Bardonhewer
EUSËBE 913
Son entreprise apologétique commence par la Préparation à t Évangile (E'jotyyeXtJtT) icpo-apateTxcuYj), en quinze livres. Eusèbe se propose d*y établir que la raison commandait impérieusement aux hommes de se détacher du paganisme : et, pour cela, il le passe en revue tout entier; théologie phénicienne, égyptienne, hellénique, oracles, philosophie. Ses témoins sont les païens euxmêmes, historiens, philosophes, moralistes, théologiens; quant à lui, il ne fait guère qu'assembler les morceaux qu'il extrait de leurs ouvrages; mais, tout en s'effaçant 4lerrière eux, il poursuit sa démonstration, qui tend à prouver qu'ils n'ont pas vu la vérité ou qu'ils l'ont em-. pruntée aux sources juives. Cette démonstration faite, la seconde partie de sa tache commençait. Il l'avait accomplie dans la Démo7isl7*aiion df* i'Évangi/e{E'jxf^{î' M'AT, a-oSeiÇi;), en vingt livres, dont les dix derniers sont perdus. L'objet propre de l'ouvrage était de montrer l'accord des faits évangéliques avec les prophéties. Procédant toujours par extraits, il y groupait les textes prophétiques de l'Ancien Testament autour des grands faits de l'Évangile, avec lesquels il les croyait en relation. Kt il résultait de là pour lui une évidence qui lui paraissait de nature à convaincre tous les hommes de bonne foi.
Si le dessein d'Eusèbe a en lui-même quelque chose d'imposant, et s'il atteste une véritable largeur de vues, il faut bien reconnaître qu'il pèche étrangement dans l'exécution, tant au point de vue littéraire qu'au point de vue critique, ('es immenses assemblages d'extraits tiennent plus de la compilation que delà démonstration, (le qui est de l'auteur lui-même est écrit sans soin, avec un laisser aller qui sent l'improvisation. Puis, .son érudition même est plus spécieuse que solide : il prend de toutes mains, naïvement, les textes qui servent son dessein; il n'a ni méthode, ni doutes, ni intui-
Hist. de la Litt. grecque. — T. V. 58
lion. Si nous sommes heureux de rencontrer dans son livre quantité de pages qui auraient péri sans lui, nous sommes, en revanche, confondus de voir avec quelle confiance il accepte les témoignages les plus suspects. Une œuvre ainsi faite ne peut pas être appelée une grande œuvre. Par ses défauts évidents, elle se rattache encore à la tradition confuse des apologistes antérieurs; mais elle les dépasse par Tampleur des vues et par une certaine compréhension des cliosos, plus large et plus sereine, qui n'était possihle qu'une fois la victoire assurée, quand rhellénisme commencjait à descendre dans le passé.
Avec Eusèhe, nous ne sommes encore qu'au seuil du IV® siècle chrétien, et les traits qui vont caractériser la littérature chrétienne de ce temps n'apparaissent en lui qu'obscurément. Ce furent les grands débats relatifs à l'arianisme qui commencèrent à les dégager autour de lui, chez des écrivains ou des orateurs plus ardemment mêlés qu'il ne l'était aux luttes quotidiennes *.
Aucune des hérésies antérieures ne saurait être coni parée h l'Arianisme pour l'importance historiquo : aucune n'avait ébranlé le monde chrétien comme il l'ébranla. Cela tint en partie à des causes politiques, telle que l'organisation de la société ecclésiastique en ce temps, le rôle grandissant des évêques et des coùciles, l'extension de la vie monastique, surtout l'intervention des empereurs, qui, devenus chrétiens, prétendaient gouverner le christianisme. Mais cela tint aussi à la nature même de la question soulevée. Le gnosticisme du n' et du m* siècle, sous ses diverses formes, s'était
i. Rappelons ici l'ouvrage cgnnu do Yillcmain (Tableau de VÉloq, chrétienne au iv« siècle, Paris, 1850), exposé brillant, mais superficiel, qui ne peut donner qu'une vue très incomplète du sujet traité,