‹ Histoire de la littérature grecque (volume 2)Chapitre 53 sur 605 · Diog. L., IV · texte numérisé non relu

Diog. L., IV

8. Aulu-Gelle. VU, 14, 8. d'après Polybe (XXXIIJ, 2). Ç(,,Numemhis, dans Mullacb, p. 162-163.

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avec le péripaléticien Critolaos et le stoïcien Diogène *, Carnéailo, comme ses collègues, profita do cette circonstance pour faire à Rome ce qu'on appellerait aujourdlmi des « conférences ». 11 prit pour sujet : « la Justice ». Un jour, il démontra qu'elle existait: le lendemain, il prouva à ses auditeurs qu'elle n'existait pas, et les laissa scaniliilisés * ; les Romains n'étaient pas encore mûrs pour celte sophistique.

On peut s'étonner que l'école platonicienne ait abouti k ces jeux d'esprit, qui sentent plus la mani^re de Proliigoras que celle de Platon. Mais il faut remarquer qu'aux yeux de Platon lui-ménîe le seul fondement de la mnnaissance vraie des clioses, c'est la théorie des Mées. en dehors do laquelle il n'y aque des <c opinions)) plus ou moins douteuses et vaines. H est donc très naturel que, la théorie des Idées étant peu à peu abandonnée par ses disciples (et cela désla première génération'), la place soit demeurée libre pour l'invasion des doctrines sceptiques, qui donnaient à la dialectique de si belles occasions de se déployer.

Il reste aussi à se demander jusqu'où allait, en définitive, ce scepticisme de la nouvelle Académie. M. Martha, dans une charmante page de son mémoire sur Carnéade, prend ^sa défense. « Nous sommes, dit -il, tous probahilistes, vous et moi, savants et ignorants. Nous le sommes en tout, excepté en mathématiques et en matière de foi... En physique, nous accumulons des observations, et, quand elles nous paraissent concordantes, nous les érigeons en loi vraisemblable» . loi qui dure, loi qui reste admise, jusqu'à ce que d'autres observations ou des faits autrement expliqués nous obligent à proclamer une autre loi plus vraisemblable encore... Dans

i. Aulu-Gelle, loc. cit.

2. Cicéron,- Rép, llh 6; Plutarquo. Caion, 22. Cf. Martha. Études ^ralet sur Vantiquité (c Lo phUosophe Carnéade à Rome >).

les assemblées politiques^ où se plaident le pour et le contre sur une question^ on pèse les avantages et les inconvénients d'une mesure législative, et, si la passion ne vient pas troubler la délibération, le vote est le résultat définitif des vraisemblances que les orateurs ont fait valoir. Le vote n'est qu'une manière convenue de chiffrer le problème... La méthode de Carnéade, comme du reste toutes les méthodes, ne fait donc qu'ériger en règles plus ou moins judicieuses ce qui se fait tous les jours dans la pratique de la vie *. » 11 y a bien de la vérité dans ces réflexions, mais peut-être ne suffisent elles pas à résoudre le problème. On n'est pas sceptique pour regarder, en fait, beaucoup d'opinions comme incertaines, si l'on admet aussi, au moins d'une foi implicite, qu'il y a une vérité objective connaissable et (ju'il y a théoriquement une méthode pour la connaître. Or la plupart des hommes dont parle M. Marlha ont cette foi profonde. On est sceptique au contrairesi on nel'a pas. Or la nouvelle Académie ne l'avait pas. Elle est donc foncièrement sceptique, malgré l'atténuation apparente qu'elle apporte à la doctrine par l'emploi du mot « probabilisme ». En somme, Carnéade revient presque, je le répèle, à Protagoras. Sa méthode peut suffire, dans la pratique, à la conduite de la vie. C'est peut-être une bonne philosophie d'avocat, et on comprend qu'elle ait souri à Cicéron, qui y mêle d'ailleurs quelque chose de la gravité romaine. Mais, en principe, elle est destructive de toute science, et, même dans la pratique, si elle est pleinement consciente, si elle est appliquée par des Grecs, toujours sophistes par quelque endroit, elle conduit directement à l'indifférence pour la vérité et aux

1. Ouvrage cité» p. 67. — Cicéron disait aussi quo c plaider le pour et le contre» c'est le meUleur moyen de trouver la vérité > {Rép. m, 4).

jeux frivoles d'une virtuosité oratoire ou dialectique dépouillée de tout sérieux ^

Si Ton cherche à dégager, dans cette mêlée des doctrines au m® siècle, quelques faits généraux qui aident à la comprendre, quelques grands courants qui montrent la direction suivie par la pensée grecque, on arrive à la conclusion suivante.

La métaphysique faiblit, battue en brèche de trois cotés différents, 1^ par le souci prédominant de la morale, qui anime le stoïcisme et Tépicurisme ; 2" par le scepticisme, qui pénètre même les successeurs de Platon ; 3" par Térudition, qui gagne les successeurs d*Aristole et les éloigne de la philosophie proprement dite.

Des deux tendances proprement philosophiques, l'une, la recherche des lois pratiques de la morale, est représentée surtout par Tépicurisme, car le stoïcisme n*a jamais eu qu'un petit nombre d'adeptes ; l'autre, le scepticisme, sous la forme atténuée du probabilisme, est devenue la doctrine favorite des beaux-esprits, celle qui compte parmi ses partisans le plus grand nombre d'hommes de tcdent : les Arcésilas et les Carnéade sont les successeurs des sophistes et des orateurs d'autrefois dans un monde désormais fermé aux grands emplois de l'éloquence.

Épicurisme et nouvelle Académie^ voilà donc, à considérer surtout le nombre des adeptes ou l'éclat des talents, les deux doctrines qui dominent alors la Grèce.

i. Voir dans Polybe, XII, 26, c, quelques exemples assez amusants des ballTernes qui occupaient certains philosophes de l'Académie.

Hiflt. de la Liti. grMquf. — T. V. 6

Il est impossible de ne pas être frappé de ce fait que ni Tune ni Tautre n'apporte aux plus hautes parties de Tâine une nourriture vraiment fortifiante. L'une dispose les intelligences à ce vain bavardage qui a toujours été un des dangers les plus menaçants pour l'esprit grec ; l'autre incline les volontés vers un facile et non moins périlleux laisser-aller des mœurs et de la vie. Par sa philosophie^ le monde grec coule doucement vers la décadence.

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