STOÏCIENS NOUVEAUX
sénateur ; mais, tant que je le suis, il faut que je me rende aux délibérations. — Hé bien, soit, vas-y; mais n'y dis mot. — Ne me demande pas mon avis , et je me tairai. — Mais il faut que je te le demande. — Et moi , il faut que je dise ce oui me parait juste. — Mais si tu parles, je te ferai périr. — Quand donc t ai-je dit gue je fusse immortel? Tu feras ce
3ui est ton affaire, et moi ce qui est la mienne. La tienne est e tuer : la mienne de périr sans crainte ; la tienne est d'exiler : la mienne de partir sans regret. »
Arrien n'était pas seulement un excellent écrivain philosophique; il fut encore undes meilleurs historiens de l'antiquité. Son Histoire de l'expédition d'Alexandre, en sept livres, est un résumé fidèle et très-bien fait des relations originales rédigées par les compagnons d'armes du conquérant macédonien ou par les historiographes attachés à sa personne. Le récit est clair et intéressant; la marche des armées, les batailles, les sièges sont retracés de main de maître. Le style a les mêmes qualités qu'on admire dans les Dissertations, et l'ouvrage n'est pas indigne d'être rapproché de YAnaàase; car c'est encore Xénophon qu' Arrien avait pris pour modèle dans cette composition historique. Cette histoire l'emporte infiniment sur toutes les autres histoires dont Alexandrea fourni le sujet. L'Indique, qui en forme le complément, est écrite en dialecte ionien, dans la manière d'Hérodote. La description u' Arrien nous a laissée de l'Inde, des mœurs des habitants, [e leurs institutions, de leur caractère, s'accorde mieux que toutes les autres relations antiques avec ce que nous savons aujourd'hui de cette merveilleuse et immuable contrée. Arrien avait* écrit d'autres ouvrages de philosophie, d'histoire, de géographie, dont il ne reste que peu de chose, et deux traités sur l'art militaire et un autre sur la chasse, que nous possédons tous les trois. C'était un homme d'État, un général distingué, et non point un rhéteur ou un sophiste. 11 était né à Nicomédie enBithynie, dans les premières années du ir siècle. Il porta les armes avec distinction sous Adrien, et il s'éleva, par ses talents seuls, à une haute fortune. Dès l'an 134, il fut nommé gouverneur de la Cappadoce , et les Antonins lui prodiguèrent des marques de leur estime et de leur bienveillance.
Bfare-Aurèle.
Le deuxième Antonin, que nous nommons ordinairement
H% CBAPITRJ XLIV.
Maro-Aurèle, a écrit en grec l'admirable livre intitulé Pour luimême, autrement diûes Pensées. MaroAurèlen'est pas, comme Arrien , un atticiste. Il n'a rien de commun, pour la diction, ni avec Xénophon, ni avecaucun auteur classique .11 est presque à demi barbare. Souvent, au lieu d'exprimer explicitement sa pensée, il se borne à des formules de son invention , à des mots de rappel qui lui suffisaient pour s'entendre avec luimême, et qui ne nous offrent à nous que des énigmes à dé* chiffrer. Le néologisme de l'illustre écrivain s'inquiète assez peu des prescriptions de l'analogie, et ses constructions insolites déroutent à chaque instant toutes les prévisions grammaticales. Mais de combien de beautés sublimes n'étincelle pas ce style , ou plutôt cette pensée , malgré la bizarre irrégularité de la forme et les âpretés de la diction I J'en pourrais citer de nombreux et frappants exemples. Je me bornerai à un seul ; c'est le passage où Marc-Aurèle résume en quelques mots les principes fondamentaux de sa doctrine : « Tout ce qui t'accommode, ô monde I m'acoora» mode moi-même. Rien n'est pour moi prématuré ou tardif, qui est de saison pour toi. Tout ce que m'apportent les heures est pour moi un fruit savoureux, ô naturel Tout vient de toi; tout est dans toi; tout rentre dans toi. Un personnage dit : Obien-aiméecité deCécrops ! Mais toi [Marc* Aurèle] , ne peux-tu pas dire : O bien-aimée cité de Jupiter I »
VIE DE LUCIEN. — SCEPTICISME DE LUCIEN. — LUCIEN MORALISTE ET ÉCÊh VAIN. — POÉSIES DE LUCIEN*
Vie de Lucien.
Lucien naquit à Samosate, capitale de la Comagène, province de Syrie. On ne sait ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort. On sait seulement qu'il fut contemporain de Trajan, d'Adrien et des Antonins, et qu'il parvint à une grande vieillesse. Ses parents le destinaient à la profession
de sculpteur; mais il n'avait aucun goût pour cet art II abandonna, dès la première leçon, le maître à qui on l'avait confié, et qui était le frère de sa mère. Il s'adonna tout en-* tier à l'étude des belles-lettres, et il fût bientôt en état de tirer parti de ses talents. Jusqu'à l'âge de quarante ans, il se borna a plaider ou à donner des leçons de rhétorique , d'abord à Antioche, puis à Athènes. C'est alors qu'il commença à écrire pour le public et à voyager. Il vint en Italie, et il y fit un as* sez long séjour. Il passa de là dans les Gaules et ensuite dans l'Asie Mineure. Enfin il se fixa en Egypte , où l'empereur Marc-Aurèle lui avait assigné d'importantes fonctions administratives etjudiciaires. C'està Alexandrie probablementqu'il mourut, dans les premières années du règne de Commode. Avant d'arriver aux honneurs, il avait déjà acquis fortune et renom. Ses écrits étaient avidement dévorés; et on lui payait des prix considérables pour ces leçons et ces déclamations qu'il faisait sur son passage, à la manière des sophistes et des rhéteurs de son temps. Après avoir raconté le songe qui avait déterminé , disait-il , sa vocation littéraire , il ajoute ' : « Tel qui aura entendu mon songe sentira, j'en suis sûr, le courage renaître dans son âme : il me prendra pour exemple ; il réfléchira à ce que j'étais , lorsque j'entrai dans la carrière et me livrai à l'étude, sans rien redouter de la pauvreté qui me pressait alors ; et il voudra mlmiter, en voyant en quel état îe suis revenu vers vous , non moins illustre qu'aucun sculpteur, pour ne rien dire de plus. »
Scepticisme de Lucien.
Quelques-uns ont avancé, mais sans preuves, que Lucien avait embrassé la foi chrétienne, et qu'il avait ensuite apostasie. On voit, au contraire, par les écrits mêmes de Lucien, que le christianisme était à peu près pour lui lettres closes. Il n'en a qu'une connaissance très-imparfaite , très-vague , et qui ne se sent guère des instructions que recevaient alors les cathécumènes. Il va jusqu'à prétendre que les chrétiens avaient fait de Pérégrinus leur pontife , leur législateur et leur Dieu. Il représente les chrétiens comme une tourbe imbécile, qui se laisse duper par le premier charlatan venu. « Ces malheureux, dit-il, croient qu'ils sont immortels, et qu'ils vivront éternellement. En conséquence, ils méprisent