AUTRES ÉCRIVAINS DU SIÈCLE DES ANTONINS
digea sa relation dans sa vieillesse , et compléta son travail en puisant aux meilleures sources d'information. Pausanias manque d'ordre dans la disposition des parties ; il n'a pas cette imagination qui met les objets en relief, et qui peint pour faire comprendre ; enfin son style est souvent négligé, affecté, diffus, obscur. Mais il rachète amplement tous ces défauts par l'innombrable quantité de renseignements précieux qu'il a réunis sous la main des historiens, des mythologues, des amateurs de beaux-arts et d'antiquités. L'homme qui a compilé et rédigé les descriptions de l'Attique, de la Corinthie, de la Laconie, del'Élide, de l'Achaïe, de l'Arcadie, de la Béotie et de la Phocide vivait à Rome vers la fin du 11e siècle. Il était né en Gappadoce ou en Lydie, et il avait été disciple d'Hérode Atticus.
OPPIEN. BABRIUS.
LONGUE STÉRILITÉ DE LA POÉSIE. — OPPIEN. — POÈMES DIDACTIQUES D'OPPIEN. — BABRIUS. — RECUEIL DES FABLES DE BABRIUS. — QUALITÉS ET DÉFAUTS DES FABLES DE BABRIUS. — ORIGINALITÉ DE BABRIUS*
Longue stérilité de la poésie*
11 n'y a pas un seul nom de poète grec qui ait la moindre notoriété littéraire, depuisMéléagre jusqu'à Oppien et àBabrius, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles. Si Lucien ne s'était pas amusé à versifier quelques bagatelles agréables, le siècle même des Àntonins serait aussi vide de poésie que les deux cents ans qui l'ont précédé. Quelques morceaux didactiques, ou plutôt techniques, débris de poèmes aujourd'hui perdus, quelques épigrammes plus ou moins spirituelles, voilà tout ce qui nous reste de ces trois siècles, avec les noms obscurs d'Héliodore, d'Andromachus, de Marcellus, de Straton. Nicandre lui-même est un soleil, si on le compare aux médecins qui ont écrit en vers la recette de la thériaque, ou telle autre prescription du codex de ces temps-là. Oppien et Babrius furent deux poètes de talent, et qui méritent quelque attention, sinon une admiration bien vive.
434 ClâFITlK XLVn*
•pplen.
Oppien était d'Anazarbe en Cilicie, et il vivait du temps de Septime Sévère. Son père, qui était un riche citoyen de la ville, ayant encouru la disgrâce de l'empereur, fut dépouillé de ses biens et exilé. Oppien l'accompagna dans 1 île de Mélite, où on l'avait relégué ; et c'est dans cette retraite qu'il composa ses poèmes didactiques. Il alla ensuite à Rome, les offrir à Àntonin Caracalia, fils de Sévère. L'empereur luimôme fut charmé des vers d'Oppien : il lui fit un présent magnifique et lui accorda la grâce de son père. Mais Oppien était à peine de retour à Anazarbe qu'il y mourut de la peste, à l'âge d'environ trente ans. Ses concitoyens lui élevèrent un tombeau, surmonté d'une statue, et ils firent graver sur le marbre du monument cette inscription un peu em-
Ïhatique : « Je suis Oppien ; j'ai acquis une gloire immortelle, a Parque jalouse et le cruel Pluton ont ravi à la fleur de son âge l'interprète des Muses. Si j'avais vécu plus longtemps, et si le sort jaloux m'eût laissé sur la terre, aucun mortel n'aurait atteint ma renommée. »
Oppien laissait d'assez nombreux ouvrages, et notamment trois poèmes didactiques, un sur la chasse , ou les Cynégétiquesy, un sur la pèche, ou les Halieutiques, et un sur la manière de prendre les oiseaux, ou les Ixeutiques. Ce dernier poème n'existe plus ; mais nous possédons les Halieutiques au complet, et if ne manque guère que le cinquième chant des Cynégétiques^ qui en avaient cinq comme le poème sur la pèche. Les deux ouvrages d'Oppien ont assez de qualités et assez de défauts pour justifier tous les éloges et toutes les critiques. Un scoliaste, dans son enthousiasme, appelle Oppien un océan de grâces. C'est le plus fleuri des poètes grecs, comme le remarque avec raison un savant du xvh6 siècle. Mais, il faut bien le dire, ces fleurs ne sont pas toujours de très-bon goût ; et Oppien semble avoir plus à cœur de les entasser en gerbes que de les disposer en guirlandes. Il y a, dans ses vers, cette exubérance de la jeunesse qui charme et fatigue tout à la fois. La disposition générale des parties de chaque poème est assez plausible; mais le poète revient trop souventauxmémesidées, et il reproduit trop souvent, dansses descriptions, les traits qu'il a dessinés ailleurs. Il a abusé, |»r
OPPIBN. 1AMUUS. 435
exemple, en jeune homme qu'il était, de la peinture des effets de l'amour. Il ne se tient pas de revenir sans cesse à cet inépuisable sujet ; et ce n'est pas toujours pour en tirer des richesses nouvelles. Son abondance est un peu stérile ; et,
Îuoi qu'en dise Jules César Scaliger, il est resté à mille lieues e l'incomparable perfection des Géorgiques. Toutefois il y a quelques-uns de ses tableaux qui sont tracés de main de maître, et qui soutiennent assez bien la comparaison avec les immortelles peintures de Virgile: ainsi le combat de deux taureaux, dans le second chant des Cynégétiques. Le style d'Oppien n'est pas seulement orné et nombreux; il est animé, fort, énergique : il ne lui manque qu'un peu plus de sobriété. Les naturalistes estiment l'exactitude scientifique d'Oppien, malgré les fables qu'il mêle quelquefois à la vérité, par erreur ou plutôt par ignorance. Quand il se borne à décrire ce qu'il a vu ou ce qu'il a observé, on peut l'en croire sur parole ; et, comme dit Buffon, une probabilité devient une certitude par son témoignage. Buffon n'a pas dédaigné de puiser plus d'une fois à cette source. Il suffit, pour s'en convaincre, de rapprocher quelques-uns des morceaux du poète cilicien avec les passages analogues qui se trouvent dans Y Histoire Naturelle. Voici, par exemple, comment Oppien parle de Péléphant dans le chant second des Cynégétiques : « De tous les animaux terrestres, il n'en est aucun dont la taille égale celle de l'éléphant. On le prendrait, en le voyant, pour le vaste sommet aune montagne, ou pour un nuage épais, qui recèle dans ses flancs la tempête redoutée des mortels, et qui s'avance en menaçant les campagnes. L'énorme tête du quadrupède est coiffée de deux oreilles creuses et découpées ; entre ses yeux sort un nez long, mince et flexible : on l'appelle trompe ; c'est la main de l'éléphant : avec elle il exécute aisément tous ses desseins. Ses pieds ne sont point d'égale longueur : ceux de devant sont plus élevés que ceux de derrière. La peau dont son corps est revêtu est rude au toucher, désagréable à la vue, et si dure que le tranchant du fer, à quoi tout cède, ne la saurait entamer. L'éléphant est doué d'un courage extrême : féroce tant qu'il habite les forêts, il s'apprivoise aisément avec les humains, et il devient leur ami fidèle. On le voit, dans les prairies, dans le fond des vallées, déraciner les hêtres, les oliviers sauvages, les palmiers dont la tête majestueuse s'élève dans les airs, et les renverser en les frappant de ces armes aiguës qui lui sortent
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des mâchoires ; mais, entre les puissantes mains des mortels, il oublie bientôt ce fier courage, et il dépouille toute la férocité de son caractère : il supporte le joug, reçoit un frein dans sa bouche, et se laisse monter par des enfants, qui le dirigent dans ses travaux. On dit que les éléphants parlent entre eux, et qu'il sort de leur bouche une voix articulée ; mais cette voix animale ne se fait pas entendre à tout le monde : il n'y a que leurs conducteurs qui soient en état de les comprendre. »
Je n'ai pas cité ce passage comme un de ceux qui peuvent donner une idée des mérites et des défauts poétiques d'Oppien. Il y en a, dans l'un et dans l'autre poëme , qui rempliraient infiniment mieux cet objet : ainsi, dans les Halieutiques, la description de l'échénéis ou rémore, et celle de la torpille; ainsi celle de la chasse au lion, dans les Cynégétiques. C'est là que le poëte est tout à la fois exact naturaliste et peintre brillant ; c'est là aussi au'il se laisse aller un peu trop à cette prodigalité dont j'ai parlé : il épuise, peu s'en faut, tout l'arsenal des images et des comparaisons poétiques, et il verse ses trésors à plein sac, comme disait Corinne à propos de Pindare. Je me contenterai d'y renvoyer le lecteur curieux de vérifier parlui-même les assertions des critiques. Mais je veux transcrire un court morceau des Halieutiques, où Oppien est plus poëte que dans la description de l'éléphant, et où il s'est préservé, mieux qu'ailleurs, de ses défauts accoutumés. « Tous les poissons, durant l'hiver, ont une extrême appréhension de ces tourmentes, de ces tempêtes, qui bouleversent et font mugir les flots; il n'est même aucun être vivant au sein des ondes qui ne redoute la mer, lorsqu'elle est irritée. Les uns restent alors tremblants et sans force dans le sable qu'ils ont creusé de leurs nageoires ; d'autres se roulent tout en masse dans les trous des rochers ; d'autres fuient et vont chercher un asile dans les profondeurs les plus basses et les plus reculées : le bouleversement des ondes ni la furie des vents ne se font point sentir dans les extrêmes profondeurs, et aucune tempête n'atteint jusqu 'aux dernières couches, jusqu'aux derniers retranchements des eaux. Ils échappent ainsi aux maux et aux funestes effets de l'hiver terrible. Mais, lorsque le printemps rend à la terre sa parure de fleurs et fait sourire les ondes, qui respirent délivrées des noirs frimas ; lorsqu'un air plus doux caresse mollement la surface des flots, alors les poissons, tout joyeux, s'élancent de toutes parts dans le v<n-
OPPIEN. BABRIUS. 437
sinage de la terre. Telle une ville chérie des dieux , heureuse de survivre au fléau destructeur de la guerre, après y avoir été longtemps en proie : libre enfin et respirant des maux qu'elle a soufferts, elle donne volontiers l'essor à sa joie ; elle se plaît à reprendre les utiles travaux de la paix, et elle voit ses habitants se livrer sans crainte aux plaisirs de la table et delà danse. Tels les poissons, débarrassés de leurs longues douleurs et de la crainte des tempêtes, s'agitent et bondissent, ivres de joie et de bonheur, et pareils à des danseurs agiles. » Oppien, comme on le voit même ici, ne peut guère s'empêcher de dépasser de temps en temps la juste mesure. C'est le Lucain des Grecs; je veux dire un poëte plein de talent et d'imagination, niais trop jeune pour être complètement maître de lui-même et dompter sa fougue. D'ailleurs il n'y a pas de comparaison possible entre les humbles sujets traités par Oppien et l'immense tableau ébauché par le neveu de Senèque. Mais Oppien est, en définitive, un poëte distingué, et un des moins indignes parmi ceux qui ont entrepris, depuis les philosophes poètes, de marcher sur les traces du chantre des OEuvres et Jours.
Babrlu».
C'est par conjecture qu'on fait vivre Babrius au commencement du me siècle de notre ère. On suppose que le roi Alexandre, père de ce jeune Branchus à qui le poëte a dédié son recueil, est l'empereur Alexandre Sévère, assassiné en 235, à l'âge de vingt-six ans. On suppose aussi que Babrius était un Romain et non pas un Grec, à cause de la forme lati ne de son nom, Valérius Babrius. Quelques latinismes, qu'il a laissés échapper çà et là, semblent appuyer cette dernière conjecture. Mais on ignore véritablement l'époque où vivait Babrius: Julien est le premier auteur qui ait cité son nom; peut-être le roi Alexandre et son fils Branchus n'ontils rien de commun avec la maison des princes syriens; peut-être Babrius a-t-il écrit dans le second ou dans le premier siècle de notre ère ; et il n'est pas même prouvé que certains critiques aient eu tort d'en taire un contemporain d'Auguste.
43$ CHAPITRE XLYII.
Recueil des fables de Babrius.
Il y a quelques années, Babrius était à peu près inconnu. On possédait à peine le texte d'une douzaine de ses fables,
f)lus ou moins heureusement restitué par de savants philoogues. M. Minoïde Mynas a trouvé, dans un couvent du mont Atbos, un manuscrit qui en contient cent vingt-trois: c'est plusde la moitié de ce que devait contenir le recueil total de Babrius, comme il est facile de s'en assurer au simple coupd'œil. Les fables sont disposées par ordre alphabétique, d'après la première lettre du premier vers de chacune. Or, nous les lisons toutes, sans interruption, depuis l'alpha jusqu'à l'omicron inclusivement , et il y en a quatre qui commencent par l'omicron.
Les fables de Babrius sont intitulées Mythïambes, c'est-àdire fables ïambiques. Elles sont écrites en vers scazons. Babrius n'est pas le premier fabuliste qui ait appliqué à l'apologue la forme métrique inventée par Hipponax. Callimaque l'avait fait bien avant lui , comme on le voit par les fragments de ses poésies perdues ; et d'autres, sans doute, l'avaient fait avant Callimaque. Mais il est douteux que pas un des conteurs ésopiques ait manié le choliambe avec plus de dextérité et de bonheur que Babrius.
Qualité* et défauts des fables de Babrius.
Babrius est un très-bon versificateur, et souvent même un bon poète. Car, il faut bien le dire, tout n'est pas or dans la trouvaille de M. Mynas, Il y a des fables dont le style est obscur et recherché, ou dont la conclusion morale est loin d'être satisfaisante. Tel apologue est puéril ; tel autre n'est pas assaisonné d'un sel bien attique; tel autre n'est qu'un conte licencieux, qui n'a rien de commun avec l'apologue. Enfin Babrius se répèle assez souvent d'une fable à l'autre, et il traite jusqu'à trois fois le même sujet, en se bornant à changer les personnages : ainsi, il nous peint et la grenouille qui veut se taire aussi grosse que le bœuf, et le lézard qui veut avoir la longueur du serpent, et le milan qui veut imiter le hennissement du cheval. Mais le bon l'emporte sur le mauvais, dans le recueil, et l'excellent n'y est pas rare. Plusieurs pièces sont de petits chefs-d'œuvre, et la plus longue de toutes est aussi une des plus belles: c'est celle où Babrius conte les stratagèmes du renard pour amener la biche dans l'antre du lion ma-
OPPIBN. BABRIUS. 439
lade1. Les discours de maître renard sont admirables : La Fontaine lui-même ne l'eût pas fait beaucoup mieux parler. On conçoit que la biche s'y soit laissé prendre, môme après qu'elle avait senti la griffe du lion sur son oreille, et qu elle n'avait dû la première fois son salut qu'à une fuite rapide. Elle suivit une seconde fois le beau diseur, et elle s'en trouva mal. Le lion eut le festin qu'il avait manqué d'abord. Voici les derniers traits de l'apologue : « Le pourvoyeur était là, brûlant d'avoir part à la curée. Le cœur de la biche viçnt à tomber, il s'en saisit furtivement : ce fut le salaire de ses peines. Cependant le lion, ayant compté chacun des viscères, cherchait le cœur, qu'il préférait entre tous; et il fouillait tous les coins de sa couche et de son antre. Mais le renard , lui donnant .adroitement le change : « Elle n'en avait « point, dit-il; ne cherche pas en vain. Quel cœur'pouvait- « elle avoir, elle qui est entrée deux fois dans la caverne du « lion? » Cette fable du Lion malade a plus de cent vers , et on aurait de la peine à y relever un seul mot qui sente l'affectation et le mauvais goût. On n'eût pas plus purement écrit, ni avec plus d'esprit et de finesse, au temps d'Aristophane ou de Ménandre.
Il n'y a, dans Babrius, qu'un très-petit nombre de fables dont le sujet nous fût inconnu avant la découverte du manuscrit: Quelques Byzantins, comme Tzetzès, Ignatius Magister, Planude, qui nous ont laissé des collections de fables ésopiques, arrangées ou défigurées par eux en prose ou en vers, avaient mis largement à contribution le recueil de Babrius : ils n'ont fait souvent que briser son mètre , et effacer les ionismes qui ornaient sa diction attique; ou bien , quand ils ne le traduisaient pas en prose, ils ont réduit à quelques vers, bien ou mal tournés, la matière de chacun aes apologues. Plusieurs des fables nouvelles sont fort médiocres; mais il y en a une au moins qu'on peut ranger parmi les meilleures du poète. C'est la deuxième du recueil, le Laboureur qui a perdu son hoyau. « Un laboureur, faisant des fosses dans sa vigne, perdit son hoyau. Ils'enquérait si quel-
au'un des paysans qui étaient par là ne le lui aurait point érobé. Tous disaient que non. Ne sachant que faire* notre homme les conduisit tous à la ville, pour leur déférer le ser-
i .C'est la fable 95, le Lion malade.— % Le mot xa?*L« signifie tout à la fois le cœur et l'intelligence, l'esprit, le bon sens.
ment. Car on croit qu'il n'habite aux champs que dés dieux un peu bonasses, et que ceux qui sont dans l'intérieur des murs sont des dieux véritables, et qui ont l'œil à tout. Quand ils eurent passé la porte, et comme ils se lavaient les pieds à la fontaine, après avoir déposé leurs besaces, ils entendirent le héraut criant qu'il compterait mille drachmes à qui donnerait des renseignements sur des objets volés dans le temple du dieu. Ohl oh! dit notre homme en entendant ceci, j'ai fait un sot voyage ! Comment le dieu connaîtrait-il les voleurs des autres, lui qui ne sait pas ceux qui l'ont dépouillé, et qui cherche à prix d'argent si personne lui en peut fournir nouvelles? »
Originalité 4e Bafcrlu*.
Il serait plus que difficile de dire jusqu'à quel point Babrius fut un fabuliste original, puisque rien ne reste, ou presque rien, des œuvres de ces poètes, sans doute fort nombreux, qui s'étaient exercés dans l'apologue depuis le temps d'Ésope jusqu'au siècle d'Auguste. Nul doute que Babrius ne se soit borné d'ordinaire, comme avait fait le fabuliste latin avant lui, àpuiserdansla riche matièreimportéejadis d'Orient, grossie et enrichie par Ésope et par maint autre, et dont les débris forment encore aujourd'hui un total de quatre ou cinq cents sujets d'apologues. Cependant il y a telle fable dont Babrius semble avoir été l'inventeur même, et non pas seulement l'élégant et spirituel rédacteur. En voici une trèsjolie, la cinquante-septième du recueil1, qui lui a été inspirée par quelque mésaventure qu'il avait éprouvée en voyageant dans les contrées infestées par les Arabes pillards. « Mercure, ayant rempli un chariot de mensonges et de ruses de mille sortes, et de toutes les coquineries qu'il y ait, parcourait le monde, passant de peuple en peuple successivement, et distribuant à chaque homme une petite portion de sa marchandise. Il arrive dans le pays des Arabes ; là, son chariot, dit-on, se brise en chemin et s'arrête court. Les Arabes pillent le bagage du marchand, comme si c'était un riche trésor : le chariot est vidé, et Mercure ne peut plus continuer son trafic, non qu'il eût faute d'hommes à visiter encore. Depuis ce temps, les Arabes, et j'en ai fait l'expérience, sont
t. L$ chariot d* Mtrcvr* et Us Arabie.
OMIEN. BÀBRÎUâ, 44î
fourbes et imposteurs ; et il n'y a pas sur leur langue un seul mot de vérité. »
Quelques-uns mettent Babrius au-dessus de Phèdre , c'est à-dire au-dessus de tous les poètes fabulistes connus, un seul excepté. Je crois qu'il est plus juste de le placer sur le même rang que Phèdre, ou môme un peu au-dessous. Si Babrius l'emporte en général par la sévérité de la versification, par la vigueur et la concision du style, Phèdre a plus de tenue dans les idées, et sa diction n'a aucun des défauts qu'on est en droit, trop souvent, de reprocher à Babrius.
NAISSANCE DE L'ÉCLECTISME. — AMMONICS SACCAS. — PLOTIN. — LONGIN. — PORPHYRE. — IAMBLIQUE.
Mal00Aiice de l'éelectteme.
J'ai remarqué ailleurs qu'Alexandrie , au temps des Ptolémées, n'avait pas un esprit qui lui fût propre, et que les éléments divers cjui fermentaient dans cette grande cité avaient mis des siècles à se fondre en un tout véritable et à produire quelque chose d'original et de nouveau. C'est sous la domination romaine qu'on commença à voir poindre en Egypte les premières lueurs de ce génie tout à la fois grec et oriental qui jeta, plus tard, un si magnifique et si puissant éclat. L'enseignement du Musée, sous lesLagîdes, n'était que l'écho sonore de l'Académie, du Lycée , du Portique , de toutes les écoles grecques, depuis celles de Thaïes et de Pythagore , jusqu'à celles d'Épicure et de Pyrrhon. Les savants et les lettrés qui composaient cette espèce de confédération ou d'institut n'avaient de commun entre eux que l'amour des traditions helléniques : ils restèrent essentiellement grecs, dans une ville orientale , malgré le perpétuel contact des idées venues de la Syrie , de la Judée ou du haut Orient, et malgré l'influence qu'eût dû exercer sur eux l'esprit non éteint encore de la vieille Egypte des pharaons. Mais , au premier siècle de notre ère,
442 CHAPITRl XLVIII.
quelques hommes, sortis d'Alexandrie, essayaient déjà d* rapprocher et de mêler les doctrines de l'Orient et celles de la Grèce. Philon, par exemple, et Josèphe lui-même, participent à la fois des deux mondes , et sont Grecs sans cesser de se rattacher aux traditions bibliques. Cet éclectisme n'aboutit, pendant de longues années, qu'à des résultats imparfaits; et l'Alexandrin Potamon, qui vivait à la fin du ir siècle, n'avait encore fait entrer, dans son système , qu'une partie des doctrines de la philosophie grecque , et non pas les plus hautes ni les plus propres à enserrer, dans une vaste unité, tous les trésors de la pensée antique.
Ammonlui mmeemm*
Un portefaix d'Alexandrie fut le créateur de la grande école éclectique, dont Potamon et quelques autres n'avaient été que les avant-coureurs. Il se nommait Ammonius ; le surnom de Saccas , ou porteur de sacs , lui venait du métier qu'il avait fait longtemps. Il était né de parents chrétiens; mais il ne parait pas qu'homme fait il ait pratiqué le christianisme, ni enseigné à ses disciples autre chose qu'un système de philosophie. Origène et plusieurs autres chrétiens célèbres suivirent ses leçons , qui attiraient d'innombrables auditeurs ; mais ses disciples véritables et ses héritiers directs furent des philosophes. Ammonius Saccas n'avait rien écrit ; mais cfes témoignages certains nous font connaître, sinon ses enseignements, au moins leur esprit et leurs tendances. Ce fut cet homme inspiré de Dieu, comme s'exprime Hiéroclès, qui purifia les opinions des anciens philosophes, et qui établit l'harmonie entre les doctrines de Platon et d'Aristote, dans ce qu'elles ont d'essentiel et de fondamental. Plotin et les autres philosophes de l'école d'Alexandrie ne firent que développer , que pousser à leurs conséquences, les principes posés par le maître; et quelques-uns de leurs écrits ne sont probablement que les rédactions ou les commentaires des leçons mêmes d Ammonius.
Plotin.
Plotin , le plus fameux des philosophes alexandrins, était né à Lycopohs, dans la haute Egypte, vers l'an 205 de notre ère. Il avait vingt-huit ans quand il vint à Alexandrie, Il
PHILOSOPHES ALEXANDRINS. Ui
entendit Ammonius, et il s'écria : Voilà ce que je cherchais I Il fut , pendant plusieurs années , le plus assidu de ses auditeurs. A l'Age de trente-neuf ans, il suivit en Perse l'armée de l'empereur Gordien , afin d'étudier , sur les lieux mêmes, les mystères de la sagesse orientale. Il échappa à grand'peine au désastre de l'expédition. Après l'avènement de Philippe, il vint se fixer à Rome, où il enseigna longtemps avec un grand éclat. Il mourut dans la Campanie, vers Tan 270, aussi estimé pour ses vertus qu'admiré pour la puissance et la fécondité de son génie. Plotin laissait un nombre d'écrits considérable. Porphyre, son disciple, les recueillit, les mit en ordre , et les disposa en six parties, divisées chacune en neuf livres, comme l'indique le nom ÏÏEnnéades, qu'il donna aux grandes divisions du recueil.
Les traités de Plotin ne sont point des chefs-d'œuvre littéraires. Le philosophe, tout entier à la pensée, s'est médiocrement préoccupé de la forme : il manque d'ordre dans la composition ; il n'a pas cette marche ferme et soutenue sans laquelle on n'est écrivain qu'à demi. Rien de plus inégal et de plus mêlé que les produits de cet esprit extraordinaire : tantôt ce sont des abstractions sèches et subtiles, tantôt une sorte de poésie enthousiaste ; ici un style obscur, pénible, tout hérissé de formules, là des pages brillantes, animées , pleines de mouvement et de vie. (Test un torrent d'eau trouble, qui roule des sables d'or. Plotin n'est pas même un écrivain bien correct ; et Porphyre , qui passe pour avoir retouché ses ouvrages , semble s'être attaché à conserver à la diction son caractère d'âpre et rude originalité.
Jusqu'à quel point Plotin a-t-il reproduit l'enseignement d'Ammonius? N a-t-il été que l'interprète fidèle de la pensée du maître, ou bien faut-il voir en lui le Platon d'une doctrine dont Ammonius n'aurait été que le Socrate? Ces
Suestions , le savant auteur de Y Histoire critique de l'école Alexandrie les déclare insolubles. « Mais quand les livres de Plotin n'auraient fait , dit M. Vacherot1, que commenter l'enseignement d'Ammonius, ce commentaire plein de génie n'en serait pas moins le premier, le plus brillant et le plus profond monument du Néoplatonisme. Non-seulement la
l, HUtoiri critiqué d# VéwU (fifawwwjrw, tome I, p. W.
444 CHAPITRE XLYIIt.
Fensée alexandrine n'a jamais dépassé le point où l'a élevée lotin dans ses Ennéades, mais encore elle s'est maintenue rarement à cette hauteur, sous les philosophes qui lui ont succédé. »
Les Ennéades forment une sorte d'encyclopédie philosophique, qui débute par la psychologie, la morale, la physique, et qui finit par la théologie. C'est le platonisme élargi, et embrassant, dans ses vastes proportions, toutes les idées qui appartiennent à la doctrine universelle du genre humain, tout ce que Plotin reconnaissait comme vrai dans toutes les sectes, dans tous les systèmes, dans toutes les religions. Cet éclectisme est un peu confus et s'égare quelquefois, abusé par de faux semblants d'analogies ; d'ailleurs, la concordance des doctrines n'est souvent Îu'une pure illusion. Mais la source principale des erreurs e Plotin et de ses successeurs, c'est ce mysticisme qui leur faisait admettre une (acuité instinctive, supérieure à la raison, et capable de nous élever, par l'enthousiasme et l'extase , à l'intuition directe de l'unité suprême. Plotin luimême n'a pas su s'arrêter sur cette pente dangereuse ; mais ce n'est pas à nous de signaler les écarts où l'ont entraîné ses élans mystiques. Je remarquerai seulement l'altération fâcheuse que le philosophe alexandrin a fait subir à la doctrine de Platon sur le Deau. Plotin nous condamne à une contemplation stérile de la beauté en soi, et il nous arrête, comme un critique le dit avec raison, dans une sorte de quiétude extatique. Ce n'est plus cette fécondation de l'âme , cette provocation à l'épanchement des belles pensées et des belles œuvres, cet enthousiasme créateur qu allume en nous, suivant Platon, le beau envisagé face à face.
Un seul philosophe, dans l'école d'Alexandrie, resta fidèle aux pures traditions platoniciennes : c'est l'auteur du traité du Sublime. Peut-être est-ce à cette répugnance pour les tendances mystiques de ses contemporains, que Longin dut d'être relégué dédaigneusement parmi les sophistes et les rhéteurs. Plotin lui refusait le titre de philosophe. C'était pourtant un philosophe très-distingué, en même temps qu'un habile écrivain. 11 avait rédigé des commentaires estimés sur le Phédon et sur leTimée, et composé plusieurs autres ouvrages, non moins remarquables par la justesse et l'élévation
des idées, que par les brillantes qualités du style. C'était un esprit sain et vigoureux , et capable de grandes choses. On sait qu'il fut le ministre de la reine Zénobie, et qu'Àurélien le fit mettre à mort, après la prise de Pahnyre. Il était de quelques années plus jeune que Plotin , et il avait suivi avec lui les leçons d'Ammonius Saccas.
Le traité du Sublime est le seul écrit de Longin dont nous ayons autre chose que des fragments. C'est l'œuvre d'un vrai philosophe. Les sophistes et les rhéteurs n'ont jamais rien laissé qui vaille la moindre page de cet excellent petit livre. Ce n'est pas Longin qui se fût avisé de réduire 1 élo-
Suence à des formules matérielles, et la poésie à la versication. Les sophistes les plus habiles à construire des périodes ne sont point des Démosthènes à ses yeux , ni les
Elus savants mesureurs de dactyles et de spondées, des [ésiodes et des Homères. Il montre que le sublime ne naît point du choc et de la combinaison des mots, et que sa source est au plus profond de l'àme , dans les vives émotions, dans les idées nobles et généreuses. 11 ne sépare jamais l'art de la nature, l'expression de la pensée, le beau du vrai. Il s'est rarement trompé dans ses jugements littéraires ; et son tact est presque infaillible quand il signale , chez les grands écrivains, et les grandes qualités qui justifient leur renom mée, et les défauts dont la nature humaine ne peut guère se préserver et dont les traces apparaissent jusque dans les plus immortels chefs-d'œuvre.
Longin a au plus haut degré ce don de l'admiration, sans lequel il n'est pas de critique féconde : il voit le beau partout où il est , sans acception de temps et de pays. Grec , il loue dignement Cicéron ; païen , il emprunte à Moïse un exemple de ce sublime dont il essaye de déterminer les caractères. « Il convie ses lecteurs, dit M. Egger1, à l'étude des anciens modèles, comme à une école de vertu et d'éloquence; et, par son exemple, il leur montre le salutaire effet d'un commerce journalier avec les maîtres de l'art. Que d'éloquence, en effet, dans sa manière de commenter les mouvements sublimes d'Homère et de Démosthène! Que d'élévation dans cette image où il représente les écrivains de génie comme un tribunal à la fois encourageant et sévère, auquel nous devons, par la pensée, soumettre nos
i . Egger, Hietoire de la critique chez lee Grecs, p. 292, 29$.
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œuvres, pour savoir si elles seront dignes de la postérité! Voilà ce que Fénelon louait tant chez Longin, le talent d'échauffer l'imagination en formant le goût : c'est le talent de Cicéron dans ses admirables dialogues sur l'art oratoire; c'est ce goût inspiré, qui vient du cœur autant que de l'esprit, et qui fait aimer autant qu'admirer le critique. Une seule chose y manque peut-être, ie veux dire cette haute correction et cette simplicité de style, privilège heureux des siècles classiques. » Le passage de Longin que j'ai cité à propos du discours pour Ctésiphon peut donner une idée de la manière vive et passionnée du philosophe , et des qualités brillantes, trop brillantes même parfois, de son esprit et de son style.
Nous attachons au mot sublime une signification fort différente de celle du mot beau. Les philosophes modernes ont insisté avec raison sur la différence des jugements en vertu desquels nous prononçons que telle chose est belle, que telle autre est sublime ; et la pénétrante analyse de Kant a marqué scientifiquement la borne qui les sépare. Le sentiment du beau est un plaisir doux , calme, sans mélange ; celui du sublime est une émotion d'une nature sévère, mêlée déplaisir et de peine, de satisfaction et de trouble, quelque chose enfin de sérieux et de triste. Voici comment s exprime à ce sujet le savant interprète de la Critique du Jugement1: « Rapprochons les jugements que nous portons sur le beau et ceux que nous portons sur le sublime : les
I)remiers supposent une certaine harmonie de nos facultés : a contemplation d'une chose belle satisfait également les facultés qu'elle met en jeu , les sens et l'esprit, ou, comme dit Kant, l'imagination et l'entendement; les seconds, au contraire, supposent une sorte de disconvenance entre nos facultés : dans la contemplation du sublime l'imagination est abattue, mais au profit de la raison. Considérons enfin le beau et le sublime dans les choses mêmes : le beau réside toujours dans des formes arrêtées , déterminées , harmonieuses : le monde du beau est celui des formes et de l'harmonie; le sublime, au contraire, implique l'absence de toute forme, ou des formes gigantesques qui échappent aux
Srises de l'imagination : le monde du sublime est le champ e l'infini. » Nous ne pouvons pas reprocher à Longin
i, Jules Barni, Eoamm de la critiqué *» Jvgmmt, jk 106.
d'avoir négligé ces distinctions métaphysiques, et d'avoir mêlé , dans son traité , le sublime proprement dit avec le beau ou même simplement avec ce qu'on nomme le style sublime. Il nous a plu de traduire le titre du traité, nepl (tyouç, par une expression restreinte; mais ce n'est pas seulement le sublime que Longin a voulu désigner par ce titre : c'est tout ce qui se distingue par un caractère de grandeur et de majesté ; c'est la hauteur, suivant la signification propre du terme, c'est-à-dire l'excellence littéraire : hauteur dans la pensée , hauteur dans l'expression de la
!>ensée, sublime et style sublime; tout ce qui est noble, rappant, magnifique; tout ce qui montre le vrai dans une vive splendeur ; tout ce qui fait dire , au premier aspect t Voilà le génie I Longin a donc eu le droit d'admirer tout à la fois et les vers par lesquels l'écïaireur thébain raconte le serment des sept chefs, qui ne sont que du style sublime, et le mot sublime qui peint d'un trait la puissance absolue du Créateur : « Dieu dit : Que la lumière soit ; et la lumière fut. »
Porphyre.
Porphyre , le plus célèbre des disciples de Plotin , était né en 233, à Batanée en Syrie. Son nom syrien était Malk ,
3ui signifie roi, et dont le nom grec de Porphyre, c'est-àire revêtu de la pourpre, n'est que l'équivalent. Porphyre Fut, à Rome, le successeur de Plotin, et il y enseigna avec succès la philosophie et l'éloquence, jusque aans les premières années du IVe siècle. C'est à Rome qu'il mourut, en l'an 304. Il avait laissé une foule de traités sur toute sorte de matières. Sa science embrassait presque tout le domaine de l'esprit humain. Il nous reste quelques-uns de ses ouvrages. Les plus connus sont la Vie de Plotin et le traité sur l'abstinence des viandes. Tous sont remarquables par les agréments d'un style élégant et limpide. Il ne paraît pas que Porphyre ait été un philosophe bien original ; mais il développa les doctrines de Plotin sous une forme plus attrayante et plus littéraire ; il fut , selon l'expression de son biographe , comme la chaîne de Mercure jetée entre les dieux et les mortels. Je ne puis mieux faire connaître cet homme éloquent, ce savant universel, qu'en transcrivant ici une des Délies pages que lui a consacrées l'auteur de l'Histoire critique de l'école d'Alexandrie1,