LITTÉRATURE CHRÉTIENNE: EUSÉBE
un élan, une jeunesse, un éclat d'imagination, qui font défaut dans les écoles purement grecques; et si Ton rencontre encore chez les païens du talent et de la raison, ce n'est que chez les chrétiens qu'on trouve du génie et de Téluquence. Venons maintenant à Tétude rapide de cette floraison de la littérature grecque chrétienne.
l.a lillérature chrétienne du m* siècle avait été plutôt savante qu'éloquente, plus préoccupée des idées que de Tart d'écrire. C'est du même esprit, légèrement modiiié; (jue procède encore, l'écrivain qui ouvre le iv« siècle, EusMx* de désaré»*: son œuvre forme comme une transition naturelle entre le temps d'Origène et celui des Basile et des Chrysoslôme.
Xé en Palestine vers 2fô, disciple dévoué du savant I^anipliile, dont il prit le nom (EOceêio; llaaçtXou, fils spirituel de Pamphile), Eusèhe, échappé à la persécution de Maximin, fut évéque de Césarée de Palestine, depuis 313 jusqu'à sa mort en 340. Justement renonunô pour sa science et ses innnenses travaux, il ne cessa de jouir d'un grand crédit auprès de Constantin. Cette situation ne lui permettait pas de rester étranger aux luttes de Tortliodoxie et de l'arianisme. Il y prit part sans passion. Inclinant peut-être au fond vers la doctrine arienne, mais condamnant les solutions tranchées, qui répugnaient à la nature de son esprit comme à son caractère, il cherchait la conciliation dans des compromis que l'orthodoxie lui a reprochés. Après avoir échoué dans ses tentatives au concile de X'icée en 323, il souscrivit, d'assez mauvaise grâce, à la formule de foi adoptée par la majorité. Cela ne rempècha pas de se montrer hostile au chef des orthodoxes intransigeants, Athanase, dans les synodes d'Antioche (330) et de Tyr (333). Curieuse nature en somme, à la fois sincère et hahile, plutôt faite pour l'étude que pour l'action, plutôt
pour la diplomatie que pour la lutle^ Eusèbe^ jeté par une mauvaise chance au milieu du combat des passions et des idées, se trouva éclipsé par des esprits plus décidés, dont il ne pouvait ni approuver ni même comprendre la logique à outrance.
Pamphile, en lui ouvrant sa bibliothèque, l'avait préparé dès sa jeunesse à l'érudition. C'est grâce à celle préparation qu'Eusèbe a vraiment fondé riiistoriographie ecclésiastique. Déjà, comme on l'a vu, Julius Africanus, au siècle précédent, avait ébauché la chronologie comparée de l'histoire juive et de l'histoire profane. 11 y avait là une idée féconde, dont Eusèbe eut le mérite de comprendre l'importance. Cette idée était proprement chrétienne, et elle explique la supériorité des historiens chrétiens. Tandis que les écrivains païens se contentaient, pour l'histoire du passé, de reproduire les récits classiques, ils étaient forcés, eux, pour faire entreries origines bibliques du christianisme dans Thistoire générale, de se livrer à des recherches vraiment neuves. Eusèbe s'y dévoua avec un zèle infatigable. Son Bisloire universelle (IIxvtoSx::/; i-îTOoia) se divisait en deux parties. Dans la première, qui était une Chronograp/iie^^énérale (Xcovoy^x^ia), Eusèbe s'efforçait d'établir, pour chaque peuple, la succession chronologique des grands événements de son histoire jusqu'à Tannée 325; dans la seconde, intitulée Rèyle du calcul des temps (Kxvùii . ypoviîcoç), il dégageait do ces diverses séries de faits I le synchronisme (jui était l'objet dernier de son travail. Quelques fragmeni s seulement de ce grand ouvrage sont venus jusqu'à nous dans l'original grec. En outre, la première partie nous est connue par une traduction arménieime, la seconde par la traduction latine de S. Jérôme, qui Ta continuée jusqu'à l'avènement de Théodose en 329. 11 ny a pas eu do plus grand travail chronologique dans toute l'antiquité, et ce livre est l'un des
EUSËB£ 911
fondements sur lesquels repose encore notre connaissance des dates pour une notable partie de l'histoire grecque et romaine.
La Chronique toutefois n'appartient qu'indirectement à la littérature. V Histoire de l'Église, CEtxkinfsixariicri icTopîa) présente davantage les caractères d'une œuvre littéraire. Elle embrasse en dix livres l'histoire du christianisme depuis sa naissance jusqu'en 323, date de la victoire de Constantin sur Licinius, que l'auteur considère comme celle du triomphe définitif de la vraie religion *. A coup sur, si nous appliquions à cet ouvrage nos exigences modernes, nous serions singulièrement déçus. Outre que l'auteur est un médiocre écrivain, nous ne trouvons dans son récit ni représentation dramatique des événements, ni étude du mouvement des idées, ni peinture vivante des personnages. Son objet, comme il l'indique dans sa préface, a été simplement de noter les phases de l'extension du christianisme, la suite des périodes de persécution et d'apaisement, d'établir pour chaque siège apostolique la succession des éveques, de faire connaître les grands martyrs et les grands docteurs, leurs actions et leurs écrits, de noter l'apparition des hérésies, la tenue des synodes, la fondation des églises. Il n'a voulu que cela, et il n'a pas fait autre chose : mais il est le premier qui ait eu la pensée de le faire ou qui en ait été capable. Son récit est peu cohérent, souvent sec, sans mérite d'art; mais, outre que les faits dont il est plein lui donnent, malgré les légenfles qui s'y mêlent, une valeur documentaire de premier
1. Le principal ms. est un Parisiniis du xv" siècle, conservé à la Bibl. Maziirine ; voir lu préf. de l'édit. de Dindorf. Outre le texte jiruc, nous possédons une traduction latine de VUht, ecclésiastique, composée par Rufin au v^ siècle, et une traduction arménienne, du même to.mps. L'édition usuelle est celle de Dindorf, qui forme le t. IV dos Eusebii Cœsariensis opéra, Lipsiae, 1871 (Bibl. ïeubner).
ordre, Tidéo seule de choisir ce sujet et de le faire entrer dans riiisloirertait en clle-rnème neuve et féconde.
A l'œuvre liistoriquc d'Eusèbeon peut raltacher trois écrits secondaires : un Panégyrique de ConslatUifiy composé eu 333, une Histoire de sa propre vie en quatre livres, écrite entre 337 et 310, enfin un opuscule Sur les martyrs de Césarce mis à mort de 303 à 310; éloges ou œuvres d'édification, auxcjuels il ne faut demander ni la critique ni l'indépendance de jugement qui sont les mérites nécessaires de l'historien.
L'érudition, le goût des immenses et patientes recherches, (jui avaient rendu possible l'entreprise historique d'Euséhe, déterminèrent aussi son œuvre d'enseignement et d'apologie. Nous pouvons passer ici sous silence ses nombreux écrits d'exégèse relatifs à diverses parties de l'Ancien et du Nouveau Testament, V Harmonie de^ quatre évangiles^ les Questions et Hrponses au sujet des évangiles, la Topographie de l'Écriture sainte, le Traité sur la fête de Pâques , ouvrages dont il ne nous reste que des fragments et qui sont d'ailleurs d'une nature trop spéciale*. Nous ne parlerons pas non plus Je ses traites dogmatiques sur les questions soulevées par l'Arianisme, ni de ses lettres, ni des homélies, d'authenticité douteuse, qui lui sont attribuées -. Allons tout droit à c^ qui est vraiment intéressant pour nous, c'est-à-dire à ses deux grands ouvrages apologétiques.
Le christianisme, dont le succès n'était plus contesta* ble, avait-il décidément sa }ustification aux yeux de la raison? Cette question, Kusèbe a eu le mérite de la dégager mieux que personne; et, en la discutant avec l'autorité de ses immenses connaissances, il a élevé l'apologie chrétienne à la considération d'un des grands mouvements intellectuels et moraux de l'humanité.