DIODORE DE SICILE
lettres et des arts^ à laquelle il a eu la bonne idée de faire une place çà et là, est étrangement traitée par lui^ selon le hasard de ses informations : il parle de Philoxène et de Timothée (XIV, 46), et il a raison; mais il no nomme pas Euripide, et il ne mentionne Eschyle qu*à propos de son frère.
Comme écrivain, son principal mérite est d'être clair. 11 écrit avec une facilité banale, dans une langue sans couleur ^ Sans cesse, il se sert des mots abstraits et vagues qui remplaçaient alors dans l'usage les manières do direjprécises et vivantes d'autrefois. Dans Texposé des faits, il est plutôt sec ; dans ses préfaces, lorsqu'il énonce des considérations générales, il n*est pas exempt d'emphase. Louons-le du moins de n'avoir pas abusé des harangues (XX, 1).
En somme, Diodore nous fait sentir très vivement à quel point la littérature grecque avait alors besoin de se relever par le sentiment de l'art. Ce sentiment est chez lui aussi faible que possible ; il n'était pas plus fort chez la grande majorité de ses compatriotes. Mais une réaction commençait à se dessiner; et nous avons maintenant à en suivre le développement, d'abord lent et obscur, puis rapide et décisif.
On a vu combien l'art d'écrire avait été négligé par les philosophes et par un certain nombre d*historiens dans la fin de la période précédente, et d'autre part quelle fâcheuse tendance se manifestait dans la rhétorique d'alors. L'éloquence dite Asiatique avait paru quelque
4. Il a 8oiQ d'éviter Tbiatus : cela faisait presque partie alors du bon ton : Leipzig. Slud., III, 303, dissert, de Kaelker, De hiaiu in librii Diodori,
temps devoir prédominer dans tout le monde greC;, et on Tavait vue, à Rome même, se faire accueillir d'un certain nombre d'orateurs, préoccupés de suivre la mode. Mais, en général, le bon sens romain avait résisté. En résistant, il rendit aux Grecs le service de leur ouvrir les yeux sur leurs propres ridicules. Dès les dernières années de la llépublique, la réaction est manifeste, et elle s'accentue, d'une manière décisive, dans les premières années de l'Empire.
Cicéron, un des maîlres du goût romain, avait éloqucmiment recommandé, dans un grand nombre de ses ouvrages, l'étude des meilleurs écrivains classiques et décrié le mauvais goût conleniporain. Sénèque le père, dans ses Controverses, atteste que l'opinion des écoles, au temps d'Auguste, opposait à la frivolité prétentieuse de la déclamation gn^ctpie la vigueur plus saine de la déclamai iou latine *. De tels jugements devaient rappeler les Grecs à eux-mêmes : leurs propres témoignages nous apprennent (pie cethî influence fut efficace *.
Si les études proprement grammalicales ne semblent pas avoir eu d'action bien marquée sur celle renaissance du goût littéraire, elles y contribuèrent du moins indirectement en perpétuant l'étude des auteurs classi-
\. Sônèqurs Controv. II, G, \t. Voir aussi X. 23 et 25, son jugemont sur le rhéteur grec Dorion, (ju'il cons'uièn^ comme une sorte de fou, t furioso dixit ». <*t sur un autre Grec, AiMuiliar.os, à propos duquel il écrit : t Grœcus rhetor, quod genus stultorum amabilissimum est ». 11 nous apprend (X, 4, 21) que lo célèbre Porcins Latro ignorait de parti pris ot méprisait l«'s (îrecs.
2. Denys d'Jialic, Ornt. Attiques» Préf. 3: A:T:a V oîjjLai xal «p*/"n TT,; TOiaurr,; iieraooXr.; èvévsto r, iràvTwv xpaToOaa PtijAT;, iipô; lauTTiv avayxaî[o'jffa rà; o).a; TtôXsi; àiro6>.é7r£'.v* xal raOtT); t* aCrr,; olfiuvaa- TsûovTec, xaT* àp£Tf,v xai àitb xoC xpaTtoroy ta xoivà ôioixoOvte;, edai- 8e*JT0t wavj xa\ yevvaîoi Ta; xpî<T8t; y£v6(ievoi' uç' wv xo9(i.oO(jLevov t6 te çp'ivîjjLOv Tr,; itiXeo); (lipo; sti (lâX)ov éTcioéScoxe xa\ xb àv4r,TOV f,vdYxaffxai voOv ïyt\M.
rèrne d*\upi>tf <*t de st^s pnmiors su*nvn?hnu> jvmïv que nous puissions nous \ amMcr loa4:1rm}v> Non>n>« dirons que quelques miils
C'est loujmirs l'Utiv Rome ot Vlo\,'^n*lvio qu iMKvx continuent alors à s*^ parta^vr. rn>>quo lou> Ion |CV.'^«> mairiens de ce temps, comme ceux de Ia p^^SNsleul^ génération, priH^nlont d'\n>t arque et s«^ p^\^jH\xeut de continuer^ ses travaux. T.e S4ml,t\>uuue lui, des ont ique?* et des commentateurs. Ils s'aUaohenK oonuue hu. au\ textes classi(|ues. particulièrenuMil î^couvdes |u>Mes.el de préférence à Homère, .\ccessoiremeul. ils ?«'oocnpeiU aussi de travaux plus j^ênéraux sur la langue. \A di^j<\ quelques-uns dVntre eux cherchenl à élaldir l'u^am» al tique, sans être loulefois dominés ent^ore par Ion pn^t»i* cupations de purisme (]ui prÔNaudront nn piMi phiN tard Quant à la Ihéorit^ gramntaticale. iln semlilenl ni* non cier médiocrement de la Taire pro^rPHser elle i'ohIimmi jusqu'au temps d'Apollonios Hyscnle ei< que l)en>n In Thrace l'avait faite.
Beaucoup de ces ^rammairienH ne peuvent èlre In que mentionnés en passant : \v\h ApollonidrH d<' Nh'i'h>, Fhiloxêne d'Alexandrie, /énon. PoIvIm*. conlemporainn de Til>ère et admis à sa coui*; Sotéridah, qui vivait mnin \éron. Alexion, An'liiliios d<' l.eur;id<*, Uî'i'tu'U'nii, II/* rHcliUi de Milet : tel innni*, Kp;i|dirodite d<î < Ji^tom/**'. qiii eosi^i^ria k Kouje a^iu-* le*^ ie;.MM'*î d'* N<'ron. V<'wpi>Meii, Titu*" et IViniiti''n. et mit a profit U *. v»'¥,i'j,itwê'^. ^\é' %^ r\*Àj^ biblioîhèqtje pour ^oftnu* h\ét Wont*!*- tt^''io*U'.
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352 CHAPITRE II. — D'aUQUSTE A DOMITIEN
ouvrages nous sonl mieux connus. Théon, par exemple, qui probablement tint école de grammaire sous Auguste, doit une certaine notoriété à ses scolies, souvent citées, sur les poètes tragiques et comiques ainsi que sur Apollonios de Rhodes^ et à son Lexique de la tragédie et de la comédie. Il semble avoir été un de ceux avec qui commença cette littérature de lexiques spéciaux, qui va se continuer à travers toute la période impériale *. — En ce genre, un des plus notables grammairiens des débuts de TEmpire, est Pamphilos d'Alexandrie, un peu postérieur à Théon. Son ouvrage Sur les expressions rares (Flept y^iiKKïûv y;Toi XfcÇewv), immense recueil en 93 livres, était une sorte de monument élevé par l'érudition à la littérature classique; et nous voyons, en fait, que les philologues des siècles suivants n*ont cessé d'y puiser comme dans un trésor-. — Très au dessous de lui, on peut nommer aussi Érotien, qui composa sous Néron un Lexique d*Bippocrate, venu jusqu'à nous ^
Dans le groupe plus intéressant des commentateurs d'Homère, mentionnons d'abord : Ptolémée d'Ascalon, qui semble avoir vécu et enseigné à Rome au temps de César * ; Séleucos, surnommé « l'Homérique », un des
1. Suidas, 'AutcDv. Cf. Hesychios, Lexique, préface, et Apollon.de Rhodes, Argonaut.^ip. 532, 1. 16 de l'édition Merkel. Giese, De Theone grammatico, 1867.
2. Suidas, llafiçOo; *AXe$av5prj;. Voir en particulier Athénée, qui Ta mis sans cesse à contribution. Outre divers commentaires, Pamphilos avait écrit aussi un Manuel de critique {Hyyr^ xpinxr,), dont il no reste rien.
3. Ërotianos, tûv itap' *IimoxpâTei XéUo>v (ruvayuY^iy édition de Klein, Leipzig, 1865.
4. Suidas, IlToXetiaro; 'AaxaXcovcTr,;. Son traite Sur la diorthose d'Ho' mère par Arislarque est souvent cité par Eustutbc. Les scolies de l'Iliade se réfèrent aussi, en plusieurs passages, à un écrit de lui Sur l'accentuation homérique. Le titre de son traité \)erd\i Sur rheliénisme ou Vari de parler correctement (irtp\ *E>.).T,vifffioû fjoi 6p6oeicta;) est intéressant, en ce qu'il montre comment les philologues d'alors avaient à défendre la langue grecque contre l'invasion du néologisme et des mauvaises prononciations.
GRAMMAIRIENS DU PREMICH SX&O.LK ^i^:
grammairiens attîiivs de Tibère ' : puis les auteurs «le Lexiques homériques, ApolloniiV>.tiIstl\Vrehilùi%s. Apion* Hêrodore. Le Lexique dWpolIonios est venu jusqu'à nous, du moins en abréïrè *: celui dWpion |uirait s\Mre fondu, par suite de remaniements, avec celui dllei\>« dore, de façon qu'ils n'ont plus fonnê qu^ui stHil tmvrage, souvent cité dans nos scolies ^ Apion. du i\*ste* s'est plus adonne à Térudition historique qu'à la «iri'AUimaire proprement dite, et nous aurons à n^venir sur lui un peu plus loin, quand nous parlerons de riiisloriographie du premier siècle. — Kniin. il faut surtout dis* tinguer, comme le plus important pour nous dos « horncrislesx>d'alors.Aristonicosd\Vlexaiidrie,prolmhhMUont contemporain d*Auguslû ^. Sa notoriété lui vient do ses deux traités Sur les signes de l'Iliade et Sur les signes deiCdtjssée (Ilcp'. (7iQ;i.£ici)v 'IX. xa» '()&.). où il expliquait hi signification et la raison d'être des signes iprArislarque avait mis en marge des deux poèmes, ('/était en réalité uu double commentaire, dans lequel les rennuMpieH d'Aristarque étaient critiquées et complétées. Les fragments qui nous en restent en attestent encore lu valeur*.
1. Suidas, SéXsuxo; *AX£;avôpsv;. Su«Uorns Tih. «. îid. S«'K r«»mmentaires sont cités dans les scolins dn Vlliath ai do VOdynuéf^ Autres ouvrages mentionnés par Suidas et Athénéi) (IX, :IU7) : un glossaire, un traité étendu Sur L'hellénisme (voir la noto ri-dcMNUH).
2. Suidas, 'AtcoXXwvio; *Apxi6îov; art, Apollnnun, n» 80, dnuH l'Kncycl. do Pauly-Wissowa. Éditions du Loxiqu<;par Villoison, 3 vol., Paris. 1773, et par Bekker, l vol., Berlin. 1833. Travaux critiques ; K. Forsmann, De Arisiarcho lexici Apollonii funle, Ilolnlnfors, 1883 ; L. Leydo, De Apollonii sophi^tw lr.j:ico homfriao, \M\tAÏyi,
3. Eastathe, ilicule I, 20; 'Aitîcov xal 'Hp/j2(i>po; iv €i«>,iov tl; tU loO 'O|fcr,po-j çéperx'.. Ailleurs et fréquemment: 'Kv toCç 'Antwvoç xal *Upo2Mpov. Cf. Lebrs, De Ariat,, p. 3><7.
4- Suidas, 'Api»:o/ixo;. Strahon, I, 38 ; 'AptiT^iviAo; fi xa^*/,ti4ç 7pxmaxTtxo;. Lebrs, De Aritl., 1-15. Art. do OA\u, Ariitoninon, n* 17, dans Paaly-Wissova.
5. Des fragments importants du premier de ces trait/;« %h troa- Hiftt. d« la LiU. grecque. — T. V. 23
a54 CHAPITRE II. — D'AUGUSTE A DOMITIEN
En dehors de ce groupe, mais toujours parmi les auxiliaires de la littérature qui ne sont pas eux-mêmes des littérateurs, on peut nommer encore Héliodore, connu surtout par ses travaux sur la métrique d'Aristophane, bien qu*il se soit, lui aussi, occupé d'Homère*. Héliodore a continué, comme métricien, la tradition qui avait commencé avec Aristophane de Byzanccet qui allait se continuer jusqu'à Iléphestion ; la valeur de cette méthode a été appréciée plus haut.
Tous ces spécialistes ont eu leur rôle et leur mérite. Mais il n'y a parmi eux ni un homme supérieur, ni un novateur, ni un écrivain. Ils n'intéressent l'histoire de la littérature que d'une manière indirecte.
On peut en dire autant des maîtres de rhétorique contemporains.
Lorsque le fils de Cicéron étudiait à Athènes, en 44, il prit des leçons d'éloquence grecque auprès d'un certain Gorgias *. Quintilien nous le signale comme l'auteur d'un traité en quatre livres Sur les figures de rhétorique, qui fut traduit en latin et abrégé par Rutilius
vent consorvôs dans les scolies de VlUade, en particulier dans celles du célèbre manuscrit de Venise ; ils ont été édités par Friedlaendor, Arislonici llepi ar.jisiwv *l>.iâ6o; rcUqui.r, Gotting;e. 1863. Du second traité, il ne reste que peu de chose dans les soolies, beaucoup moins riches, de VOdyssée ; 0. Carnuti), Aristonici itepl ffr,|xx:tùv *08'-ff(T£ia; rel/gnh', Lipsia?, 4869. Aristouiros avait écrit en outre des ouvrages du même genre sur la Thvo^owc d'Ilésiodo et peutêtre sur h'S Travaux et Jours.
•1. Héliodore a dû écrire une Colométrie drs parli»'S lyri((ues des comédies d'Aristophane ; voir la soolie à la fin des Nué^s et à la fin de la Paij-\ cf. Guêpes, 1282 et Pair, 1353; Duebner. Schol, Gr, in Aristopli., Bïdoi, Proleg., p. X. Travaux critiquas: Th. Bergk. Heliodorus grammaiicus, lihein. Mus., 1842, p. 374 ; 0. llense, HeliodO' reîsclie Unlersucliunfjen, Leipzig, 1870. Fragments do la Colométrie d*Arislopliane, cd.(^ Thicmann. Ilallf, 18G9. Travaux sur Homère, Schol. lliad. III, 448 et V, 297; Hesych., Lex ., Préf. 2. Cic, Ep. addiv., 1. XVI, ep. 21.