ÉPIPHANE
il fut en lutte avec Chrvsosloiiie lui-niènie, dont la «loctrinc ne lui semblait pas assez pure. 11 ne combattait pas moins vivement l'Arianisme et l'Apullinarisme. Pendant sa longue vie, toute son activité et son éruilitioa se tlépensèrent à la défense passionnée do rorthodoxio. Kn 'Hi, il composa un traité dont le titre bizarre ('AystucwTo;, pro[)rement Solidement ancre) écpiivant à peu prés à celui-ci, VOrthodoxie assurée : nous le possédons encore. Mais son principal ouvrage, c'est celui qu'on appelle ordinairement la Réfutation des hérésies {Contra harreses : en '^VQC, llxvdtpiov ou llxvif.x, projirement la Huché^y composé de .*{7i à 377. L'auteur, dans un exposé complet et facile, mais mal écrit, y passe en revue quatre-vingts hérésies, dont vingt antérieures à J.-C. : sous ce nom, il comprend les diverses philosophies de la (iréce ainsi que les sectes juives, ce qui donne à son livre un sérieux intérêt historique i. D'ailleurs, s'il a beaucoup In et beaucoup extrait, il no faut lui demander ni criticjue, ni étude approfondie et personnelle. Il y avait en lui plus de zèle que de véritable intelligence et que de talent.
(les divers docteurs ont détourné un instant notre attention de l'éloquence, «jne nous avions vue apparaître dans le christianisme grei* avec Athanase. Nous allons la retrouver, jdus brillante et plus achevée, chez les grands hommes de parole et de pensée dont nous avons maintenant à nous occuper.
C'est à la province de Cappadoce, longtemps considé-
1. La pnrtio «lu Panarium rclativo aux philosophes grecs a été extrait*.' «.^t puhliéo à part par Diels dans ses Doxographi grœci, Berlin, 1879.
Hist. de la Litt. grecque. — T. V. 59
réc comme une réjjioii presque barbare, qu'échut, dans la seconde moitié du iv*^ siècle, la primauté du génie et de l'action religieuse. KUe s'était hellénisée lentemeut. mais profondément. Sa métropole, Césarée, aulrefuis simple bourgade sous le nom de Mazaca, était devenue une des grandes villes de Pempire, remarquable par ses écoles. A la longue, sa population, un peu b)urde. mais vigoureuse, s'était aflinée, sans perdre ses qualités natives. Et elle gardait, sous les formes de la civilisation vieillie qui régnait dans tout l'empire, une sèw de jeunesse, [dus saine et plus féconde. L'Arianisme fut là, connue dans le reste de l'Orient, un ferment actif, qui, vers le milieu du siècle, y mit en mouvement les pensées et les passions. Pour la défense de l'orthodoxie, trois hommes remarquables s'y distinguèrent entre tous : au premier rang, Basile le (irand et son ami rirégoire de iVazianze ; au second rang, le frère de Ha.sik. Grégoire de Xysse.
Né à Césarée, probablement en 331, Hasile était issu d'une riche et ancienne famille chrétienne *. Dans son enfance, il subit l'influence profonde de sa grand'mère, Macrina, et, par elle, reijut la tradition des enseignements religieux de Grégoire le Thaumaturge. Un peu plus tard, il se rendit auprès de son père, qui tenait alors l'école de rhétoricpie à Néocésarée, dans le Pont; c'est là que se fit sa première éducation intellectuelle. Jeune homme, il revint, pour se perfectionner, à Césarée. Puis,
1. Sur S. Basilo, courtos notices do Jôrôine (De vir. il/ustr., 116) et de Sui'las, BaafXsio;. Divtirs renseignomonts dans Pholius, co<!. 146, 143, 191 et ptissim. Los principales sources biographiques sont les Élof/es funèbres dus à Gréj^oire de Xazianzo et à Grégoirt» do Nysse ; <iuelques i)assa;:îOS des liistoriens ecclésiastiques, enlin l:i correspondance de Basile lui-même. — Études modernes : Fialuu. Étude historique et littéraire sur S. Basile, 2« édit., Paris, 1869; Bardenhewer, $ 49; BatilTol, p. 284.
comme il visait à devenir lui-même professeur d'élo- (jueiicc, il se rendit d'abord à Cimslantinople, et bierUùt à Allumes, où il semble avoir fait un assez long séjour, «le 33i à 339 environ, 11 put y entrevoir Julien; et il s y lia d'une amitié étroite avec Grégoire de Nazianze, un peu plus âgé que lui, qu'il avait déjà connu à Césarre. Frécjuentant les mêmes écoles, ils entendirent Himérios, ilont la gloire conmiem;ait. et Libanios, avec l(*quel Basile resta lié dans la suite, comme Tatleste leur correspondance. De retour en son pays, il semble y avoir tlébuté en ([ualité de professeur d'éloquence. Mais, pres- (jue aussitôt, et malgré ses succès, il se dégoûta de cetle science apparente ([ui lui semblait folie : son Ame, ardente et sérieuse, avait besoin de se donner à Dieu.
Pour s'y mieux préparer, à peine baptisé par Tévé- (jiH' Dianos de Césarée, il va visiter Ja Syrie et l'Egypte, où (lorissaitla vie monastique sous ses diverses formes. Mais, en liomnie d'initiative et d'autorité, non content (le regarder, il se fait un plan à lui, qu'il va mettre aussitôt en ap[>lication. Dés son retour, il commence à organiser, dans le Pont, des conmiunautés religieuses, auxquelles il donne l'exemple et la régie. Ce sera l'une des œuvres principales de sa vie. La vie monastique répondait à un des besoins du temps : elle allait prospérer, grâce à son impulsion, en Asie Mineure, comme elle avait fait déjà en Kgy[)te et en Syrie, mais sous une autre forme. Onlonné [irétreen 3(54 par Eusébe, évèciuc de Césarée, il s'établit auprès de lui, et malgré les dissentiments violents (jui les séparent un instant, Dasilo lui impose l'influence de sa supériorité. Pendant six ans, il est son conseiller, et gouverne sous son nom ^ D'une
1. Grog, d*' Naz., Élor/e fan. de S. liasile : t 11 ôtiiit tout pour lui, un l»on consoiller, un auxiliaire hal)ilo, un exégète des saintes Écritures, Tintorprùto do ses devoirs, le biUon de sa vieillesse.
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part, il continue l'a^uvrc qu'il avait ontrojirise,. fonde (les-liospices. des maisons de refuge, des nionaslères dont il entretient et <liri»^e raclivité, pratique et organise la charité, remédie même aux maux de la famine en 3ri8: de l'autre, il combat, par ses écrits et ses missions, les tentatives de l'Arianisme, appuyé [)ar Valens.
En 370. Eusèhe meurt. I^asile, par son caractère décidé et autoritairtî. [»ar son activité incessante, sctail fait des ennemis en mémr ten^ps que des partisans. A[>rès une élection diflicile. il est nonnné à la place d'Kusèbtî, grâce surtout au vieux (îrogoiro, évèque de Nazianze, (4 père de son ami. Dès lors, métropolitain de Cai^padoce, exarcpie du Pont, il exerce, pendant huit ans, une souveraineté ardue, au milieu des luttes et desdangers. Tantôt énergi(jue, tantôt habile, il dcfend:>a juridiction contre l'évéquc de lyane, Anthinie, après le partage de la (la[)pa(loce en deux provinces. Il se sert de l'évéquc de Sébaste. Euslathe, [lour combattre les Arien.^, saiif à le ménager dans sa tendance au MacéJonismc. Souple et caressant. <piand il le faut, il est inflexible en face de l'empereur Valens et du préfet Modestus, auxquels il tient léte, au péril même de sa vie. C'est lui qui, après la mort d'Athanase, en 373, devient vraiment en Orient le soutien de l'orthodoxie. Malgré sa faible santé, il s'épuise à lui chercher des défenseurs, correspond avec les évécjues d'Orient et d'Occident, excite les tièdes, organise la résistance, prépare l'action des conciles. Quand il meurt à quarante-neuf ans, le l^*" janvier 379, il a pu accomplir l'ceuvre d'une longue vie.
La collection subsistante des écrits de Basile comprend : — 1® Deux ouvrages dogmatiques : le traite Contre Eurn)))iws ('AvarpexTixo; toO 'Aico^.oyrjTixoO toj
l'appui do sa foi, i»lus si\r que tous les clercs, plus ontendu en affaires que tous les lai<iues. »
Basile 933
SutTcaSo'j; E'jvo;/.';ou), en trois livres, auxquels sont ajoutés deux livres complémentaires, qui ne semblent pas être de lui ; le traité Sur le Saint-Esprit {U.îf'.'ZQ^ *AyioulIv6'jfi-aTo;) ; — 2* Une série d'Homélies, parmi lesquelles les plus remarquables sont l Hexahe'fNcron (ncuî discours sur l'œuvre des six jours), quinze Sur les Psaumes, les discours Contre les usuriers (Kari toxi^ovtcov) et Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des auteurs profanes (Hfo; to'j; vsou; otuco; àv t^ éXXïivtxûv w'jieXotVTO \i^m)y le Panégyrique de sainte Julitte, et un certain nombre d'autres homélies sur des sujets de morale; — 3° Les écrits dits ascétiques ('A^TXYîTixà), entre lesquels on dislingue, sous le nom de Régies développées (''Opot xaTx TrXaTOf) et de Règles abrégées (''Opot xar' d7rtT0(tr;v), deux recueils d'instructions pratiques adressées aux moines; — 4^ Enfin un recueil de Lettres, au nombre de trois cent soixante-cinq, écrites la plupart pendant son épiscopat, de 370 à 37Î), qui constituent un des documents les plus intéressants pour l'histoire du iv^ siècle. — Basile avait publié, en outre, bon nombre d'autres ouvrages qui sont perdus, notamment un Traité contre les Manichéens, et des homélies, qui embrassaient presqu<3 toutes les parties des Ecritures. Un ccrtaia nombre d'écrits qui lui sont attribués, en dehors de ceux que nous avons nommés, sont suspects ou apocryphes ^ De même qu'Athanase, mais à un degré supérieur, Basile est, par tempérament, un orateur: et, comme la nature chez lui était plus riche et plus souple, comme, en outre, l'éducation profane avait été bien plus prolongée, il l'est avec une tout autre variété. Mais, si diverses que soient les formes de sa parole, on y retrouve toujours, comme caractère distinctif, avec l'érudition
1. On no peut conipt(;r parmi ses ouvrages la Phitocalia, simple recu<'il d'extraits trOrigèno, que Basile forma avec son ami Grégoire (lo Xazianz«.\
facile et pourtant choisie, un ^lon propre de |>orsuasion et (le séduction, fait de clarté, (l'invention ingénieustr et charmante, d'inlellijrence nette, d'imagination vive, de chaleur d'àme et d'aulorilé naturelle.
Résolument attaché, de «• nur et de raison, à une orthodoxie déjà très arrêtée, il n'a pas eu l'occasion de montrer, en matière de philosophie, une grande puissance de recherche ou de roinhinai.son. Toutefois, dans les prohlèmes toujours discutés de la théologie contemporaine, son esprit c*st singulièrement habile à discerner les nuances, à maintenir contre de subtiles tentativo les positions pri.ses, k éclaircir les formules où subsistait encore (pieh|ue équivocpie, à préparer même les définitions nouvelles. Nourri de philosophie grecque, en particulier des doctrines de Platon et de celles de Plotin, il s'en sert sans s*y lais.ser assujettir, en leur imposant la forme chrétienne, avec une dextérité et une fermeté de sens remarquables '. 11 a donc tout ce qui fait le théologien; et il y joint, dans les matières les plus abstraites, un talent d'expression vraiment hellénique.
Mais c'est surtout dans la prédication que se révèlent toïiles ses qualités *. Son Hexa/trmcron a été justement considéré comme un chef-d'œuvre en son genre ; et il «•st certain qu'aujourd'hui encore, si étranges qu'en soient pour nous les explications physiciues, ces discours ont un charme intime qui ne s'est point dissipé. Kasile s'y adresse à un auditoire <lans lequel se trouvaient beaucoup de gens simples, artisans oii jielils marchands, curieux d'apprendre, mais |»eu cultivés : il leur explique la Genèse. Son dessein est avant tout de les instruire. 11 cause avec eux, familièrement, mais non sans autorité. Il va
i. A.Iabn, Hasilius Plotiniznns, Berno, 1839.
2. L. Roux, Étude sur la prédication de. Basile le GfXind, Strasbourg, 18ù7.
au (levant de leurs élonnements^ provoque au besoin leur curiosité, leur signale lui-même les difficultés, leur fait prévoir les objections que les païens pourront leur proposer à propos de ces textes ; et, se moitanl à leur portée, il leur rend raivson de tout. Point d'allégorie : tout, dans le récit biblique, doit être pris à la lettre, tout y est réel. Sa science naïve méprise les recherches des savants et ignore leurs doutes : elle a, sur des points difficiles, des explications d'enfant: mais elle est charmante par sa sincérité, par ses ressources d'invention, par la manière ingénieuse dont elle arrange tout, par le sentiment qui l'anime. Le spectacle de l'univers émerveille Torateur. soit par sa beauté, qu'il décrit en poète, soit par l'adaptation des moyens à certaines fins dont il croit découvrir le secret. Il v a en lui du Fénclon et du Kernardin de S. Pierre, en bien comme en mal : une éloquence naturelle, douce, chaude, colorée, parfois élevée, et, avec cela, une ingéniosité oonfiante, qui fait sourire. Les plus petites choses lui sont sujet d'admira tion : il y voit des intentions qu'il note avec bonheur. Si la tige du blé est géniculée, c'est ({u'elle doit supporter le poids de l'épi; si celle de l'avoine ne l'est pas, c'est qu'elle ne risque [)oint de plier sous sa paniculo légère. Les barbes de l'épi ont leur raison d'être, elles servent à tenir à distance lesinsectes nuisibles ^ « Tout, s'écrie l'orateur, contient une sagesse cachée », icàvra £/et T'.vx coçiav xTToppviTov. Mais ces petites choses ne l'empêchent pas de voiries grandes: et il y a du ravissement dans la peinture qu'il fait du monde sortant des mains de Dieu et tout couvert d'une végétation luxuriante. L'inspiration venue de la Hible s'unit tout naturellement, dans ses développements lyriques, à la grâce délicate et spirituelle de la Grèce ancienne.