‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 520 sur 605 · ATHANASE · texte numérisé non relu

ATHANASE

Uts fort de la réalité. Quand il en vient, après avoir écarté les dieux de riiellénisnie, à étudier le dogme fondamental de sa foi, l'incarnation du Verbe, il ne lui suffit pas de démontrer en métaphysicien qu'elle était possible, ni en théologien qu'elle était nécessaire. S'il s'en tenait là, il ne serait en somme que le disciple éloquent des docteurs chrétiens antérieurs, qui avaient élaboré peu à peu la notion du Verbe, le disciple même de ces néoplatoniciens qu'il combat et qui avaient développé à leur manière des idées analogues. Mais il a de plus qu'eux cette vue claire des choses réelles, qui dénote le politique et l'homme d'action. Ce Verbe auquel il croit, ce n'est pas pour lui une abstraction, un objet de méditation et d'adoration mystique, c'est Dieu lui-même agissant dans le monde par des faits dont il est le témoin, qui lui semblent sans précédents, et qu'aucune puissance humaine n'a pu produire *.

Une fois engagé dans la lutte avec les Ariens, cette double idée de l'unité de Dieu et de la divinité du Verbe, Atlianase l'a méditée, étudiée et défendue, avec une ténacité que nulle difficulté métaphysique n'a jamais fait hésiter un seul instant. On peut lire d'un bout à l'autre les quatre livres du Discours contre les ^r/>n5: impossible «le surprendre dans le développement de sa pensée, non seulement une trace de doute, mais une déviation quelconque. Plus on le presse, plus il précise ses définitions. S'il est subtil, ce n'est pas pour se dérober, c'est au contraire pour ne pas se laisser écarter de son idée. Et sans doute, il n'est pas de ceux qui contentent la raison, puisqu'il aboutit au mystère; mais il est de ceux qui rétonnent et qui peuvent la dompter, à force de netteté impérieuse.

Ces traits caractéristiques du penseur, nous les retrou-

i. Disc, sur Vlncœmat. du Verbe, 50, p. 73.

vons naturellement dans l'orateur. Athanasc est un homme à la parole habile et forte, qui tend toujours à son but. Sans avoir la précision élégante des orateurs attiques, il les rappelle par sa préoccupation du fait à éclaircir ou de Tidéc à démontrer. Sa langue est simple, saine, un peu monotone et médiocrement colorée, mais claire et apte à l'action. Par une discrétion louable, elle attire peu l'attention sur elle-même ; elle s'efface, elle est toute au service de la pensée.

Allons plus au fond : ce qui fait surtout la valeur des discours d'Athanase, c'est l'invention dialectique. L'ipologie à Constance, la Justification de sa fuite, le Discours apologétique contre les Ariens, révèlent un don remarquable de construire une démonstration : l'art hellénique reparaît là tout entier, appliqué à des choses nouvelles. Si nous lisons ces discours en historiens, nous hésitons, comme d'ailleurs en écoutant les orateurs attiques; nous avons le sentiment secret que tout s'arrange trop bien pour la thèse soutenue, qu'il a dû y avoir en réalité des choses embarrassantes qu'on ne nous dit pas, d'autres qu'on atténue ou qu'on exagère, que tout cela n'a pas été si simple, si droit, si dénué de violences et do politique. Mais cet art de raisonner avec les faits qu'on raconte, de les mettre en arguments sans qu'il y paraisse, de les assembler et de les colorer, de les expliquer et de les faire parler, surtout de les conduire méthodiquement à une conclusion qu'ils semblent imposer, n'est-ce pas justement ce qui constitue l'orateur ? Et puis, si cette éloquence est habile, cela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas sincère. Sans doute, Athanasc est loin de tenir le même langage sur Constance, lorsqu'il s'adresse à lui ou lorsqu'il parle de lui à ses amis. Dans un cas, il loue sa justice et sa piété*;

i. Apologie à Constance, 3f, p. 250 cl 231.

ATHANASK 923

dans Tautre, il le traite d'anlechrist *. Qu'il y ait donc en lui un politique, cela est incontestable; et, comme tout homme d'action jeté dans une société mélangée, il a su se plier aux circonstances et parler le langage officiel. Mais cela n'empêche pas qu'il ne croie faire son devoir, lorsqu'il agit et lorsqu'il parle, lorsqu'il accuse et lorsqu'il se défend. Et si sa conviction lui fait souvent voir les choses à un point de vue personnel et contestable, en revanche elle prête à ce qu'il dit un accent qu'on ne trouvait plus depuis bien longtemps dans Téloquence païenne.

Étant ainsi orateur par tempérament, il l'est toujours, et même lorsqu'il ne faudrait point l'être. Son Histoire des Ariens j sa Vie de saint Antoine , semblent se présenter comme des récits historiques. Ce sont en réalité des œuvres oratoires, passionnées, qui tiennent Tune du pamphlet, l'autre du panégyrique*. Ce qu'on admire dans le premier, c'est la vivacité satirique des peintures, rimagination indignée qui met tout en scène, anime et fait parler les personnages, c'est la subtilité vigoureuse qui découvre et explique les intrigues, vraies ou supposées, c'est aussi, il faut bien le dire, le ton de colère qui échauffe beaucoup de ces pages. On comprend, en les lisant, quelle influence un tel homme pouvait exercer sur le peuple mouvant d'Alexandrie, sur ces moines du désert dont l'âme exaltée vibrait à sa voix. Et on ne s'explique pas moins, en face de la variété d'invectives et d'imputations injurieuses qu'il lance contre l'empereur Constance, combien le pouvoir impérial avait de raisons de se défier d'un évêque qui mettait secrètement son éloquence et son autorité personnelle au service de telles passions.

Page 1