniforme, et pesés au même poids. Plutarque est un écrivain sans fard et sans apprêt, heureusement doué par la nature, et qui répand à pleine main tous les trésors de son âme. C'est un homme de nonne foi ; c'est le Montaigne des Grecs, suivant l'expression de Thomas. Il a même quelque chose de cette manière pittoresque et hardie de rendre les idées, et de cette imagination de style qui donne tant de prix aux Essais. Nul historien n'a excellé, comme lui , à reproduire les traits des personnages historiques, je dis surtout les traits de leur âme, à les peindre, à la faire vivre, agir et marcher. Les poètes dramatiques n'ont eu qu'à le copier, pour tracer de saisissantes et immortelles figures.
* Quels plus grands tableaux, dit un critique célèbre, que les adieux de Brutus et de Porcie , que le triomphe de Paul Emile, que la navigation de Cléopâtre sur le Cydnus, que le spectacle si vivement décrit de cette même Cléopâtre, penchée sur la fenêtre de la tour inaccessible où elle s'est réfugiée , et s'eflbrçant de hisser et d'attirer vers elle An-
toine, vaincu et blessé, qu'elle attend pour mourir ! Combien d'autres descriptions d'une admirable énergie! Et à côté de ces brillantes images, quelle naïveté de détails vrais, intimes, qui prennent l'homme sur le fait, et le peignent dans toute sa profondeur, en le montrant avec toutes ses petitesses I Peut-être ce dernier mérite, universellement reconnu dans Plutarque, a-t-il fait oublier en lui l'éclat du style et le génie pittoresque; mais c'est ce double caractère d'éloquence et de vérité oui l'a rendu si puissant sur toutes les imaginations vives. En faut-il un autre exemple que Shakspeare, dont le génie fier et libre n'a jamais été mieux inspiré que par Plutarque, et qui lui doit les scènes les plus sublimes et les plus naturelles de son Coriolan et de son Jules César? Montaigne, Montesquieu, Rousseau, sont encore trois grands génies sur lesquels on retrouve l'empreinte de Plutarque, et qui ont été frappés et colorés par sa lumière. Cette immortelle vivacité du style de Plutarque , s'unissant à l'heureux choix des plus grands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée, explique assez le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. II a peint l'homme; et il a dignement retracé les plus grands caractères et les plus belles actions de l'espèce numaine. »
Défaut* de* ouvrage» historique* de Plutarque.
Ces compositions ont pourtant leurs défauts, et même des défauts assez graves. Les Vies ne sont presque jamais des biographies complètes, et l'historien laisse trop souvent dans l'ombre les faits même les plus considérables, ou ne leur donne pas toute la place qu'ils devraient avoir. Ses préoccupations morales ou dramatiques lui font oublier quelque 5 eu les droits imprescriptibles de la vérité, qui veut être ite tout entière. Plutarque, qui écrivait rapidement et sans beaucoup de critique, laisse échapper de temps en temps des erreurs matérielles, surtout en ce qui concerne Rome et ses institutions; il interprète souvent à faux le sens des auteurs latins d'où il tire ses documents ; souvent aussi il préfère, soit insouciance ou défaut de jugement, des autorités suspectes, comme il a fait dans le récit de la prétendue corruption de Démosthène ; enfin U se met quelquefois avec lui-même dans des contradictions manifestes.
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Plutarque morallate.
La grande collection des œuvres diverses de Plutarque, connue vulgairement sous le nom de Morales , contient des traités de toute valeur et presque de tout genre. Il est vrai que Plutarque est un moraliste avant tout ; son âme d'honnête homme , passionnée pour le bien , se mêle à tout ce qu'il écrit : c'est là ce qui donne tant de vie même à ses dissertations d'antiquités; c'est là ce qui fait lire ses discussions métaphysiques, politiques et religieuses ; c'est là ce qui rend intéressantes jusqu'à ses faiblesses d'esprit. On lui pardonne sans peine d'avoir été fort injuste envers les stoïciens; et, quand on songe à son amour tout filial pour Chéronée, on s explique qu'il ait fait un livre contre l'historien Hérodote, qui avait dû traiter sévèrement, dans ses récits, la Béotie et les Béotiens. Mais, parmi cette multitude d'écrits qui, pour la plupart, n'ont avec la morale proprement dite que des rapports indirects et fortuits, il en est un certain nombre dont la morale didactique est le sujet, la substance même; et ceux-là sont les plus renommés de toute la collection : ce sont ceux où le génie de Plutarque s'est montré avec tous ses avantages. Quelques-uns sont d'une haute éloquence. Le dialogue intitulé Des Délais de la Justice divine est la plus grande et la plus belle œuvre que la littérature et la philosophie grecques aient enfantée depuis le temps de Platon. La Consolation à sa femme sur la mort de sa fille est une lettre pleine d'émotion, de naïveté et de tendresse. Les traités sur la Superstition, sur le Mariage, sur la Noblesse, et bien d'autres encore , ou pour mieux dire tous les traités moraux de Plutarque , et en général tous ses écrits de quelque nature que ce soit, se recommandent par des qualités estimables et procurent au lecteur agrément et profit : toujours et partout on y sent cet amour du bon et du beau , cette simplicité de cœur, cette parfaite sincérité, qui captivent le sentiment, alors même que l'intelligence a quelque chose encore à désirer.
Style de Plutarque.
Je ne dois pas dissimuler que la diction de Plutarque est loin d'être digne de celle des anciens maîtres. Plutarque a subi, autant et plus que personne, la fatale influence du siècle où il écrivait. Sa langue n'est plus celle de Platon, de
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Xénophon, de Thucydide ; il n'a pas même essayé, comme ceux qu'on nomme atticistesr d'en retrouver les secrets. 11 prend ses termes de toute main ; il se teint des couleurs des écrivains dont il reproduit les pensées, peu soucieux d'effacer les disparates et d'adoucir les tons criards. Rien de fondu, rien d'achevé ; nulle conformité, nulle règle, nulle mesure. Sa façon d'écrire est plus aiguë, dit le bon Jacques Amyot , plus docte et pressée , que claire , polie ou aisée. Dacier compare ce style à ces anciens bâtiments dont les pierres ne sont ni polies, ni bien arrangées, mais bien assises, et ont plus de solidité que de grâce et ressentent plus la nature que l'art.
stoïciens nouveaux.
CARACTÈRE DU STOÏCISME AU TEMPS DES ANTOfflNS. — &>1CTÈTE« -*- AERIEN, — MARC-AURÈLE.
Caractère du stoïcisme an temps des Antonlns.
Le génie romain s'accommodait médiocrement des spéculations métaphysiques sur lesquelles les premiers stoïciens avaient prétendu construire l'édifice de leur système. On trouve, dans Épictète et dans Marc-Aurèle, des preuves assez multipliées d'une sorte d'indifférence à l'endroit de bien des problèmes agités autrefois par les esprits dont ils suivaient la trace morale. Ils ont fait bon marché surtout de ces arguties où se complaisait la logique stoïcienne. Le stoïcisme, chez eux, est réduit à ses véritables proportions : ils en ont émondé, d'une main ferme et courageuse, toutes les sucer* fétations parasites. D'accord avec leurs maîtres sur les points vraiment essentiels, ils ont porté dans tout le reste une grajide liberté d'esprit et la féconde vertu de l'indépendance. D'ailleurs le stoïcisme, au «• siècle de notre ère, ne pouvait plus parler le langage qui avait suffi jadis aux contemporains de Pyrrhus, Le temps avait marché et trans* formé, par son action insensible, les dispositions et la vo-