CHAPITRE PREMIER
VUE d'ensemble de la période de l'empire
SOMMAIBE
I. Nécessité de distinguer d'avance les principales phases de la dernière période de l'hellénisme. — II. De César à Domitien ; âge de transition ; les Grecs à Rome. — III. La renaissance helléniqne, le siècle des Antonins et le m* siècle. Ce qui manque à la littératnre de ce temps. Avènement du christianisme. Pan- Treté dn m* siècle. — IV. Éclat relatif da iv* siècle. L'hellé- DÎsme chrétien. Causes de son peu de durée. -< V. Fin de rhcl* lénisme.
Avec rétablissement de TEmpire^ ou peu avant, vers le milieu du premier siècle avant notre ère^ s'ouvre la dernière période de la littérature grecque. Elle se prolonge jusqu'au règne de Justinien^ et même au delà, car il est aussi malaisé d'en marquer d'une manière précise le terme que d'en fixer rigoureu.sement le commencement. C'est un espace de plus de sept siècles que nous avons par conséquent à embrasser du regard.
Ce premier aperçu d'ensemble est d'autant plus nécessaire qœ, daas cette longue durée^ les faits à considérer oe se groupent pas d'eux-mêmes comme dans
les périodes précédentes. Des époques assez brillantes y apparaissent entre des époques de médiocrité générale. Le second siècle et le quatrième produisent dans divers genres des séries d'œuvres remarquables; le troisième^ tout désolé qu*il est par Tanarchic, peut se glorifier d*Origène, do Dion Cassius, de Plotin et de Porphyre. Mais le premier siècle est pauvre, le cinquième et les suivants sont de plus en plus stériles. Comment s'orienter au milieu de ces alternatives? Quelle est la formule de cette évolution obscure et compliquée?
Pourtant, les événements de l'histoire intellectuelle et morale, si difficilos à débrouiller qu'ils puissent paraître quelquefois, ne flottent pas au hasard. Ils se rattachent à des causes générales qui produisent des mouvements toujours explicables et toujours soumis à une certaine régularité. Et ils n'entrent même dans la science, ils ne deviennent vraiment matière de connaissance intelligente, qu'à la condition d'être mis en rapport avec ces causes et avec ces mouvements. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous dispenser ici, avant «l'en venir au détail, d'essayer de montrer à grands traits comment s'enchaînent entre elles les époques que nous allons avoir à parcourir.
On vient de voir, dans la lin de la période alexandrine, le génie grec s'appauvrir de jour en jour. Certes, les différents Etats helléniques issus de la monarchie d'Alexandre n'avaient jamais offert à la vie de l'esprit des conditions comparables à celles qu'avait réalisées la Grèce indépendante du v® et du iv* siècle. Néanmoins, plusieurs d'entre eux avaient constitué dans les pays de l'Orient des foyers d'hellénisme très actifs.
Leurs capitales étaient autant de centres importants, où les hommes de talent avaient chance de tnniver des ressources de travail, un public, des rêcom|HMises et de la considération. A mesure que ces Ktats penlirent leur autonomie et se transformèrent en provinces n>maines. ces centres déclinèrent. Les gouverneurs romains du dernier siècle de la République no pouvaient se substituer aux rois grecs disparus, dans leur riMe iittéraire et artistique. Beaucoup d*enlro eux n'étaient rien moins que des lettrés, et, le fussenl-ils. ils n'étaient Ih qu'en passant, occupes à établir rautorité romaine, à conduire les armées, à négocier, à s'enrichir, mais nullement à propager riiellénisme. Le royaume grec d'Egypte fut le dernier, parmi les Ktats de quelque étendue, qui perdit son indépendance ; cl c'est pourquoi la réduction de ce royaume en province romaine [IM) av. J.-C), événement qui coïncide presque avec rétablissement de l'Empire, peut, si l'on veut, être considérée comme marquant la fin d'une péri(»de et le commencement d'une autre; en réalité. b»s faits caractéristi(|ues de celte ère nouvelle étaient déjà en pl(»ine manifestation vingt ans plus tôt, vers l'an 50 avant notre ère.
Le plus important de ces faits^ c'etit. raU'aiblissc^ment de la vie régionale, qui a pour consé(|uence l'éniigration des Grecs vers la ville de Rome, (resl là que nous allons rencontrer les principaux écrivains (bint nous aurons à parler, sous César, sous Auguste et ses suocjesseurs, (^t d en sera ainsi jusque vers la lin du premier siècle après notre ère. Ce mouvement, commencé dès le t(împs de Polybe, atteint sous le règne d'Auguste son maxinnim d'intensité. Nous aurons donc affaire, dans cette pre- Wïière époque, à une littérature dépaysée et, pour ainsi dire, déracinée, vivant d'une manière artificielle sur nn sol qui n'était pas le sien. Une telle littérature ne pouvait avoir ni beaucoup de sève ni beaucoup d'éclat.
C*est celle des Diodore, des Donys d'IIalicarnasse, des Strabon. Elle se nourrit dans les bibliothèques, elle fleurit dans de petits cercles lettrés, elle vise surtout soit à la conservation, soit à la vulgarisation des connaissances acquises et des idées traditionnelles. Xulle haute ambition de propagande et un très faible souci de Tart d'écrire ; toujours la manière banale, impersonnelle, des derniers temps de la période précédente.
Cependant, on commence du moins à réagir contre l'incorrection, le mauvais goût, Tabus du langage technique. De plus, on cherche à faire apprécier du vainqueur le passé de la Grèce, à propager parmi les Romains euxmêmes la connaissance de ses idées, sa science de l'histoire, sa phih)sophie, à faire admirer ses grands écrivains. Kt par là se prépare une renaissance, qui ne sera sans doute ni très complète, ni très durable, mais qui aura néanmoins son éclat. Ce premier âge est donc surtout un âge de transition : il se relie étroitement, par ses habitudes d'esprit, ses méthodes, sa manière mémo d'écrire, à celui qui l'a précédé immédiatement ; niais, d'autre part, il élabore les éléments, littéraires et moraux, qui vont rendre à l'hellénisme une certaine force de vie, à savoir une philosophie religieuse et le goût île l'art oratoire.
Dès le temps des Flaviens, dans le dernier tiers du 1®"* siècle, les signes de celle renaissance se manifestent. Ils se produisent en même temps que se relève la nationalité hellénique. Sans doute, l'étal politique de celleci n'est pas changé. Mais les conditions de l'exislonce deviennent meilleures en Grèce et en Asie. Les provinces, protégées par les empereurs, se voient moins du-
rement traitées ; les fortunes se sont refaites, et, avec elles, certaines grandes situations sociales; les villes prospèrent, la vie municipale prend plus d'activité. Si l'on va toujours à Rome, du moins on ne s'y établit plus guère à demeure. Les ambitions littéraires et même politiques trouvent à se satisfaire dans la province natale. Alors, un mouvement remarquable se produit dans les esprits. La philosophie, qui, sous les premiers empereurs, vivait dans les petits cercles de Rome, reprend Je l'autorité. Avec Épictète, Dion et Plutarque, elle se met progressivement à jouer un tout autre rôle. ElUe j^se aspirer de nouveau à se faire écouter dans le monde ; et, en effet, sa voix est entendue au loin, partout où Ton parle grec; on recueille ses enseignements, on les îiollicite même : ils se répandent à travers les provinces, dans toute la société cultivée. Ht celle philosophie a. au fond, de plus hautes visées que celle de la période alexandrine. Elle s'est sensiblement dégagée des vaines disputes: elle tend h ressenliel. elle veut élever et fortifier les Ames, et, dans la morale ou au delà, elle cherche Dieu .
A coté de la philosophie renaît rélo(|uence. Elle non plus ne veut plus s'enfermer dans Técole : elle donne (les séances publiques, elle brille dans l'improvisation cl dans les sujets fictifs, elle traite même les questions morales et les affaires j)ubliques : et, sous toutes ces formes, elle provoque renthousiasme, elle redevient une puissance dans la société, dette sophistique, quels que soient ses défauts, a au plus haul degré le sentiment de l'art et elle le communique à toutes les parties de la littérature qui l'avaient perdu. (Test ainsi qu'au second siècle, sous les Anlonins, les (îrecs se remettent à écrire en vue de plaire. D'ailleurs, cette activité littéraire réveille le goiit et l'admiration du passé. Elle ramène donc avec elle tout un cortège d'idées, de souvenirs, d'impressions;
Hitt. de la Lilt. grecque. — T. V. 21
et, par suite, elle redonne à la pensée plus de vigueur et plus de souplesse, elle rend aux natures d'élite ces qualités de délicatesse, de finesse, d'élégance qui leur per mettent de manifester ce qu'elles ont de personnel. Si la littérature grecque compte alors trop de rhéteurs fas- ■ tidieux, elle a aussi des pamphlétaires de valeur, comme Lucien, des historiens sérieux, tels qu^Arrien et Ap pien, des moralistes lids que Marc-Aurèle.
Bien plus confiant en lui-même qu'au siècle précédent, le génie hellénicjue ne se contente plus de commenter ni de vulgariser, il ose prétendre de nouveau à une certaine originalité créatrice. L instruction morale, teHe que la comprend Dion de Pruse, la hiographie anecdotique entre les mains de Plutarque, le dialogue, moitié comi(|ue, moitié sérieux, de Lucien, même la méditation solitaire chez Marc-Aurèle sont, en un sens et à des degrés divers, des genres nouveaux, tout au moins des genres naissants.
Le défaut irrémédiable de presque tous ces genres, malgré leur réel mérite, c'est qu'au lieu de surgir des sources populaires et de s'y alimenter, — connne autrefois l'épopée, le lyrisme, l'art dramatique, Téhiquence, — ils naissent tous de l'imitation littéraire. Floraison do serre chaude, qui ne peut vivre que par artifice, dans un milieu tout spécial. La grande masse des populations grecques ou hellénisées ne les comprend pas ou ne s'y intéresse pas. Et, à vrai dire, cette masse ne semble pas avoir eu alors une culture grec(|ue suffisante pour qu'elle fut capable de besoins littéraires ou artistiques. Elle était trop mélangée, trop hétérogène. Hommes de toute origine et de toute race, Égyptiens, Syriens, Cappadociens, Phrygiens, menés par des fonctionnaires romains, que pouvaient -ils mettre en commun, sinon des sensations ou des instincts très simples? Fêtes publiques, jeux, spectacles et pantomimes, voilà ce qui
pouvait les émouvoir, non les idées. D'aillours, indifférents aux choses publiques, habitués à vivre en troupeau humain^ quel grand courant de pensée ou de sentiment aurait pu se développer parmi eux? Les lettrés vivaient au dessus de cette foule et en dehors d'elle, formant comme un monde distinct, qui n'avait pas d'action sur ces multitudes inférieures, et qui ne cherchait pas h en avoir. Polis, élégants, instruits, faisant do l'art savant et ingénieux, ils n'étaient bien compris que des gens polis eux-mêmes, c'est-à-dire d'une classe restreinte.
Cela les condamnait forcément, après une courte période de succès, ù la stérilité. Car cette classe supérieure, toujours la même, indéfiniment soumise à la même éducation, à peu près étrangère à tout ce qui venait d'en bas. ne renouvelait guère ses idées; or Timitation qui ne change jamais de mcMlèh's est destinée à s'épuiser promptement. Ce .sort fatal fut celui de l'éloquence profane dès la (indu second siècle. Après la |K;rio<le brillante que clôt Lucien, elle décline à vue dVeil. Au m* siècle, elle est surtout représentée par des sophistes sans idées, qui imitent des imitateurs et ({ui se travaillent à orner des choses insignifiantes ; c'est le fait des Klien, des Fhilostrate, des Athénée. Dion Ca.ssius fait exception au milieu il'eux par un certain sérieux, qui manque d'ailleurs d'élévalirm et de force.
La philosophie seule, en ce temps, fit un effort intéressant pour srjrtir du milieu étroit où s'enfermait la littérature proprement dite. iJion, au début du second siècle, avait essayé «léjà. comme nous le verrons, une sorte de prédication populaire. Mais une pareille entreprise ne pouvait avuir qu'une apparence éphémère de succès. Avec tout s«jn esprit, celui qui la tentait ne po.ssédait aucun raoven efficace de loucher les multitudes; car
il ne pouvait s'entendre avec elles que sur quelques points d'une morale ass^'Z ban^ile. Au frnl, les crovances. les
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habitudes d'esprit de l'orateur étaient entièrement différentes de celles de son public. Cela n*eut donc ni effet ni durée. Et la philosophie, se repliant sur elle-ménje, se mit à faire du syncrétisme savant, de la morale très haute^ mais qui demandait trop à l'effort personnel de l'individu. Elle essaya de renouveler l'idée de Dieu, do la rendre plus pure et plus vivante. Elle y travailla pendant tout le second siècle ; elle put croire, au troisième, qu'elle y avait réussi. Le néoplatonisme, enfante par lagrande ame dePlotin et consolidé par la science de Porphyre, fut une œuvre admirable en son genre, puisqu'il réussit à condenser dans une doctrine systématique, aussi rationnelle qu'elle pouvait l'être alors, tout ce qui restait encore de force vive dans Thellénisme. Mais ce fut une œuvre do savants, d'ascètes, de solitaires, qui ne pénétra jamais profondément dans le peuple, parce qu'elle suj)p()sait une culture dont il était dépourvu.
Ce qui toucha la multitude, le voici. Dès le milieu du second siècle, le christianisme, sortant de son obscurité primitive, avait fait son apparition dans le monde grec; il s'y était révélé, presque aussitôt, comme doué d'une force d'expansion merveilleuse. C'est que le christianisme répondait justement aux besoins profonds de ces masses que la haute culture hellénique n'atteignait pas. Celles-ci hésitaient au milieu de croyances confuses, changeantes, les unes vieillies et ([u'on sentait atfaihlies par les interprétations des esprits cultivés, les autres trop locales, sans autorité morale, sans dogmes précis. Le christianisme, au contraire, était à la fois jeune et ancien: jeune par ses apôtres, par son évangile: ancien par la tradition biblique à laquelle il se rattachait. Il était simple, concret, parlant au cœur et à l'imagination. Il apportait des récits touchants et merveilleux, des miracles, des prophéties qu'il montrait réalisées, et, avec
cela, dc8 arQrmations dérinics, des promesses précises, des prescriptions fermes. F.ntin, il uvait pour lui la foi de ses premiers adhérents, leurs vertus, el l'héroïsme de ses martyrs.
Dus qu'il cul vaincu les premières difficultés, il gran- |
dit rapidement à côté de t'Iicllénisme ; et il le dessécha dans ses racines, en attirant à lui, pour ainsi parler, toute la sève de la terre. Les premiers apologistes, au second siècle, sont en général de faibles écrivains el de !
médiocres penseurs. Mais ils manifestent une force qui n'a besoin ni do style ni de dialccti(]ue, celle de la i
croyance et de l'amour. C'est par la foi, et non par le j
raisonnement, que le cliristiunisme a détruit l'hellénisme. Le raisonnement au contraire, même chez les j docteurs chrétiens, tendait plutôt à le sauver, en l'incorporant, plus ou moins modillé. à la croyance nouvelle. Cela est bien sensible chez les théologiens du iii° siècle, chez Clément et chez Origène. L'un et l'autre se rattachent à Platon pour la métaphysique, au slo'icîsrae pour la morale. Ils tendent donc ù fondre l'hetlénîsme ^ dans lo ciiristianisme. et ils préparent ainsi l'union éptiémère qui va se réaliser après eux.
Tout stérilisé qu'il fût déjà, riiolléuismc semble reprendre quehjue vie au iv" siècle. Après les guerres civiles et l'anarchie de la secondo moitié du m" sièi-le. l'empire, réorganisé par Dioclélien. retrouve quelr|iic prospérité. Los écoles, en particulier, se relèvent pour un peu de temps, et c'est par elles que la tradition grecque profane se perpétue. Ses priiicipau.x: représentants au iV siècle sont desmaîtres ilerhélorique, tels quHimérios el Libanios; des philosophes enseignants, comme Jamltli-
que et Thémistios ; des historiens rhéteurs et beaux-esprits, tels qu'Ëunape. Julien lui-même, quoique empereur, est un homme d'école. En fait, tout ce qu'ils produisent est peu de chose, et la vraie littérature grecque, au iv« siècle, est la littérature chrétienne.
Certes, celle-ci est alors profondément pénétrée d'hellénisme. L'érudition historique d'un Eusèbe, l'éloquence d'Athanase, de Basile, de Grégoire de Nazianze, de Clirysostome, leur dialectique même, et une partie de leur théologie, tout cela vient de la tradition grecque. Et ce qui semblait mort entre les mains des Grecs païens, qui n'avaient plus rien à dire, redevient vivant chez ces hommes qui sont en communion intime avec les multitudes. 11 semble donc que l'hellénisme, défmitivement épuisé dans sa veine primitive, se renouvelle alors sous forme clirétienne. On voit renaître les genres anciens, mais christianisés, l'éloquence surtout, tantôt militante, tantôt familière et didactique, la philosophie, l'histoire, la littérature épistolaire. A ces genres, le christianisme fournit la plupart des idées et des sentiments ; quant à l'hellénisme, s'il leur donne, lui aussi, des idées, il leur apporte surtout son art et ses méthodes. Au prxjmicr abord, l'alliance ainsi contractée semble féconde. Et pourtant les résultats qu'elle donne sont incomplets et de peu de durée. En y réfléchissant mieux, on en comprend la raison. C'est que cette alliance a été plus accidentelle que nécessaire, ou, pour mieux dire, c'est qu'elle était peu conforme à la nature des choses.
Le christianisme avait grandi en dehors de Thellônisme, ou plutôt en opposition avec lui; et, aussi, en dehors de toute préoccupation d'art et de beauté sensible. Jusqu'à la (in du m* siècle, le goût de la forme littéraire lui est totalement étranger. Ses apologistes, ses docteurs, ses premiers historiens se servent de la langue avec indifférence, sans se soucier le moins du monde de
la faire concourir, par des qualités originales, à Teffet qu'ils veulent produire. Les emprunts qu'ils font à la tradition grecque sont des emprunts de pensée, pour nourrir leurs discussions, pour développer leurs doctrines. Mais ils sont aussi affranchis qu'on peut l'être de ce désir de satisfaire le goût, de charmer ou de frapper l'imagination, sans lequel il ne peut y avoir de création littéraire à proprement parler.
Si cela change au iv" siècle, c'est qu'alors l'Kglise est bien plus mêlée au monde. Elle atteint les hautes classes de la société, les classes lettrées et savantes; elle recrute ses évoques parmi les élèves des écoles, qui se sont formés dans leur jeunesse à l'art de la parole. Ceux-ci font profiter l'enseignement religieux de tout ce qu'ils ont appris auprès do leurs maîtres païens. Ce sont les disciples d'Ilimérios et de Libanios qui montent dans les chaires épiscopalesdo Césarée, d'Antioche et de Constantinoplc. Ils y portent l'art qu'ils se sont assimilé, un art tout hellénique. Sensibles au bienfait qu'ils en ont reçu, ils recommandent à leur tour cette éducation aux jeunes gens. Seulement, tout en la recommandant, ils la détruisent à leur insu. Ils veulent réduire l'enseignement profane au très modeste rôle de préparation première ; et ils ne voient pas qu'ainsi humilié et découronné, condamné à servir des fins qui ne sont pas les siennes, il ne peut que dégénérer en une sorte de mécanisme. Ktudier l'éloquence, si l'éloquence oUe-njéme a peu de prix, chercher des modèles chez des auteurs dont on considère non seulement les idées comme erronées, mais la méthode même comme mauvaise, est-ce une tentative qui puisse réussir?
l/éducation hellénique ne pouvait *Hre féconde qu'à la condition de croire à la puissance de la raison, à la valeur de la beauté sensible, à la légitimité des hautes ambitions, à l'importance des meilleurs intérêts terres-
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très. Pi'ivéo dt* Ions C(»s senliinenls <]ui faisaient sa vio, elle irélait plus rien, (jn'un bavardage puéril. Or le chrislianisnie. an iv* siècle, en Ôrieiil snrlout, élail profondément imprégné de sentiments aseéfupies, eomnie d'ailleurs Tétait aussi la philosophie eontemporaiiie ; mais, de plus qu'elle, il répudiait tout le passé de Thcllènisnie. Conunent n'aurait-il pas hienlot laissé tomber et dépérir cette forme «le culture intellectuelle, qu'il avait bien pu adopter un [instant, mais dont l'esprit même était en désaccord avec le sien?
Après le iv' siècle, cet effet nécessaire se produit rapidement. L'enseignement des écoles senjble avoir perdu sa substance mémo : il devient déplus en plus formel, mécanique, stérile; il n'a plus de relation directe avec la vie, il n'en est plus l'apprentissage normal. D'ailleurs il faut le reconnaître, les circonstances politiques contribuent aussi pour une large pari à ce déclin des études. L'empire d'Orient s'enferme dans son formalisme étroit, dans son despotisme administratif et bureaucratique. Plus d'initiative, plus de débouchés ouverts aux honmies de talent et d'énergie: tout est réglé, classé, hiérarchisé, prévu et prescrit. L'hellénisme, qui était par essence liberté, activité d'esprit, perd en j>eu de temps toute possibilité d'existence.
La littérature profane se précipite alors vers son déclin, dans une sorte de survie tout arlilicielle. La sophistique est de j)lus en plus creuse et misérable au V® siècle: elle disparaît à une date indéterminée, comme une chose qui n'a jdus sa raison d'étn? et {|ui s'éteint faute d'aliment. 11 est vrai (^l'une poésie inattendue, celle de Nonnos et de son école, surgit alors; mais il
VUE D'ENSEMULK axM>
est Iroji vi:>ible qu'elle ne lient à rien, qu'elle lu» imil point du sol. qu'elle est le pnhluit êphênn'^re il*iuu^ élu* boration de lettrés. Elle aboutit tout natureirenieni <\ lu poésie de cour du vi* siècle, à eelItMles Apfuthius et autres beaux-esprits du tcnipsdeJustinien, pour aller se perdreau delà, sans interruption apparente, dans lu versification bavarde des Ih /antins. Seub\ lu pliiloHOpbie fait encore quelque figure au v* siècle, avec IMmicIos et Técole d*Atbènes. C'est vraiment le dernier n»ste de rhellénisme. Mais cette pbilosopliie inAnie tourne dt^ plus en plus au commentaire. Mlle vit du passé, cpi'tdle ni) renouvelle qu'en apparence, ol qu'elle cesse bitMitôt tout à fait de renouveler. Elle se prolonge ainsi à travers tout le vi« siècle, et au delà, — même après la fermnture officielle de Técole dWtliènes en 32î), — par les commentateurs attitrés d'Aristote et de Platon, qui se passent de main en main la chaîne di*. la tradition. Puis, peu à jieu. vers le vn* siècb», <!et enseignenient stérile cesse de trouver des disciples: les derniers tenants d« l'hellénisme ont disparu.
De son côté, la littérature cliréti#*nne, qui aurait pu sembler appelée à d** meilleun'S dï'Stinéfs. n*a irîùtnt un sort plus brillant. Elle e>t entraînée, ellr aussi, dans la déeadenee générale. N'ayant pas su m^ faire un art qui lui fût propre, elle voit déelin'T '«-lui qu'elle a emprunte, à me*ur^ que d<'''line rti'dlénihme lui-même. Au ^'^ Mê'rle. eib' 'v^mpt*: *u*:*tv*' *\*'^. Iii-tori'-n*» de q jel- <jue \'±\*tut r**]ativ<-. bi*-rj que d'-nué- d orj^fiu'jlil/;. nn SjrriT-. un >'}L<iiiï*'Aï*' . uîi 'Mj '>Jor*-t <*! plu^i'-ur* -ju-
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de vivre; les Antiocluis de Ptolémaïs, les Sévériaiius de Gabala, les Tiiéodote d'Ancyre, et beaucoup d'aulres qu'il est inutile de nommer quant à présent, sont tous des inconnus pour la postérité. La théologie proprement dite montre, il est vrai, un peu plus de vitalité : Théodoret de Cyr et Cyrille d'Alexandrie, au v* siècle, sont encore des penseurs et des dialecticiens. Pourtant, la querelle du ^'eslorianisme est loin d'avoir, au point de vue littéraire, Téclat qu'avait eu celle de l'Arianisme au siècle précédent. Et, après eux, la philosophie chrétienne va se perdre obscurément, à travers le mysticisme de quelques moines, dans la scolastique byzantine, qui commence au vin® siècle avec Jean de Dumas.
On peutdoncdire que, vers le vu® siècle, rhellénisme prend lin, en tant que forme distincte de culture intellectuelle et morale, pourvue de caractères propres. Et même, dès la lin du vi' siècle, ce qui en survit n'est presque rien. Voilà pourquoi il n'y a pas d'inconvénient à donner pour terme à cette histoire, d'une manière générale, le règne de Justinien, tout en nous réservant d'indiquer brièvement ce que chaque genre devient au delà, et comment il se relie à ce qui peut se rencontrer d'analogue dans la littérature byzantine.
Ces directions générah^s [jermetlront sans doute au lecteur de se reconnaître plus aisément dans le détail des faits qui vont suivre. Essayons à présent de les exposer* dans leur ordre, en marquant de plus près, pour chaque période, les caractères qui viennent d'être indiqués ici sommairement.