Vita III, p
chose à la leçon qu'il a apprise chez Eudoxos, c'est tout au plus., dans son exorde, une gravité religieuse qui révèle le stoïcien, et, dans le reste du poème, quelques discrets souvenirs des vieilles légendes, quelques traces de la douceur homérique, queh|ue8 timides essais d'harmonie imitative. Ce serait une étude intéressante, mais trop longue pour être faite ici, que d'examiner de près les nombreux passages où il a servi de guide à Virgile. On saisirait aussitôt la diiïérence profonde qui sépare Thabile versificateur du grand poète : là où le premier n'a vu qu'un thème à développer envers précis et corrects, le second s'émeut, sent la vie des choses, tour à tour grandiose, ou douloureuse, ou aimable, et, par la magie de ses peintures, nous fait entrer aussi en conmmnion avec la divine et vivante nature *.
Tel qu'il était cependant, avec ses qualités et ses imperfections, Aratos eut une réputation considérable. Ses qualités devaient charmer sa génération, qui ne sentait pas ses défauts; et le monde romain à son tour subit l'influence de son grand nom. Théocrite et (lallimaque, qui le connurent personnellement, l'aimèrent et l'admirèrent. Son livre devint classique. Dans un âge de culture générale étendue, beaucoup de lecteursétaient charmés d'apprendre si vite et si agréablement tant de choses considérées comme difficiles. Même de vrais savants, comme llipparque etDenys, le conmienlèrent. A Rome, Varron et Cicéron le traduisirent; Virgile s'en inspira, mais pour le dépasser. En somme, Callimaquc ne l'avait pas mal caractérisé, lorsqu'après avoir rappelé le souvenir d'Hésiode, il ajoutait : « Salut, délicates et subtiles paroles, compagnes des veilles d'Aratos -. »
1. Comparer, par exemple» les signes précurseurs de la tempête, dans Aratos, v. 909-933, et dans Virgile, Géorg., I, v. 356-360.
2. Gallimaque, Épigr. 29 (Xaîpete, >.eiiTal — pr,(iiic, 'Apôtou dvvyovoi ÂYpviiv(T)c).
En face de ces délicats, Apollonius de Rhodes est, à certains égards, un réfractaire^ puisqu'il osa, en dépit d'eux, revenir à l'épopée : ce n'est pourtant là qu'une demi-révolte, car il reste encore leur contemporain et leur disciple plus qu'il ne le croit peut-être *.
Apollonios, dit « de Rhodes )>, était né réellement à Alexandrie - : Rhodes devint seulement sa seconde patrie, quand sa querelle avec Callimaque l'eut forcé de quitter TÉgypte. La date de sa naissance ne peut être fixée avec précision : on la détermine d'après la date de la querelle; mais comme celle-ci à son tour dépend de la date qu'on attribue à V Hymne à Apollon, et que cet f^/ymne, enfin, est tantôt avancé, tantôt reculé d'une quinzaine d'années, il en résulte que la naissance d'Apollonios, probablement comprise entre 280 et 260, ne saurait être placée avec certitude dans une année plutôt que dans une autre '. Ce qui est certain, c'est qu'il fut l'élevé de Callimaque, qu'il composa tout jeune ses Argonauliques, en opposition complète avec les leçons et les exemples de son maître, qu'il accentua sa révolte par des récitations publiques de son œuvre, qu'il chercha des applaudissements et recueillit des sifflets, qu'une lutte ardente s'engagea entre les deux adversaires, et que, malgré un petit groupe peut-être de chauds partisans, composé des ennemis de Callimaque, il dut fuir
1. On cite encore le nom d'un poète épique qui parait avoir été son prédécesseur, Antagoras de Rhodes, auteur d'une Thébàide, Cf. ' Diog. Laèrce, IV,26etsuiv., et la III* Kie d'Aratos. Mais cet Antagoras n'obtint jamais qu'une réputation de second ordre. Sur les autres noms oubliés de cette période, cf. Susemihl, T, p. 380.
2. Strabon, XIV, p. 655. A Alexandrie, ou à Naucratis, suivant Athénée, VII, p. 283, D. — Notice de Sui ias ; biographies anonymes en tête des œuvres. — Cf. Couat, p. 294-326 ; Susemihl, I, p. 383-393. V. aussi Hémardinquer, De Apollonii Rh, Argonauticis , Paris, 1872; et De la Ville de Mirmont, Les dieux dans Apollonioê, Paris, 1889.
3. Je m'en tiens ici à une opinion moyenne et vraisemblable. D'autres savants vont plus haut ou plus bas.
devant l'orage «, Il se relira à Rhodes, qui lui fit fête, et y passa le reste do sa vie. Il est douteux que son poème fût entièrement composé à son départ d'Alexandrie : dans sa nouvelle retraite, il l'acheva, en publia deux éditions successives, et prit soin de s'y désigner lui-même comme Rhodien, au dire du biographe.
Le poème des Argonautiques comprend quatre livres et près de six mille vers. C'est à peu près la moitié de V Iliade ou de Y Odyssée', c'est la mesure demandée par Aristote -. Les aventures des Argonautes avaient sans cesse inspiré les poètes; Homère disait déjà : 'Apyo) %aLf5\ jté^ouda, « Argo qui occupe tous les hommes ^ » Mais personne n'avait raconté en vers, dans un récit suivi, tout le voyage du navire. Apollonios se donna cette tâche. Dans les deux premiers livres, il dit la réunion des Argonautes, leur départ, leur voyage jusqu'en Colchide; dans les deux derniers, la conquête de la toison grâce à l'aide de Médée, et leur retour en Grèce. Une foule d'épisodes, de descriptions, de combats s'enchâssent dans l'action et l'enrichissent.
La prétention évidente d'Apollonios était d'être l'Homère de son temps, de donner à la Grèce, en un seul poème, une sorte à! Iliade et iVOdf/ssée mise au goût du jour. En fait, il marque le terme d'une longue évolution de l'épopée. Au temps des premiers aèdes, l'épopée naïve et passionnée avait été l'histoire merveilleuse de la vie héroïque, saisie dans quelques épisodes dramatiques et vivants. Les poètes cycliques, déjà voisins des premiers logographes, mais encore naïfs et sincères, avaient essayé de relier ces épisodes, de donner un tableau d'ensemble des âges légendaires. Puis étaient venus les premiers poètes savants, un Panyasis, un