STOÏCIENS NOUVEAUX
lonté des hommes. Il y avait, dans toutes les Ames, comme une source d'amour qui ne demandait qu'à s'épancher. L'idée de la fraternité humaine germait sourdement au fond des coeurs. Il suffit d'ouvrir au hasard les livres d'Épictète et de Marc-Aurèle, pour reconnaître la trace lumineuse de l'immense progrès moral accompli depuis trois siècles. Cette humilité, ce renoncement à soi-même , dont Épictète proclame sans cesse l'efficace vertu ; cette tendresse expansive, cet amour du prochain, ce dévouement au bonheur des hommes, qui fut à la fois toute la vie et toute la philosophie de Marc-Àurèle, semblent d'un autre monde, pour ainsi dire, que les méditations de Zenon et de Chrysippe sur ce qui fait la force et la dignité de l'âme et sur les rapports de l'homme avec ses semblables. Zenon et les autres maîtres du Portique niaient la douleur et proscrivaient la pitié ; ils mettaient presque au rang des crimes les faiblesses de l'âme et les émotions les plus douces et les plus naturelles. La nature a repris ses droits, et dans le stoïcisme même, par Épictète et Marc-Aurèle. Il n'y a chez eux rien d'utopique : l'un a dicté des leçons qui sont devenues, par le changement de quelques mots, la règle de saint Nil et des solitaires du mont Sinaï ; et l'autre a fait, en se peignant lui-même, un des plus sublimes traités de morale qu'on ait jamais écrits.
épictète.
« Épictète , dit Pascal dans les Pensées , est un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l'homme. 11 veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet ; qu'il soit persuadé qull gouverne tout avec justice ; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout , comme ne faisant rien qu'avec une très-grande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures , et 1 réparera son esprit à souffrir paisiblement les événements es plus fâcheux. Ne dites jamais, dit-il : j'ai perdu cela; dites plutôt : je l'ai rendu; mon fils est mort : je l'ai rendu; ma femme est morte : je l'ai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me l'ôte est un méchant homme , direz -vous. Pourquoi vous mettez-vous en peine par qui celui qui vous l'a prêté vienne le redemander? Pendant qu'il vous en permet l'usage , ayez-en soin comme d'un
bien qui appartient à autrui , comme un voyageur fait dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il encore, désirer que les choses se fassent comme vous le voulez ; mais vous devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font. Souvenez-vous, ajoute-il, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez votre personnage dans une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner. SU vous le donne court , jouez-le court ; s'il vous le donne long, jouez-le long : soyez sur le théâtre autant de temps qu'il lui plaît ; paraissez-y riche ou pauvre, selon qu'il l'a ordonné. C'est votre fait de bien jouer le personnage qui vous est donné; mais de le choisir, c'est le fait d'un autre. Ayez toujours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables; et jamais vous ne penserez rien de bas et ne désirerez rien avec excès. Il montre en mille manières ce que l'homme doit faire. 11 veut qu'il soit humble , qu'il cache ses bonnes résolutions , surtout dans les commencements , et qu'il les accomplisse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de connaître la volonté de Dieu et de la suivre. Telles étaient les lumières de ce grand esprit, qui a si bien connu les devoirs de l'homme ; heureux s'il avait aussi connu sa faiblesse !»
Arrlen.
Épictète n'avait rien écrit lui-même ; mais Arrien , un de ses disciples, a rédigé, sous le titre de Manuel, un abrégé des doctrines morales d'Épictète , et il a recueilli , dans un ouvrage considérable, intitulé Dissertations, les leçons et les conversations de ce grand philosophe. Le Manuel çt les Dissertations sont des chefs-d'œuvre, non pas seulement par la noblesse et la vérité des pensées , mais par la mâle beauté d'un style simple, clair, correct, énergique, et qui n'est dénué ni d'élégance ni même de grâce. Arrien avait pris Xénophon pour modèle ; et les Dissertations rappellent , sans trop de désavantage , les Mémoires de Socrate. On y trouve même quelquefois des choses sublimes. C'est là, par exemple, qu'est ce dialogue de Vespasien et d'Helvidius Priscus1, où l'âme humaine atteint à des proportions presque divines : « Ne va pas au sénat. — 11 dépend de toi que je ne sois pas