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Photius

CLÉMENT D'ALEXANDRIE 7î9

fois sur lart'vélalionet sur la raison. Puis, dans les deux livres suivants, entrant dans les détails, il donne, sans ordre apparent, des prescriptions pratiques sur la nourrilure, l'aineublement, les banquets, les conversations, sur la vie conjugale, sur la toilette, sur les relations sociales, sur les bains, etc. Ces prescriptions, plus modérées (|u'on ne s'y attendrait étant donnée la tendance ascéticjue de Tauteur, proviennent en partie des écrits des pliilosophes grecs, notamment de ceux du stoïcien Musonius*; seulement, elles sont appuyées ici sur des textes de l'Kcriture et rapportées à un idéal que l'auteur tire de TAncien ou du Nouveau Testament. Préceptes, citations, commentaires, allégories, effusions lyriques, réflexions subtiles se mêlent d'ailleurs sans cesse dans ce livre étrange et curieux ; et, comme il est naturri, la préoccupation des petites choses n'est pas sans y rapetisser linlention générale -.

Les Stromates i KxTà t/jv aAr,Or, (piAo^ofiav yvwçtucûv û-ojJLV'/îji.àTcov '7T:ci)[taTfit;, proprement Tapisseries de notes fjjiostiquf's selon la philosophie delà vérité^) forment le troisième terme de la série. Cette fois, l'auteur écrit pour des chrétiens achevés, pleinement adonnés à la vie spirituelle, et il se proposi» de traiter à leur intention les hautes questions de doctrine ou de morale cjui se rapportent à ce qu'il nomme « la gnose », ou philosophie de la vérité, t^est ce qu'il fait, sans plus d'ordre «l'ailh'urs (jue précédemment, à travers les sept livres dont se compose son ouvrage *. Les sujets les plus

1. p. Won«llainl, Quœslione.^i musonianx (De Musonio stoico Ciemenlls ^ilexandrini aliorumque anclore), Berlin, 1886.

2. Winter, D'œ Elhik des Clemens ion Alexandru'n, Leipzig, 1882.

3. Lfs titres de c«.' genre, d'une fantaisie prétentieuse, êtaieiit alors à la mode. Voir Aulu-G«'lle, A'. Ait., Préface.

4. Le ms. unique des Stromates {Laure.ntiunus, V, 3) donne un S« livre, quifi^'urc dans toutes les éditions. 11 n'est pas sûr qu'il soit de Clément ni qu'il ap[)artienne à cet ouvrage. Voir Ilarnack, AUrftr. Ut., I, p. 31;>.

divers y sont traités lour à tour, parfois à plusieurs reprises. Visiblouiont . nous avons alTaire à un ouvrage qui a grandi jour par jour entre les mains de son auteur, selon le hasard des circonstances, à mesure que surgissaient dans son esprit des souvenirs ou des pensées nouvelles. Ce qu'il se propose, c'est de suggérer des réflexions, d'ouvrir des voies, d'instruire, de fixer certains points essentiels de doctrine. Les plus importants pour lui sont les rapports de la vérité chrétienne avec la philosophie lndléni(|ue, ceux de la science avec la foi, enfin la définition d(^ l'idéal moral. Voilà sur quoi il revient sans cesse, sous mille formes diverses.

Quels que soient les défauts àv ce vaste ensemble, le fait seul de l'avoir conçu dénote une puissance d'esprit que nous n'avions encore rencontrée chez aucun des apologistes ou'doctcnrs chrétiens. L'auteur, au début de son Éducateur, révèle la pensée qui en constitue Tunito^ 11 a organisé un plan, et il le suit autant que sa nature d'esprit le lui permet. Son entreprise est une sorte d'initiation progressive, (jui doit mener Tânie depuis le paganisme jusqu'au degré supérieur de la perfection chrétienne, en passant par certaines phases nécessaires. Or c'est là une idée empruntée à hi philosophie grec- (jue, en particulier à celle de Platon. Kn faire l'application au chrislianisme. (|ui jus<jue là semblait ne relever (|ue d'une» révélation innnédiate, c'était lui donner une direction nouvelle, en le poussant dans la voie de l'étude et de la réflexion. Telle était bien, en effet, la pensée de (Uément, et cette pensée profonde lui prête une grandeur qui ne peut sans injustice être contestée. Ses prédécesseurs, même Justin, n'avaient été que des apolologistes. plus (Ml moins bien inspirés. 11 est, lui, un fondateur: mv toute la philosophie du christianisme,

qu'elle accepte ou non ses doctrines, relève de lui, par cela seul qu'elle est philosophie.

Sa conce[)lion fondamentale, il n*y a pas à le nier, c'est d'étahlir les droits de la connaissance rationnelle, — de la gnose, comme il dit, — à côté de ceux de la tradition ou delà foi. Sans doute, la connaissance, telle qu'il lentend, dépend de Ja tradition et de la foi; elle ne crée rien par elle-même ; mais elle éclaire le sens de la tradition, et. elle rend possible par suite, chez celui qui la cultive, un état de perfection supérieure, tant intellectuelle que morale. Cette connaissance a pour matière propre la vérité chrétienne: mais, pour se former^ elle ne peut pas se passer deThellénisme. La philosophie grecque est une propédeutique (icfouxiScia) : car elle habitue Tesprit à penser, elle le dégage et le puriiie des préjugés bas, elle lui donne, pour ainsi dire, le goût de la raison, (loinment, dès lors. Clément se ferait-il scrupule (le lui emprunter ce qu'elle a de bon ? Il puise dans toutes les doctrines, surtout dans celle de Platon; il y puise souvent en le déclarant, quelquefois sans le dire. Toute son ceuvre est pleinr des idées des Crées et de. leurs méthodes. Kt, naturellement, après l'avoir ainsi admise au premier degré de l'initiation qu'il poursuit, il ne saurait sonirer à s'en dégager ensuite. Elle s'atta ehe à lui. ou plutôt elle devient lui-même. Qu'il en ait eonscience on non, une bonne part de ses pensées et de ses sentiniriils n'a pas d'autre source. Et lorsqu'il trace le [>orlraitdu « gnoslique », c'ttsl-à-dire du parfait chrétien tel qu'il le concjoit, il introduit les formules stoïciennes au ca'ur même du christianisme.

Ces eiiqirunts, d'ailleurs, n'étaient à ses yeux qu'une légitinn* reprise. Connue Justin, il accepte sans le moindre doute l'étrange conception selon lacjuelle toute la substance de riiellénisme proviendrait de la révélation par un ilélournement. D'après cette théorie, le chris-

lianisine, en s'appropiiant la philosophie grecque, ne faisait réelleinont que reprendre son bien. Et, dans celle reprise, la révélation ne devait rien à la raison hu niaine, puisque celle-ci s'était bornée à mettre en œuvre ce qu'elle avait dérobé. Voilà ce que Clément a cru de très bonne foi; et, après tout, il n'y a qu'à se réjouir de celte erreur, puistiu'elle a permis une conciliation dont rhumanito devait profiter.

Ce qui est regrettable, c'est que ce représentant du christianisme hellénisé n'ait pas eu à un plus haut degré le sens de l'art liltéraire. S'il y a chez lui quelque éloquence naturelle, de la véhémence satirique, en même temps qu'un certain lyrisme, ces qualités disparaissent sous la diiïusion, sous le désordre de la composition et de la pensée, sous l'abus de l'érudition, sous les digressions. Causerie confuse, où se mêlent tous les tons, où manquent l'ordre, la lumière, le bon goût même. Du reste. Clément dédaigne par principe tout ce qui est beauté ou grâce, tout ce qui pourrait être soupç^onné de viser à plaire. Kt c'est là, on a pu le voir, un trait commun à presque tous les écrivains chrétiens do ce siècle. Justement olfensés, dans leur sérieuse tendance, par le bavardage prétentieux des rhéteurs à la mode, ils croient que bien écrire est une marque de frivolité. Aucun d'eux ne se rend bien eoiiqile de ce que la pensée gagne à être claire, ordonnée, dégagée, à se traduire dans des expressions justes et choisies. Une certaine barbarie leur plaît, connue une preuvede sincérité. D'ailleurs, elle n'est pas uniciuement chez eux affaire de principe. Elevés presijue tous dans l'hellénisme, ils ont été plus ou moins troublés dans leur goût, dans leurs habitudes littéraires, par la brus(|ue influence des lectures toutes diflért^ntes qui ont été la conséquence de leur conversion. T/ Ancien et le A'ouveau Testament sont venus se mêler chez eux à C(» qui leur restait

les auteurs prénulemmenl étudiés. Il n'est pas «Honnant jue, sous cet afflux J*éléments rtraiigers, le sens délicat du beau se soit obscurci chez presque tous. Leur style est riniiif^e des bouleversements intérieurs par lesquels ils ont passé.

Quoi (ju'il en soit, après Clément d'Alexandrie, le christianisme a définitivement pris pied dans la littérature grecque. Ce n'est plus seulement la croyance «l'un petit groupe d'hommes, c'est une des philosophies qui se proposent aux esprits en (piele de vérité, une des formes désormais essentielles de la pensée hellénique. Celle-ci., pendant tout le siècle suivant, se resserrera do plus en plus dans les deux courants parallèles que nous venons d'étudier, l'un |)aïen, l'antre chrétien. De plus en plus, ces deux conceptions intelhM'tuelles et morales s'opposeront Tune à l'autre, se rejiccmtreront, se modifieront mutuellement, et, de plus en plus aussi, la conception chrétienne prendra le dessus sur sa rivale.

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