‹ Histoire de la littérature grecque (volume 3)Chapitre 435 sur 467 · RÉDACTION DE SON OUVRAGE · texte numérisé non relu

RÉDACTION DE SON OUVRAGE

répondent que ces allusions onl été ajoutées après coup, lors do la révision d'ensemble, et qu'une foule de preuves do détail montrent l'antériorité chronologique des livres aujourd'hui rangés à la fin de Touvrage. Mais ces preuves, examinées de près, s'évanouissent les unes après les autres, et la seule chose certaine est qu'on ne sait rien^ Laissons donc la question de côté comme insoluble. Aussi bien n'est-elle guère importante, car il s'agit là d'un fait dont on ne peut tirer aucune conséquence littéraire ou morale.

Ce qui serait plus intéressant, ce serait de savoir si la conception même de l'ensemble (quelle que soit d'ailleurs la date où chaque partie fut écrite) a précédé et dirigé la composition de toutes les parties, ou si plusieurs n'ont pas été écrites avant qu'Hérodote sut nettement ce qu'il devait faire plus tard. M. Bauer estime qu'Hérodote avait commencé par écrire des récits détachés, des Xoyoi distincts, sans vue d'ensemble, et qu'il les refondit plus tard pour les faire entrer dans Tunité de son histoire générale. L'hypothèse est séduisante. Outre qu'elle s'accorde bien avec le caractère un peu lâche de la composition chez Hérodote, elle tire un surcroît de vraisemblance de l'existence à peu près certaine des « récits assyriens » en dehors de l'ouvrage : on peut croire en effet que ces récits furent d'abord composés à part, puis destinés par Hérodote (lors de la rédaction définitive du livre I) à entrer sous une forme quelconque dans l'ensemble, mais finalement laissés en dehors et conservés jusqu'au temps d'Aristote comme un ouvrage séparé.

Ad. Bauer, Die Enistehung des Herodotischen Geschichtswei^kes, Vienne, 1878; Bergk, dans son llist. de la litt. grecque,

1. Voir la discussion serrée et décisive de M. H. Weil dans la Revue critique» 1878, p. 26 et suiv. — Sur la question particulière du livre II, cf. François Lenormant, La date du 11^ Uvre d'Hérodote, dans la Revue des questions historiques, 1880.

Outro les « Récits assyriens », Hérodote a pu en composer d'autres de la môme manière*. Quoi qu'il en soif, ce ne sont là que des conjectures. Il était peut-ôtre nécessaire de les indiquer ; il serait à coup sûr inutile de s'y arrêter longtemps.

La seule chose tout à fait claire, la seule aussi, fort heureusement, qui soit d'une importance capitale, c'est que, si Hérodote a commencé par écrire des récits détachés, il ne s'en est pas tenu là. Ce qui lui donne, dans l'histoire des lettres grecques, sa place et son rang, c'est la forme qu'il a uni par donner à son œuvre. Dans quelque ordre qu'il ait écrit ses divers récits, à quelque moment qu'il ait conçu le plan de son livre, il est certain qu'il y eut un jour où chaque partie de son Histoire fut destinée dans sa pensée à occuper la place qu'elle y occupe actuellement ; son ouvrage n'est pas fait de pièces et de morceaux rapprochés au hasard ou par les soins d'un éditeur; c'est lui-môme qui en a conçu et exécuté l'ensemble; il a fait ce qu'il voulait faire, avec une pleine conscience. Au point de vue scientiGque et littéraire, cela seul importe ; le reste n'intéresse que la curiosité*.

Arrivons donc, après ces préliminaires indispensables, à l'étude directe de son œuvre. Qu'est-elle, pour le fond et pour la forme, comme œuvre de science et comme œuvre d'art? Voilà le point essentiel.

1. II n'csl d'ailleurs pas nécessaire de croire que les «Récits assyriens» (ou les autres Xoyot analogues) aient été véritablement publiés parllérolote lui-môme : ils peuvent avoir été composés en vue de lectures publiques et n'avoir paru sous forme d'ouvrages proprement dits qu'après sa mort. — M. Gomperz, dans une intéressante dissertation sur Tbéophraste [Ueber die Charaklere TheophrasCs, Mém. Acad. Vienne, t. CXVII, 4888, p. 40 du tirage à part), signale justement l'usage fréquent dans l'antiquité de ces publications préparatoires qui précédaient parfois un ouvrage d'ensemble.

2. La question de savoir si Héroiote a conduit son récit jusqu'au bout, ou si le travail do révision finale et de mise au point a pu être par lui entièrement achevé, n'est que d'importance secondaire.

§ 1. Conception générale de l'histoire.

Quand un Thucydide ou un Polybe écrivaient leurs histoires, l'objet qu'ils se proposaient était très clair : ils voulaient avant tout faire œuvre utile. A leurs yeux, les lois qui gouvernent les choses humaines sont toujours les mêmes ; en étudiant le passé, on apprend à prévoir l'avenir et à le diriger. Cette conception pratique et positive n'est pas encore celle d'Hérodote. Comme les poètes, c'est surtout l'éclat des hauts faits qui l'attire ; il est plus soucieux d'en faire durer la gloire que d'en dégager une leçon utile. Il le déclare dès les premiers mots. Il va raconter « les actions grandes et curieuses (epya [teyaXa xai OwjjLaGTa) des Grecs et des Barbares », aBn que le souvenir « ne s'en efface pas avec le temps, » et « qu'elles ne restent pas sans gloire » ((i.v)T8... àxXea yévYïTai). Par là, il est encore tout voisin de ses devanciers, les logographes, successeurs des poètes épiques. Mais voici par où il s'en distingue.

Le sujet préféré dos logographes, c'étaient les « fondalions » mythiques des cités, les « généalogies » divines et héroïques qui étaient censées former le premier chapitre de l'histoire grecque. Le sujet d'Hérodote, c'est la lutte de la Grèce et de l'Asie depuis Crésus, c'est-à-dire une période récente, semi-contemporaine, dont le début n'est séparé de l'écrivain que par un siècle au plus. Il rappelle d'abord, il est vrai, les légendes relatives aux luttes antiques entre Grecs et Barbares, mais seulement par prétention : dès le cinquième chapitre^ il en est à Crésus. S'il lui arrive souvent par la suite de remonter jusqu'aux âges mythiques, c'est en manière d'épisode ; le centre

Hist. de U LUI. grecque. — T. II. 37

de son œuvre est hardiment rapproché ; il étabh't tout d'abord son récit en pleine période historique. Ce n'est pas tout à fait encore Tiûstoire à la façon d'un Thucydide, qui raconte des faits contemporains de son âge mûr, ni à la façon d'un Polybe, qui remonte plus haut, il est vrai, mais qui dispose, pour s'éclairer, d'une foule de documents positifs. Au temps d'Hérodote, il n'y avait qu'une manière d'écrire de Thistoire tout à fait solide : c'était de faire comme Thucydide et de raconter ce qu'on avait vu soi-même ou ce qu'on tenait de première main. Hérodote ne Ta pas fait; il reste à moitié route entre les conteurs primitifs et les vrais savants ; mais le progrès, pour être partiel, n'en est pas moins incontestable.

Mémo progrès, incomplet aussi, en ce qui concerne les éléments do ses récits. Comme les logographes, il abonde encore en anecdotes, en légendes romanesques, en mythes. La multitude des anecdotes est un des traits qu'on remarque d'abord dans Hérodote : son histoire est pleine de récits épisodiqucs qu'on n'aurait qu*à en détacher pour en faire des nouvelles ou de petits romans. Le lecteur moderne en est charmé et un peu surpris. Nous avons déjà rencontré le même caractère dans les fragments des logographes. A ce moment, où le conte en prose n'existe pas encore comme genre littéraire distinct, l'histoire en tient lieu dans une certaine mesure : elle répond à un genre de curiosité intellectuelle où le plaisir de l'imagination tient plus de place que le goût du vrai. Cela fait transition entre l'épopée vieillie et le roman qui n'est pas né encore.

Mais déjà aussi, à côté des anecdotes romanesques, les faits positifs deviennent plus nombreux. Les traits de mœurs, les données géographiques précises se multiplient. Les Grecs, navigateurs et curieux, avaient toujours aimé la géographie. Ils l'avaient d'abord connue toute merveilleuse, dans VOdyssée et dans les poèmes re-

latifs aux Argonautes. Depuis Anaximandre et Hécatée, ils étaient devenus plus exigeants. Hérodote, voyageur avant d'être écrivain, ouvre largement son livre à la description des pays qu'il a parcourus. En s'occupant de ces choses, il suivait l'exemple d*Hécatée; mais c'était la première fois sans doute que la géographie s'unissait si étroitement à l'histoire et donnait aux récits de cette dernière un cadre et un support.

Une autre nouveauté, ce fut l'introduction dans l'histoire de la vraie guerre et de la vraie politique. Quand les logographes racontaient l'origine des cités grecques ou les généalogies des héros, les combats qu'ils retraçaient no pouvaient être que des combats poétiques, en dehors de toute réalité positive, et où l'imagination se donnait libre carrière. Un récit de Charon de Lampsaque, cité plus haut^ peut donner une idée des fantaisies qu'on se permettait en ce genre. Qu'était-ce aussi que la politique des temps fabuleux? — Avec le sujet traité par Hérodote, tout change aussitôt. La bataille de Marathon, la politique d'Athènes ou de Sparte en face de l'invasion perse, sont des choses réelles, qu'on peut étudier avec précision, analyser avec exactitude. C'est à partir d'Hérodote que la guerre et la politique s'installent dans l'histoire au premier rang pour n*en plus sortir. On pourra faire mieux plus tard, être plus précis et plus profond; Thucydide et Polybc iront beaucoup plus loin; mais quelque distance qu'il y ait à cet égard d'eux à lui, c'est lui pourtant qui leur a montré la route.

Il est le premier enfin à chercher la loi des faits. A ses yeux, l'histoire n'est plus un jeu capricieux de péripéties simplement amusantes ou terribles : les événements s'expliquent par des causes que la raison peut saisir ; il y a une philosophie de l'hisloire; l'histoire est un en-

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