lelUn., III
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176 CHAPITRE IV. —LA. POÉSIE ALEXANDRINE d'Apetle et des (ils de Praxitèle, dans le mime IV, nous reporte au même temps '. Hérodas fut donc un contemporain de Théocrite. Il serait intéressaal de savoir s'il le précéda ou s'il le suivit. J'inclinerais à croire qu'il fut plutôt son modèle que son imitateur : outre que l'emploi du mètre clioliambique se comprend mieux avant Théocrite qu'après lui, les passages où l'on peut saisir entre les deux poètes certaines analogies semblent conduire à la mémo conclusion*. Mais la chose, en somme, est douteuse '.
Les mimes d'Hcrodas sont de petites scènes dramatiques, à deux ou trois personnages le plus souvent ; uq seul est un monologue. Ces personnages sont tirés de la vie réelle ; ce sont de petites bourgeoises, une entremetteuse, un marchand d'esclaves, un maître d'école, un cordonnier à la mode, etc. Le poète nous les montre dans le train journalier de leur existence. Point de grandes passions exceptionnelles, point d'intrigues compliquées et romanesques : c'est une heure de leur journée habituelle qui se déroule sous nos yeux, avec ses soucis vulgaires, ses amusements, ses petites passions, son caquetage familier. I.a vieille Gyllis vient faire à Métriclié des propositions déshonnétes de la part de Gryllos. Le marchand d'esclaves raconte au tribunal des mésaventures dont il demande justice. Métrotimé prie le maître d'école Lampîscos de châtier son garnement de fils, dont elle dit les mauvais tours. Deux femmes
i. Cf. Rialelhuelier, Inirod., p. VIII-XIV.
2. Le début du mime VI rappelle le début des Syracutainet de Théocrite i mats il semble que la vivacité rapide de Théocrite soit une forme revue et corrigée du motif développé par Hérodas avec plus d-inBiBtaoco.
3. S'il était vrai que le pisiUù; xpioiit du mime I, t. 30, fût Ëvergéte, comme le croient certains interprètes, il faudrait placer Hérodas un peu plus lard ; mais ce roi parait être pIutAt Pbiladelphe. Cf. RistelliueJjor, p. IX.
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{le Cos, venues faire une oITranilc au temple d'Asclépios, en admirent naïvement les riclieases. Bitinna, jalouse d'un lie ses esclaves, le querelle et le fait battre. Coritto et Métro se content à portes closes'les ingénieuses trouvailles du cordonnier Kerdon. Ce mémo cordonnier, dans une autre pièce, fait à Métro les honneurs do son étalage. Il n'y a, dans tout cela, ni études profondes de caractères ni analyse» morales minutieuses : ce sont de rapides peintures de mœurs, de vifs et légers croquis, des silhouettes amusantes. Point d'action complexe non plus ; la brièveté du poème s'y oppose; mais on y trouve pourtant une ébauche d'action, un mouvement sccnique sensible; il y a un point de départ et un but, avec une marche un peu capricieuse parfois et de jolis détours. Ces petites pièces sont trop courtes (M)ur le théâtre proprement dit: c'est un véritable « spectacle dans un fauteuil », fait pour la lecture solitaire, ou, tout au plus, pour la récitation devant un auditoire peu nombreux.
Les traits que nous venons d'esquisser appartiennent plutôt d'ailleurs au genre même du mime qu'au talent personnel d'Hérodas ; car on les retrouve tout semblables dans les pièces du même genre que nousIisonschezThéocritc. Nous les retrouverions sans doute aussi chez Sophron et chez Xénarque, si nous pouvions encore lire ces écrivains. Ce qui est vraiment personnel, au contraire, et propre à Hérodas, c'est d'abord la nature do son observation, franchement réaliste, presque sans mi'lange d'idéal et de poésie : c'est ensuite son style et sa versification.
Le réalisme d'Iïérodas prend pour champ d'observaliou toute la vie moyenne, dont il met en scène les divers sentiments, depuis la liberté vive et crue de certaines conversations hardiment obscènes, jusqu'à l'honnèleté spirituelle d'une femme charmante, en passant
Hiitoir* da U Litt. grgoilu*. — T. Y. 12
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178 CHAPITRE IV. — LA, POÉSIE ALESANDBINE par rimpuilcnce comiijue d'un marchand d'esclaves, la naïvol6 bavarde de deux commères, les ruses d'un coinmerçaut beau parleur, la vanité coquette et frivole des élégantes : c'est toute la gamme de ces sentiments moyens et ordinaires dont est faite la vie du plus grand nombre. Le poète ne met d'ailleurs dans ses peintures ni àprelé satirique ni complaisance : il est sobre et impersonnel; il est vrai. Il ne recherche ni ne fuit la grossièreté ; il la rencontre parfois sur sa route, et il ta note (l'un trait rapide, sans appuyer. 11 ne grandit pas i)un plus ses personnages sympathiques; il les dessine d'un trait juste et fin. Son réalisme n'est pas amer: il ne va pas jusqu'au pessimisme. Ses personnages sont quelquefois vicieux ou cruels, mais leurs mauvaises passions, le plus souvent, s'arrêtent à mi-eliemiii, soit par l'elFetd'un obstacle exlérieur ', soit faute d'une force intime suflisante ^. Et cela même est une ressemblance de plus avec la vie ordinaire, où les grands scélérats sont aussi rares que les saints. Ajoutons que cette humanité, moyenne par ses vertus et ses vices aussi bien que par sa condition, est en même temps l'humanité d'un ci'rtain milieu; elle est très nettement caractérisée par la physionomie particulière que prennent chez elle les sentiments fondamentaux del'espècejmniaine. L'impudence du marchand d'esclaves, la jalousie de Bitinna, le libertinage de Coritto et de Métro appartiennent à]un état de société spécial. De sorte que l'observation d'Ilérodas, outre son mérite de vérité générale, a encore celui dune vérité historique et locale.
L'artiste et l'écrivain, chez Hérodas, ne sont pas indignes de l'observateur. — Il écrit eu vers choliambiques, c'est-à-dire envers iambiques « boiteux »,^dont le dernier pied, par une irrégularité voulue, est un
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spondée au lieu d'un iambe. Ce vers, cultivé jadis par Hipponax d'Éphèse, était tombé en désuétude. Hérodas le remit en honneur. Il faisait en cela œuvre d'érudil et de curieux, do véritable alexandrin par conséquent, mais aussi d'artiste, car il avait finement senti la Convenance qui existait entre ce mètre volontairement inélégant et la nature de son inspiration réaliste. — Le choix (lu mètre entraînait le choix du dialecte : Hipponax était un ionien; la forme de vers qu'il avait rendue célèbre appelait l'emploi du dialecte ionien. Hérodas, Dorien sans doute d'origine et de relations, écrivit dans le dialecte d'Hipponax, mais fortement mélangé de dorismes et d'atticismes '. Le vocabulaire et la plirase doivent beaucoup évidemment au langage parlé : les mots usuels, les proverbes populaires y abondent. De là, pour le lecteur moderne, une obscurité qu'épaissit parfois encore le mauvais état du texte ; mais il est probable que, pour les contemporains d'ilérodas, l'impression dominante était celle d'une trivialité vivante et savoureuse. — Ce que nous pouvons apprécier, aujourd'hui encore, avec plus de sûreté, c'est l'habileté de l'autour à faire vivre ses personnages, à les peindre par leur langage. Le discours du marchand d'esclaves devant le tribunal, avec ses appels aux grands principes, ses roueries, ses accents de fausse bonhomie et l'air de canaillerie à demi consciente partout répandu, est fort amusant. Ilyacependant peut-être quelque chose déplus fm encore dans le mime premier, où le long, tortueux, cauteleux discours de l'entremetteuse Gyllis à l'iionnétc Métriché, puis la courte et souriante réponse de celleci. enlin la platitude confuse et reconnaissante de l'entremetteuse, à la fois repoussée et abreuvée, forment
. Il est d'ailleurs Ms difficile, en
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180 CHAPITRE IV. —LA POÉSIB ALEXANDHINE un tableau charmant. La colère de la mère qui veut faire punir son fils, dans le mime III, semble un peu excessive ; en revanche, dans le mime IV, celle de la maitrcsse jalouse de son esclave, mais qui. malgré sa fureur, saisit pourtant le premier prétexte pour pardonner sans trop avoir l'air de céder à sa propre faiblesse, est d'une observation très délicate. Et quant au simple caquetaçe des commères dans les autres mimes, sans avoir la saveur exquise de celui des Syracusaines , il esl encore très joli et très vrai.
En somme, Hérodas est un fort agréable écrivain, très peu poète quoiqu'il ait écrit en vers, mais. spirituellement observateur et vrai.
La pure poésie entre dans le réalisme grâce à deux hommes qui, par des voies différentes et avec des mérites inégaux, vont cependant au même but : deux artistes exquis, Théocrite ctLéonidas de Tarente.
Théocrite, fils de Praxagoras, naquit probablement à Syracuse <. Quelques-uns, selon Suidas, disaient qu'il était de Cos, ce qui s'explique par le long séjour qu'il fit dans cette ile. Mais les meilleures autorités l'appellent « Syracusain »', et c'est évidemment par son ori-
I. Suidas, SiinpiTo; : Vit anonyme. ~ Sur leB mss, et les éditions de Théocrite, v. la Bibliograptiie en tête du chapitre. — Sur l'ensemble de sa vie et de son ceuTre, voir Conat, Poétie âtexandriae ; J. Girard, Ètudct sur la poétie grecque: Susemihl, I, p. 190 etsuiv., et aurlout E. Legrand, Étude tur Théocrite, Paris, 1898 {vaste ensemble de recberches conscienciensea et pénétrantes). Bel article de Sainte-Beuve, Portrailt Littéraire», t. III.
3. Athénée. VII, p. 284, A, et surtout l'épigramme S2 (U, dans Ahrena, éd. mînor), qni n'est pas de lui, mais qui est c
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gine sicilienne que s'explique l'inspiralion générale de ses Bucoliques. La date de sa naissance est inconnue : on la place tantôt vers 315, tantôt vers 300; peut-être faut-il la rapprocher plutôt de cette dernière date '. Vers vingt ou vingt-cinq ans sans doute, il se rendit à Cus, où il vécut dans l'entourage de Philétas. Il y connut AsclépiadcdeSamos, Aratos, le médecin Nicias de Milet, d'autres encore, dont les nnms se rencontrent dans ses œuvres. Des relations de famille le rattachaient peutêtre à cette île '. 11 y fit un long séjour. Un peu avant 270, il adresse à Hiéron sa XVI* Idylle, où il lui demande sans détours sa protection; à cette date, il semble encore habiter Ces •. ÎS'ayanl pas réussi du côté de Hié-
ment d'un de ses premiers éditeurs alexandrins (tl< sitb lûv nalXAv i[|il Sufdxoofuv. — ulà( Ï\fa%xt6fa'i itipixXtinic ti 4i)l[v>ti(). Dans ïdyll. XI, T, il appelle Polyphéme son < compatriote » (i KûsXu^i
i 3ap' i|tiv).
1. La date de 315-310 est la plus gdnéralement adoptée (cf. Couat, p. 38. et Susemitil, I, 197) ; 300 est celle de Hauler (De Theocr. vita el earminibu», Frib. en Brlagau, 1S55). Si Philétas revint à Cos après l'éducation de Philadelpbe' rien ne s'oppose i ce que Tbéocrite l'ait connu vera S85. L'épitre k Hiéroa. écrite entre Xlt et STO, trahit un poète qui n'est pas encore arrivé à la gloire et à la fortune.
3. Son invocation aui Grâces, les divinités d'Orchoméne, dans l'épitre à Hiéron, s'eipliquerait bien s'il était vrai qu'il eût des liens de parenté avec les colons d'Orchoniéne qui s'étaient établis à Gos en 384, après la destruction de cette ville par Thèbea {cf. M. XYI, 104-iaS. et les scholies sur Vil. 11). Le nom de Simichidaa. qu'il se donne à lui-même dans les Thalyiitt, semble avoir été le nom d'an de ces Orcboméniens de Cos, peut-être de son aieul. Cf. SusemiU. p. 198, n. 6,
3. L'épitre i Hiéron, antérieure à l'avènement de celui-ci à la tjrannie, mais postérieure à sou élection comme stratège (Vahlen, Acad. de Berlin, 1884, p. 813-849), ne peut avoir été composée qu'entre 374 et 270. Or. au v. 109, il laisse entendre qu'il n'est pas à Syracuse- Il doit être encore à Cos, puisqu'il invoque eïpresaémant, dans les vers qui précèdent, les Grflces d'Orchoméne. c'est-à-dire les divinités propres aui colons d'Orchoméne Ûiés â CoB. — C'est psut-élre d'aUleurs dans cette période de sa vie qu'il séjourna
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183 CHAPITRE IV.— LA. POÉSIE ALEXANDBINK ron,il se tourna vers Philadclphe, qui lui fui sans doute plus favorable; car, peu d'années après, il compose un hymne en son honneur et semble établi dès lors en Egypte » : la XIV et la XV" Idylle ont été, en effet, visiblement écrites à Alexandrie. La date de sa mort n'est pas mieux connue que celte do sa naissance ^. On voit l'incertitude de cette chronologie ' : la seule chose tout à fait incontestable, c'est que sa vie se partagea entre la Sicile, la Grande-Grèce, Cos et Alexandrie ; or l'influence de ces divers séjours se reconnaît dans son œuvre *.
Suidasj énumérant les ouvrages de Théocrite, cite d'abord les Bucoliques, puis, avec doute, un certain nombre d'autres écrits qui lui étaient attribués ^ Le recueil arrivé jusqu'à nous contient en effet d'autres piè-
auBBl dans l'Italie méridionale, où il place la scène do deux de sea Idylles (iv et v).
1. L'hymne à Ptolémée est placé par Susemihl (I, p. tOG, n. 29), en 287 an plue tard, par des raisons qni semblent plausibles.
2. Cf. Coual, p. îO, sur l'erreur qui le fait vivre jusque sous le règne de Pbilopator (en 222).
3. Sur quelques détails, cf. Lagrand, R. des Éludes grecqua, lS9t, p. 216-283.
i. Une question accessoire, dont il faut encore dire no mot, est celle des relations qu'il pat avoir avec CalUmaque et avec ApoUonios de Bbodes. 11 connut certaiuemeut l'un et l'autre à Alexaodria ; mais prit-il part à leur célèbre querelle sur le poème épiquef On l'afOrme généralement, en se fondant sur quelques vers des Thalj/sies (43-48), où l'on croit trouver une allusion dénigrante à Apoilonios. Mais ces vers semblent avoir un aens pins général (cf. Legrand, p. 406). Quant à l'idylte d'Hylas, elle me parait antérieure à l'épisode correspondant des Arganautigues (I, 1307-1272), où Je verrais plulût, chez Apoilonios, le désir de faire autremeot et mieux que Théocrite n'avait fait avant lui.
5. ïlfaiiiZat, iXiriin;, û|tvou<. V)p(oiva(, tnix^Eiia |tiX>i, JXifeiac, lafLiaii, iiuypi\i.\i.a-;a. Il est possible que ces titres se rapportent en partie A d'autres ouvrages que ceux de Théocrite, à des recueils factices composés de poèmes du même genre, mais d'auteurs différents, t«ls qu'étaient certains recueils de a poèmes bucoliques >. Cf. Const,
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théogrite; sa vie, ses œuvres 183 ces que des Bucoliques; maïs, si l'on peut, avec certitude ou avec vraisemlilance, reconnaître dans ces pièces diverses quelques débris des huit ou dix recueils signalés par Suidas, il n'en est pas moins vrai que ce sont là desimpies débris, des échantillons épars; le reste est perdu, et de telle sorte que nous ne pouvons en dire quoi que ce soit. Ce qui nous reste comprend, outre quelques morceaux insigninants, trente « idylles » et à peu près le même nombre d'épigrammes. J'appelle morceaux insigiiiQanls : 1" un fragment très court d'un poème intitulé Bérénice; 2° une sorte de chanson Sur la mort d'Adonis, très plate, et de basse époque évidemment; 3° enfin la Syrinx, simple jeu d'esprit sans intérêt'. Parmi les éptgrammes, il y a un choix à faire : quelques-unes sont manifestement apocryphes, d'autres probablement; nous y reviendrons. Quant aux Idylles, il faut d'abord remarquer que ce nom, devenu si célèbre, ne figure pas dans l'énumération de Suidas el qu'il ne remonte pas à Théocritc; il signifie simplement, dans la langucdes érudits alexandrins, « petites pièces », et il appartient sans aucun doute au grammairien qui forma le premier recueil de « petites pièces », de pièces détachées ou « pièces choisies » (iKXoyai) de Théocritc. Comme les pièces « bucoliques » dominaient dans ce recueil et y tenaient la première place, les mots « idylle» et a églogue » ont dû à cette circonstance l'acception particulière et limitée qu'ils ont gardée cliez les modernes '. Nous ne savons pas exactement l'histoire des