LA LANGUE
rieux de savoir positif ou raflinés d'art, quelquefois l'un et Tautre tout ensemble. La littérature nouvelle se modèle sur les goûts du public. En prose^ elle cultive toutes les formes d'érudition que facilite et provoque Texislence des grandes bibliothèques : — critique et commentaire des textes classiques^ devenus peu à peu lointains et obscurs pour la foule des lecteurs ; métrique, biograpliie, mythologie, histoire érudite ou éloquente, de plus en plus étrangère à Tintelligence des choses politiques et militaires; puis les sciences physiques et mathématiques, à quoi il faut ajouter un peu de rhétorique en certains endroits, et très peu de philosophie (sauf à Athènes). En poésie, on compose quelques épopées artificielles, quelques tragédies de cabinet, puis de petits poèmes personnels ou savants, hymnes, élégies, idylles, épigrammes, parmi lesquels on trouve, à côté de quelques joyaux d*art, beaucoup de productions où il y a plus de métier que d'inspiration.
La langue de tous ces écrits présente un caractère analogue : elle est plus savante que spontanée. Elle a quelque chose d'appris et de convenu. Cela n'exclut pas certaines trouvailles de génie, mais cela ôte à la plupart des écrivains de ce temps le plus grand charme de leur art, la saveur pénétrante du parfait naturel. La prose se sert de la xoivi) $iàX£XTo;, c'est-à-dire du dialecte attique contemporain, devenu la langue commune de tous les gens bien élevés : à la cour, dans les écoles, chez les lettrés, on ne parle plus et surtout on n'écrit plus une autre langue. Il n'y a pas de différence à cet égard entre Alexandrie et Pergamo. Les dialectes locaux tendent à devenir des patois, réservés à la conversation familière ou à celle des petites gens ^
L Faisons tonjoars une exception en favenr de Syracase, où irchiméde semble sToir écrit ses traités de mécaniqae en dorien, Cest-i-dire dans U langue qui se parlait autonr de loi.
Hirt. 4# U Litt. grMqM. — T. V. 2
Il en résulte que la plupart de ceux qui écrivent laxoivr, îioXexTo; ont dû l'apprendre à peu près comme les clercs du moyen-âge apprenaient le latin, ou comme la haute société européenne des derniers siècles apprenait lo français. La « langue commune )» n*est pas tout à fait la langue maternelle de beaucoup de ceux qui l'emploient . Elle ne peut donc avoir, sous leur plume, toute la fmesse, ni toute la saveur, ni toute la pureté, ni même toute la correction qu'on trouvait chez les écrivains de l'âge précédent. On avait déjà vu sans doute, au v* et au IV® siècle, l'ionien, puis l'attique, tendre à un rôle à peu près semblable ; mais c'était encore l'exception, et la tradition du bon langage était maintenue avec éclat par une foule d'écrivains dont la langue était bien à eux. Au m® siècle, au contraire, le nombre de ceux qui écrivent en dialecte attique hors d'Athènes devient immense. Le véritable atticisme est comme submergé sous ce déluge, qui reflue jusque dans Athènes elle-même, et la pureté de la langue, en prose, est partout altérée. En poésie, il en est à peu près de mêmc^ : les poètes n'emploient pas plus que les prosateurs Iv dialecte du pays où ils sont nés; ils se servent du dialecte littéraire propre au genre (ju'ils traitent, de l'ionien s'ils composent une épopée, du dorien s'ils font une ceuvre lyrique, et ainsi de suite. Il n'y a que le mime et l'idylle qui s'attachent au dialecte vrai des persrinnages qu'ils nnltent en scrne. Dans les autres genres. h»s poêles écrivent une langues artificielle. En cela, il est vrai, ils se conforment h la tradition poétique de la Grèce : ni Sophocle, dans les chœurs de ses tragédies, ni Pindare, ni sans doute Homère lui-même n'avaient fait autrement. Mais il v a pourtant ici une double nouveauté très importante : d'abord, au ni® siècle, la langue poétique est infiniment plus bigarrée qu'elle ne l'avait jamais été : on puise largement, non toujours avec assez de goût, dans le trésor
immense du passé ; on est bien aise d'étaler son savoir ; UD y met du pédantisnie. Ensuite^ comme la langue ambiante est prosaïque, on associe parfois d*une manière étrange des hardiesses archaïques à la platitude contemporaine. La langue de la poésie, dans la Grèce ancienne, avait eu son vocabulaire propre et sacré, pour ainsi dire, dont les éléments, malgré leur diversité d'origine, s'étaient fondus, par la vertu de l'usage et de la tradition^ en un tout harmonieux et homogène. Mais cette harmonie était délicate et fragile. Au m® siècle, elle subit plus d'une atteinte. Et cependant, jamais poètes ne furent plus savants que quelques-uns des Alexandrins, ni même plus curieux d'art. Si leur langue ressemble trop à une mosaïque, elle en a aussi les qualités. Jamais on ne prit plus de souci de bien choisir chaque mot et de l'enchâsser à la meilleure place. Chez un artiste comme Théocritc, ce souci délicat donne des
finesses exquises de ton. Chez beaucoup d'autres, le résultat n'est pas en proportion de l'effort.
La littérature alexandrine, comparée à celle des Ages précédents, est incontestablement une littérature de décadence. Et si la littérature est en baisse^ c'est que rhomme lui-même vaut moins. Il y a là un graiid fait et une grande leçon.
Ce n'est pas à dire que chaque homme alors soit moins iotelligent^ moins laborieux, moins savant que ses prédécesseurs; mais, au milieu de ses livres, dans son école ou dans son cénacle, dans les plaisirs de la cour, il vit çï]i somme d'une vie moins complète et moins noble que ■ilafîs lf.>s. vieilles cités grecques. L'air qu'il respire est
nioins fortifiant. L'individu s'isole et s'amoindrit; sa vie particulière, détachée du sol où elle s'attachait autrefois, ballottée dans l'ininiensité de l'espace et du temps, va à la dérive ; ou bien elle se replie sur elle-même et s'absorbe dans un égoïsme plus ou moins intelligent, mais qui atrophie ses plus hautes facultés. L'homme n'éprouve plus guère, en dehors de l'intérêt pratique, que l'attrait du plaisir ou la curiosité du dilettante. La religion., qui remplissait les cœurs d'enthousiasme dans les panégyries d'autrefois, n'est plus, pour l'élite, qui seule • s'occupe encore de littérature, qu'une mythologie. Le patriotisme est mort avec les patries. Les choses de la guerre n'intéressent que les soldats de profession. La politique se concentre dans le cabinet de quelques princeSi-^^a cour, les érudits, les lettrés, les poètes, ne cherchent au fond que leur propre amusement, sous des formes différentes. Une sorte d'épicurisme pratique envahit toute cette société. Les hautes sources d'inspiration sont taries, et ainsi l'abaissement moral a pour conséquence directe l'abaissement littéraire et artistique. Jamais on ne vit plus clairement le danger de cette théorie (jui se résume dans le mot célèbre, « l'art pour l'art ))/La formule n'est peut-être pas fausse en ellemême, si l'on entend par là que l'art ne doit pas se subordonner à la morale au point de se faire prédicateur de religion, de patriotisme ou de morale. Mais elle est extrêmement périlleuse si elle conduit à oublier que tant vaut l'âme de l'artiste, tant vaut son art, et qu'un artiste qui cesse d'être un homme dans la plus large acception du mot, est bien près de devenir un simple virtuose, c'est-à-dire un manœuvre plus ou moins habile^ capable de tout dire, mais incapable de rien trouver qui vaille la peine d'être dit. Le labeur des érudits n'est pas non plus une mauvaise chose en soi. Mais si l'érudit no porte pas dans ses recherches le sens profond do
la vie, la préoccupation de quelque chose de plus grand que l'objet particulier do sa recherche, il ne fait en somme qu'une œuvre assez médiocre. C'est ce qui arrive trop souvent dans la période alexandrine. On trouve cà et là quelques fleurs exquises de poésie, quelques grandes vues morales, quelques belles pages d'histoire. On y rencontre aussi des savants, et même de grands savants, parce que le propre de l'a science est de progresser toujours, à moins d'un cataclysme social : ici, les résultats s'additionnent et il se rencontre de temps en temps des hommes qui en font la synthèse. Mais, en somme, l'originalité véritable est rare. Les plus belles créations 'artistiques de cet âge portent la marque de l'époque : abus des souvenirs, de l'érudition sèche; raffinement qui se montre jusque dans l'excès d'une naïveté qui n'est pas simple. Le mot à! Alexandrinisme est devenu synonyme, en art, d'une délicatesse un peu mièvre et d'une habileté trop savante, trop bornée à l'extérieur des choses. Il s'applique avec une entière justesse à toute la poésie de cette période, dont il exprinie bien les défauts, en même temps que la qualité essentielle aussi, c'est-à-dire un goût persistant de la beauté, une recherche de la perfection qui, même en des tentatives incomplètement heureuses, méritent pourtant d'être loués. 11 faudrait un autre mot pour caractériser les prosateurs de ce temps, si généralement étrangers au souci de l'art. Disons que leur malheur est peut-être de s'être trop bornés à faire, en tout genre, des inventaires. La Grèco classiijuc était morte, embaumée dans les bibliothèques et dans les musées. Il s'agissait de la cataloguer et de roxpli(|U('r. de la faire connaître aux nouveaux-venus, qui niaient même en partie des étrangers. Le sentiinoiit (|ui animait ces iravailleurs avait son côté noble :' l'admiration el le respect du passé, une curiosité infatigable. Leur défaut, ce fût de vivre trop exclusivement dans ce passé
sans assez le comprendre. S'ils avaient eux-mêmes vécu d'une vie plus pleine, ils auraient mieux pénétré le caractère propre en même temps que la vie si riche de ce passé. Dans la période romaine, si inférieure à celle-ci pour la poésie et Tart, on trouve du moins une inquiétude morale qui est un germe de grandeur et de renouvellement. Le monde ancien se sent alors malade; il a conscience de la crise qu'il subit et cherche des remèdes, qu'il ne trouve d'ailleurs pas toujours ; mais la recherche du mieux, en morale comme en art, est déjà une belle chose et une bonne chose. Les Alexandrins sont trop persuadés qu'ils continuent directement les générations précédentes ; ils les étudient avec sérénité ; leur curiosité n'a pas d'angoisses. Les stoïciens sont presque les seuls, dans cette période, qui aient eu quelque ardeur agissantie et une sorte de tourment sur eux-mêmes. Aussi le stoïcisme, malgré ses paradoxes, est-il alors ce qu'il y a de plus vraiment grand et de plus fécond. Polybe aussi, grâce à des circonstances exceptionnelles, a vécu d'une vie plus pleine et vu plus loin que les autres. Il est sorti du cercle étroit des purs lettrés. Il a compris Rome et s'est inquiété de l'avenir. Mais la foule des érudits n'a pas cette vigueur ; ils lisent, annotent, commentent, compilent, enfermés dans leurs livres et ne voyant qu'eux, ce qui n'est pas la meilleure manière de les lire. Comme ils ont, sans le savoir, réduit en eux-mêmes presque à rien la volonté, la sensibilité, l'imagination, toutes les forces actives de l'âme, qui sont aussi les sources de la littérature, il en résulte que tout leur zèle et tout leur labeur n'aboutissent le plus souvent qu'à un travail utile sans doute, méritoire même à beaucoup d'égards, mais en somme banal, médiocre et impersonnel.
Nous n'avons donc pas à étudier cette période do la même manière que les précédentes. Dans celles-ci, la
science elle-même était souvent littéraire, parce que l'eflort pour exprimer des idées nouvelles donnait à Texpression^de ces idées une saveur personnelle. Dans la période Alexandrine, au contraire, les genres autrefois les plus littéraires, comme l'histoire et la philosophie,, le deviennent de moins en moins, parce que la personnalité de récrivain s'y affaiblit. Jamais il n'y avait eu tant d'écrits et si peu d'écrivains. L'étude détaillée de tous ces ouvrages formerait un catalogue, non une histoire de la littérature. Notre tâche nous est tracée d'avance par la nature des choses : chaque fois que nous rencontrerons un talent original, nous essaierons do lo définir et de le mettre en pleine lumière. Pour le reste, nous nous attacherons moins à faire connaître des individus dénués de physionomie, qu'à marquer le caractère général des groupes et les grands mouvements do la pensée collective à travers la foule des écrits indistincts *.
i. Poar le catalogue détaillé des écrits et des écrivains, les carienx devront se reporter au très savant et très consciencieux ou- Trage de F. Susemihl, Geschichte der griechischen lÀtteratur in der Alexandrinerzeit, 2 vol. in-8% Leipzig, 189i-i892.
CHAPITllE II
BIBLIOGRAPHTE
THÉoPHRASTE.Gequi nous reste des œuvres de Théophraste (en dehors des fragments, très considérables) est divisé entre plusieurs manuscrits différents : d'un côté VHisloire dea plante s, de l'autre les Caractères, Le plus ancien ms. de V Histoire des plantes est unms. de la Vaticane (n* 61). Le ms. 1823 de la bibliothèque nationale de Paris contient des extraits de Théo phraste qui proviennent aussi d'une bonne source. Les autres mss. sont considérés comme inférieurs. Voir, sur ce point, la préface de l'édition Wimmer. Pour les Caractères, les plus anciens mss. sont le 1983 et le 2977 de Paris, du x« et du x'^ siècle, qui ne contiennent que les quinze premiers caractères; le reste des Caractères se trouve dans divers mss. dont les principaux sont le 110 du Vatican (xiii® siècle), le 505 de Munich fxV^ siècle), et divers mss. de la Renaissance. — Éditions : Aldine (princeps)^ 1405; Wimmer (Bibl. Teubner. iSoi- <861), 3 vol. contenant les œuvres d'histoire naturelle et les fragments, avec apparatcritique. Éditions spécialesdes Caractères : Gasuubon (avec riches commentaires), 1592 ; Ast, 1816 ; Dûbner(Biblioth. Didot), i8't1 ; Ussing, 1868; et surtout Theophrasts Charactere, édit. avec trad. et commentaires, donnée par la société philol. de Leipzig. Teubner, 1898. — A consulter aussi, pour la critique du texte, Diels, Theophrastea (progr.), Berlin, 1883. — La traduction française des Caractères, par La Bruyère, n'a aujourd'hui qu'un intérêt historique. Texte et trad. par Stièvenart, Paris, 18^2.
ÉPicuRt:. Édition capitale de Usener, /ipicuî'efl, Leipzig, 1887