‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 428 sur 605 · GALIEN ; L'ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

GALIEN ; L'ÉCRIVAIN

sorte, il n'y a jamais eu de grand savant, il n'y en a pas plus aujourd'hui qu'autrefois* La facullo do lier les observations de détail et d'en tirer dos conséquences est une des conditions fondamentales de l'esprit scientifique, et il semble bien que, chez Galien, cette faculté ait été de premier ordre. Ce qu'on peut regretter, comme il l'a d'ailleurs regretté lui-même, c'est que la nécessité de discuter lui ait pris trop de temps. 11 eût mieux valu, pour le progrès de la science, qu'il eût poursuivi des recherches personnelles sur quelques points obscurs, au lieu de défendre des résultats qui lui paraissaient acquis. Le goût des discours, même sous sa forme la plus légitime, est le seul trait qui dénote en lui le contemporain des sophistes.

Ces hautes et saines qualités d'esprit se reflètent naturellement dans son style. « Le premier mérite de la diction, écrivait-il, c'est, à mon avis, la clarté *. » Et, en effet, il est clair avant tout. Cette clarté provient en partie du bon choix des mots; nulle recherche, nulle bizarrerie ; les termes ordinaires, connus de tous *, sans affectation d'archaïsme ni d'atticisme, comme aussi sans concessions exagérées aux négligences de l'usage courant. Mais, si l'on va plus au fond des choses, on s'aperçoit qu'il est clair surtout parce que sa pensée est naturellement analytique et ordonnée, parce que ses idées se décomposent, se développent, se rangent avec méthode. Le mouvement de son style est égal, avec quelque lenteur. L'écrivain revient parfois sur ce qu'il a déjà dit, pour insister, pour marquer les phases de la démonstration. De là, une certaine prolixité, sans diffusion pourtant. Le discours ainsi fait a plus de iKjnne tenue

1. Forces physiques, c. 1 : 'U|Hî; yîiAîyîarr.v ïilttaz «psrr.v oa7r,veia>

2. Ibid. : Ka'i TatOrr.v ila rlarté; ctSôrs; Ci:* oOSsvo; o*Stc»>; «; Oitô t«v irjyrfiiov ôvo'^aTwv 2:a96î;po{iévT,v, w; t&î; i:oaaoî; e^;, ovrco; ovofLal^ovTt;.

que d'élégance. Son mérite est siirlout fait de logique et de précision. L'agrément proprement dit y est rare; Galien ne cherche pas à orner sa diction; mais il lui arrive assez souvent de rencontrer des comparaisons dont la justesse piquante égaie sa dialectique, tout en contribuant encore à la clarté. Kt dans la probité de ce style scientifique, qui ne vise qu'à l'enseignement, se révèle ainsi l'homme d'esprit^ qu'on devait écouter avec plaisir.

Galien, Ptolémée, Marc-AurMe, Appien et Arrien marquent, en facede la sophistique, ce qui restait encore de sérieux dans Thellénisme. Si les beaux esprits du temps mettaient l'art littéraire au service d'une virtuosité frivole, il ne manquait pas, on le voit, d'intelligences saines et fermes, qui aimaient la vérité, qui croyaient la trouver par les forces de la raison, et qui pensaient que l'emploi naturel de la parole, c'est de l'exprimer. A tous, il est vrai, on pouvait adresser un même reproche : ils vivaient trop sur un passé qui était épuisé. Décidément, la renaissance qui avait commencé à la fin du siècle précédent ne donnait pas tous les fruits qu'on eût été endroit d'en attendre. Après avoir tiré parti des enseignements do l'antiquité, on ne savait pas s'en affranchir, pour marcher hardiment dans des voies nouvelles. Et toutefois le plus grand mal était ailleurs.

L'hellénisme, en ce qu'il avait d'essentiel, n'avait pas pu se faire adopter par les multitudes qui étaient venues à lui trop vite. Elles n'en avaient pris que le dehors, non les profondes manières de penser ni les méthodes. Et ce qu'elles en avaient pris ne leur suffisait pas; il fallait autre chose à leur vie intellectuelle et morale. En conséquence, à la science dont elles ne comprenaient pas les conditions, elles tendaient à substituer la croyance ; à la sagesse, qui leur semblait froide^

ORIGINES DE LA LITTÊRATIRE OUUÈriKNNK 7*^7

elles teiidaîenl à substituer Texaltalion du sontimeut. Ces leuJances, jusqu'ici, s'élaiout à [hmuo niauifostoos dans la littérature ; mais elles devenaient sin^ruli^rt^ ment puissantes dans la société, et Theure approcluût où elles devaient trouver leur expression dans les priHluc* lions de la pensée. Au iii*^ siècle. elles allaient susciter lo néoplatonisme. Mais déjà, elles apparaissaient bien vivement dans la littérature chrétienne, qui connnençait à attirer l'attention. Occupons-nous donc maintenant do ses premiers représentants et de leurs uMivres. pour essayer de montrer comment ils tendaient à transformer riiellénisme, non seulement lorsqu*ils le combattaient ouvertement, mais alors même qu'ils lui faisaient do larges emprunts et mêlaient ses idées aux leurs.

Ce serait sortir du cadre de cet ouvrait» que de reprendre ici riiistoire de la littérature. f»:recque chrétieimo à ses commencements, pour en suivre iDule révolutitm. Cette histoire, pour peu qu'on voulût e.ntn»r dans hîH questions essentiellosqu'ellesouh>ve. formerait îieUe seule la matière d*un gros livre ^ D'ailleurs, nous ne nous oc-

1. Parmi les onvra^ços gônôraux qui truilctil «Ih f.o hiiji'I, Imh plus autorisûs aujounl'liui sont : J. l)ouaMsoii, ,1 rrituuilliistnnf nf Christian Literature and dnctrine from the dnt/h of tfie apfitttli'M In Ihtf Nicene co//7ici/,L<m«lr«s, 1800; KrîipT, Gnchichlt: derallckrintlic.hfii fA* teraturin den erslendrei Jnhp'hitnderten, rriburK'ît \éi'i[t/.iu, IHW.'i; llarnurk, Oeschichle dfs alti'krisUicht'ii Litfralur hin Kum'hiui, 'A vol, )ia- PUS, L»ni»zitr. 1S93-1807 ; 15:inl<Tiho\vor, /'a/ro/o.v/e. KniburK, 1H'.I4 ; I*. BatilTol, Anciennes liitt'ratureit rhrf'tifnneg, LiUi'rahivf t^rfcr/ite, l'a ri», 1897. Il faut îijuut«fr lienan, L''m ApnIrPH, S. Paul, l'AnftfrfirÏMf, Uë ÉvaJigilet, VEijUse cltrt^in'ime, Marc- Au rein., s«'^ri»; (i'(iUVi"i({('K <|ul /'tiidiont plut'it 1" <l'!v*îloiii*"rii<Tit «lu rhristi:<riisiii<; r|in' rolui <J« hii littérature, iiuiis où l:i litl«'raturo rhnHi'MiM'j priiiiitivfr II»-ijI nalurell'-iiiciit un'; ;.'rari«i«î pl;n**;.

cuponsici que de l*hellénisrneel de ses destinées. Or une bonne partie de cette littérature, bien qu'écrite en grec, est en réalité étrangère à rhellénismo : elle n*en a ni Tesprit, ni la tradition, ni les caractères propres; pendant assez longtemps même, elle l'ignore,, ou peu s'en faut, et elle est sans influence sur ceux qui se meuvent dans sa sphère. Nous ne devons ici la prendre en considération qu'à partir du moment oii elle entre vraiment en contact avec la pensée grecque, et* il suffira, pour tout ce qui précède, de dire brièvement comment s'étaient constituées sa force et son originalité.

I^a littérature chrétienne commence par des lettres, des écrits d'enseignement élémentaire, des visions et des récits *. Depuis le milieu du i®^ siècle, ou les dernières années du règne de Néron, nous voyons se succéder des épîtres émanant soit des apôtres, soit des diverses connnunautés chrétiennes et de leurs chefs ; c'est par elles que ces communautés sont en relations les unes avec les autres. (]es épîtres traitent des choses du jour, elles contiennent des avis, des réprimandes, des informations pieuses, souvent aussi des enseignements. Quelquesunes sont en quelque sorte impersonnelles : elles n'expriment que les sentiments généraux des églises naissantes. D'autres, et entre toutes les épitres de Tapotre Paul, sont marquées fortement à l'empreinte de leur auteur; elles révèlent son ùme tout entière. Les écrits d'enseignement proprement dits n'ont rien de cela : ce sont, dans cette première période, des cruvres anonymes, impersonnelles, uniquement destinées à conserver des croyances ou des préceptes dont on tient à fixer la tradition. Los visions, telles (jue VApoca/t/pse do Jean, le

1. Nims ne distinguons pas ici onlr».* l«*s écrits canoniques et les écrits apocryplies ; car, au iM»int *\o vue littéraire, cette distinction n'uurait évidonnnent aucune raison d'être.

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