‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 363 sur 605 · LUCIEN; SON ROLE · texte numérisé non relu

LUCIEN; SON ROLE

«If la naliire humaine, s'il n'y a <le morale vraiment utile (jue celle qui ollre un hul élevé à raclivilé. Les grands moralistes du temps, un Kpiclète, un Plularque, un Marc-AurMe. avec une part d'illusion plus ou moin« grande, ont eu tous le sentiment de cette nécessité : et de là l'eflicacité de leurs enseignements, qui es[ durable. Lucien, avec tout son esprit, n'a jamais touché personne au cœur, et ses meilleurs morceaux de critique morale, un peu à cause de cet esprit même, mais beaucoup aussi pour la raison qui vient d'être indiquée, font en somme l'elFet de développements surtout littéraires. Ils visaient h plaire: en plaisant, ils ont épui^fîé toute leur vertu.

D'ailleurs, ce qui confirme encore cette impression, c'est que, malgré une précision apparente et purement dramatique, les portraits qu'il trace sont vagues. Les défauts, les vires, les ridicules qu'il nous met sous les yeux sont de tous les temps, et ils nous sont présentés (m ce qu'ils ont de toujours identique. Malgré quelques exceptions, nous ne voyons guère dans ses écrits les hommes de son siècle». H nous montre le riche, le pauvre, le captaleur de testaments, le flatteur, mais non ]>as la famille ou la société grecque au temps des Antonins. 11 semble presque toujours que ses personnages soient pris dans la littérature antérieure, plutôt que dans la vie réelle. Mettons à part quelques portraits de philosophes et de rhéteurs, et quelques scènes du pamphlet Sur ceux qui se font salarier. Encore ces rhéteurs et ces philosophes sont-ils peints surtout par le dehors et en traits un peu convenus. Kn fait, Lucien a glissé ses personnages dans les formes typiques (ju'il empruntait à la comédie d'autrefois. Ce (ju'il ne savait pas faire, c'était do pénétrer d'un coup d'uMl profond jusqu'aux misères réelles de la société contemporaine, de démêler et de mettre en relief, dans des cas particuliers, les rai-

sons générales de son déclin. Lorsque nous en devinons quelque chose dans ses descriptions, c'est le plus souvent à l'aide d'autres témoignages, en nous appliquant à découvrir dans ce qu'il a écrit beaucoup plus qu'il n'y a mis.

Comme représentant de la pensée libre, Lucien a eu le mérite de faire éclater le ridicule, le scandale, la puérilité des mythes qui servaient de fond à la religion gréco-romaine. Dans cette guerre à la crédulité, il se rattache à l'épicurisme, et il va jusqu'où allait Tépicurisme, c'est-à-dire jusqu'à la négation de la providence divine. Il est douteux, malgré la vigueur et la constance avec lesquelles il a soutenu ce combat, qu'il ait eu, comme Voltaire par exemple, une intention arrêtée de propagande. Celaétait difficile en un temps où les écrits se répandaient lentement et ne sortaient guère d'un cercle assez restreint. D'ailleurs, lui-même ditnettement que, quoi qu'on puisse écrire ou publier, l'immense majorité de l'humanité est destinée à rester le lendemain ce qu'elle était la veille '. Son principal objet était donc de se satisfaire lui-même, en amusant un public choisi, qui pensait comme lui. Fiien entendu, cela n'empêche pas qu'il n'ait fait une chose bonne en soi, en protestant au nom de la raison contre des sottises humiliantes et dangereuses. Si l'on approuve chez les apologistes chrétiens contemporains la satire du polythéisme, il n'est que juste d'en savoir gré aussi à Lucien, qui lui a donné une forme bien autrement vive, brillante, et propre à éveiller la réflexion critique. Toutefois, pour l'apprécier, dans ce rùle même, à sa véritable valeur, plusieurs observations ne doivent pas être perdues de vue.

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