Polybe, IX
torien. Un délicat, comme Fénelon, tout en rendant meilleure justice à ses sérieux mérites, devait souffrir de le trouver si prolixe, si raisonneur, si attaché à certaines formules qui ôtent quelque chose à la souplesse infiniment complexe de la vie réelle. Au contraire, des historiens philosophes, un Bossuet, un Montesquieu, l'ont honoré de la meilleure manière, on s'inspirant do ses leçons et de ses exemples : ils en ont tiré un profit qui montre, mieux que tout, l'immense mérite de son œuvre. Polyhe, en effet, est un grand esprit qui n'est pas artiste. Ce divorce entre la science et l'art, si rare dans la Grèce classique, explique tous les jugements contradictoires dont Polyhe a été l'objet. Mais, quand on est irrité do sa manière d'écrire, il convient, pour être juste, de se rappeler deuxchoses : d'abord que le défaut contraire, l'union d'un très pauvre esprit et d'un art très raffiné, est un défaut beaucoup plus grave, et le défaut ordinaire de son temps ; do sorte que, si on le compare à ses contemporains, c'est encore lui, tout compte fait, qui tient le bon bout; — ensuite que, si la vraie valeur des hommes doit se mesurer, en définitive, à retendue de leur action, le mérite do Polvbe doit être estimé très haut, puisqu'il est une des trois ou quatre intelligences qui ont fait faire à l'histoire, dans l'antiquité, un progrès décisif et durable, (le progrès, bien entendu, ne fut pas immédiat ni définitif. Polyhe dépassait trop ses contemporains pour être entièrement compris par eux : il reste une exception. Sa gloire, îiux yeux de la postérité, n'en doit être que plus grande, s'il est vrai qu'il suffise de revenir à ses contemporains plus jeunes et à ses succes.seurs pour retrouver, comme nous allons le faire dans le chapitre suivant, la même Grèce frivole que lui-même jugeait si sévèrement.