‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 119 sur 514 · Cr. plQB haul, p. 161, n. i · texte numérisé non relu

Cr. plQB haul, p. 161, n. i

2. L'ëljmologU de Ixloyi) saute aux yeux. Quant à ■[SùX).iav. c'est le diminutif de Mai, qui, dans la langue de l'érudition ancienne, iésigne une pièce de poésie : les odes <lo Pindare sont souvent appelées de ee nom par les scholiastes. On volt donc que jamais Tbéocrite n'a songé à exprimer par le choix de ce litre cette idée

qa'iS composait de « petits tableaux ., comme on le répète sans

jM,Googlc

184 CHAPITRE IV. — LA POÉSIE ALEXàNDRINE œuvres dc^ Théoci'ile dans l'à^c alexandrin, mais on l'entrevoit. Il y a eu des recueils factices de diflorcnles sortes : tantôt on réunissait ensemble les poèmes bucoliques du'seul Théocrite, à l'exclusion des œuvres analogues de ses imitateurs <; tantôt, au contraire, on faisait une sorte de corpus des poètes bucoliques ■; ou bien encore on formait des collections de pièces ciioisies appartenant à divers genres, mais composées par le seul Théocritc; ou enfin des recueils tout à fait bétif'rogènes, du genre de Y Anthologie. L'ensemble que nous ont conservé nos manuscrits sous le nom de Théocritc est sorti de ce long; travail antérieur. On y lit encore, dans la IX' Idylle (v. 28-3(î), des vers qui ont dû servir d epilogue à un recueil exclusivement bucolique '. De là vient que cet ensemble comprend d'une part des pièces qui ne sont pas de Tbéocrite, et daulre part des pièces de Tbéocrite qui ne sont pas des bucoliques.

Les pièces apocryphes sont celles qui portent les numéros 19, 20, 21, 23 et 27 {Le voleur de miel. Le Jetme bouvier. Les pécheurs. L'amant, L'Oartstys). Ouelquesuns rejettent encore les idylles 25 et 30 {Héraclès tueur du lion. L'enfant aimé) et en soupçonnent deux ou trois autres. Nous ne padagoons pas ces scrupules ; on verra pourquoi par la suite *. Ouanl aux cinq pièces qu'il faut écarter., nous n'avons que peu de mots à en dire : une seule, L'Oaristys, est une œuvre de grand talent ; il en

1. L'épigrammeSi, où Tbi^osrile est censé parler, servait de prologue à un recueil de ce georo ; il y disait : UoCoav £' o6viiT|v outiv *

2. Ainsi ArlémîJore d'Ëphèse, qui disait dans une épigrammeprétace analogue (Ï2 des Theocritea) : Bouxolmai Mstaai, aitapâBtî xoxa, vOv S' a|ia Tcâaai — tiii )iix; |LcivBpa(, ivt'i )iiâ< i-riXac {ll'onf plu* gu'un rdtelïei; ne forment plus f u'un troupeau),

3. Ces vers coolicnnenl, comme l'épigramme d'Arlémidore, l'expression IJauiD).ix3; Uolaat, qui n'est pas de la langue de Théocrite.

*. Nous admettons cependant des reiiianicmenta et des interpolations dans l'Idylle IX, où se trouve l'ôpUogue cité plus bant.

jM,Googlc

jM,Googlc

D'autre part, il y a, dans ses bucoliques, tant de fraîcheur d'imagination qu'on ne peut en reculer trop tard la composition. Le plus simple, et en même temps le plus sur, est donc d'étudier ses œuvres surtout par genres, en reléguant la chronologie au second plan. Mais il faut d'abord dire quelques mots de son génie, qui relie entre eux tous ces genres divers et les rapprodie quelquefois d'une manière inattendue.

L'originalité de Théocrite, parmi tant de beaux esprits ses contemporains, est d'avoir eu, plus que personne alorSj deux qualités: une sensibilité forte et vibrante, et le don tout dramatique de créer des personnages vivants.

Cette sensibilité vient moins du cœur que des sens; mais, dans ces limites, elle est sincère et profonde. Théocrite ne voit pas seulement le monde extérieur (et personne d'ailleurs n'en a plus que lui la vue nette, plastique, colorée) ; il en jouit par tous ses sens ; il l'en tend, le touche, le flaire, le goûte, le respire : pour lui, la coupe nouvellement façonnée sent encore l'argile ' ; la toison de Lycidas sent la présure *; les parfums de l'automne flottent sur la fête des Thalysies ^. La douceur fraîche de l'ombre et de l'eau, le moelleux d'une couche épaisse d'herbes sèches sont vivement sentis et décrits. Il entend le murmure de la source et le chant des cigales : tous les doux bruits de la campagne emplissent son oreille. Il est capable de passion vraie, d'amour violent : amour tout sensuel, mais sincère, emporté, douloureux parfois, très différent des amours de tète que provoquent des « Iris en l'air » et qui s'exhalent en ônuméralions mythologiques à la façon d'IIermésianax. Dans Théocrite, on sent l'homme, comme dirait Martial : hominem pagina

\. Idylles, I, £7.

a. id.. VII, 16.

3. Id- , vu, 142 : xâvt' ùatti 6f pu; (làXii nIovD(, ùirSe i' àntàpat.

jM,Googlc

THËOCRITB; SON ORIGINALITÉ 167

nostrasapit; la cuUure"savai)te, chez lui, n'a pas ûtoulTo ]a sensation; l'homme naturel survit dans le lettré.

n a d'ailleurs le don dramatique. Cet liomme si ardent sait sortir de lui-même. Il sait entrer dans l'esprit des autres, penser ce qu'ils pensent, sentir ce qu'ils sentent. Les personnages qu'il rencontre ou qu'il imagine ne sont pas seulement pour lui de vains fantômes, ou des silhouettes, ou des taches de couleur : ce sont des êtres vivants, qu'il voit vivre, c'est-à-dire penser et sentir, dans un certain milieu avec lequel ils sont en harmonie. De sorte que ce sensitif est en même temps très objectif.

Au service de cette riche nature, il a d'ailleurs les dons d'expression qui font l'artiste : une imagination vive qui réveille pour lui les sensations et recrée les personnages; un art de versification et de style qui lui permet de traduire, par la musique des mots, toutes les nuances do sa pensée, toutes les vibrations de son âme, et qui se prête à rendre le bavardage de deux commères aussi vivement que les plaintes ardentes d'un amoureux. Par ce rare mélange de qualités diverses, Théocrile est à la fois le plus lyrique et le plus dramatique des alexandrins, et cela dans une fusion exquise autant que neuve des deux éléments essentiels de sa nature.

Le c<>t6 purement subjectif et lyrique de son génie se montre à nous isolé et distinct dans quelques pièces où il vaut la peine de l'examiner d'abord : ce sont les chansons amoureuses proprement dites (XII, XXVIII, XXIX, XXX), quelques idylles qui ne sont guère encore que des chants d'amour placés dans la bouche de personnages fictifs (la magicienne. II; l'amant d'Amaryllis, III; le Cyclope, Xl);etenûn l'Épithalame dllélène (XVIII). L'Epilhalame est le plus impersonnel de ces chants; on pouvait s'y attendre : un épithalamo est une ode d'apparat, par conséquent une peinture plus générale que personnelle de l'amour légitime, et d'un amour à

jM,Googlc

8011 aurore. On trouve «fans celui-ci de la grâce, une fraîcheur délicieuse, plutôt que de la passion proprement dite; l'imitation Hltéraire, d'ailleurs, et en particulier l'imitation de Sapphu, semble avoir été pour beaucoup dans l'inspiration du poète. La XIl' idylle, « au bicn-aimé » ('A'ÎTri;), est le chant de l'amour heureux ; quelques vers y peignent avec force, ou avec grâce encore, l'élan tendre de la passion {« j'ai couru vers toi comme le voyageur brûlé par le soleil court vers l'ombre d'un clicne »); mais l'amour heureux a plus de loisirs et de liberté d'esprit que l'amour contrarié : on s'en aperçoit ici à quelques traits qui ne sont| qu'ingénieux ou délicats, a quelques allusions érudites ou mythologiques qui trahissent l'alexandrin. On peut en dire à peu près autant de la XXIX* idylle, el même de la m* {Le càevrJer, ou Amaryllis). C'est surtout dans la XXX', sous son propre nom, ou encore dans la II* et la X^*, sous le nom de la magicienne et du cyclope, que Théocrite a exprimé toute la force de l'amour, exaspéré par le dédain, devenu douloureux et terrible.

La « magicienne » est une jeune fille qui cherche dans la magie un moyen de ramener son amant : un regard a suffi pour la livrer au délire: depuis, elle se consume et se dessèche, elle a recours à tous les sortilèges Dans un monologue entrecoupé de refrains, elle poursuit d'abord, avec l'aide de sa servante, sa conjuration magique, puis, restée seule sous la lumière de la lune, elle raconte la naissance de son amour et ses mortels tourments. Toute la pièce est brûlante de passion : Théocrite qui s'est souvenu de Sappho', inspirera à son tour la Médée d'Apollonios et la Didon de Virgile :

Voici que >e tait la mer et se taisent les vents : mais audeians de ma poitrine ne se tait pas la douleur. Car je brûle

jM,Googlc

LTRISME ET DRAME DANS THÉOCBITE 189

toute pour cet homme qui a fuit de moi, malheureuse,' nu lieu d'une épouse, une femme coupable et perdue >.

Polyphème aussi, le Cyclopo, se meurt d'amour : assis au bord de la mer, sur un rocher, ses yeux cherchant Galaléc qui se dérobe, il exhale sa plainte en une longue suite de couplets passionnés et désolés. L'art savant du poète alexandrin se trahit, sans doute, dans ces chants, tantôt par la naïveté voulue du langage, tantôt par des souvenirs mythologiques, tantôt par la grâce piquante de certaines peintures. Mais le fond du sentiment est sincère. L'amour de Polyphèmo, comme celui de la magicienne, est un amour simple, surtout physique. C'eHt un délire qui envahit l'âme brusquement, et qui consume le corps, comme dans l'ode de Sappho. Ce n'est pas une de ces amourettes qui s'amusent à des présents 8 de pommes, de roses, de boucles do cheveux *. » C'est une « fureur », près de laquelle tout languit '. C'est une maladie, qu'il faut soigner comme les autres, par des remèdes appropriés : mais nul remède n'est efficace, sauf un, qui est de chanter son amour :

Coirtre l'amour, 0 Nicias, il n'est point d'autre remède, ni onguent ni poudre, que les Muses : celui-lt\ est doux et salutaire, mais il n'est pas facile de l'employer *.

Théoerite, avant fïœthe, avait trouvé ce remède sou verain de l'amour, la création poétique: véritable « purgation de la passion n, comme eut ilit Anstote. Ajoutons que cet amour ardent et sensuel s'exprime toujours cha8tement: la passion peut être furieuse, mais les mots en général sont honnêtes *.

t. Vers 3S.41.

t. XI, 10.

3. Ibid., Il :... iXk' A^ïat; (lavEai;, ifiïtti ïl irgfvtoi «dlpipYS.

t. II. 1-i.

S- L'Idylle V, où quelques mots sont groBsUrs, offre plutdl dans

jM,Googlc

190 CHAPITRE IV. — LA POËSIB ALBXAKDBINE

A cùl6 de ces passions brûlantes, voici le don dramatique et objectif dans toute sa netteté impersonnelle. L'idylle des « Pâtres » (Battos et Corydon, IV}, celle de «Thyonichos oul'amourdeCynisca » (XIV), sont des mimes aussi vivants et réels <]ue ceux d'Hérodas, avec le mérite de la grâce en plus. L'amour, il est vrai, n'en est pas absent, et c'est là le trait propre de Théocritei: mais il ne s'y exprime pas avec la fougue ardente et lyrique des piècesprécédentes. Ni Battos ni Corydon ne sont amoureux pour leur propre compte; ou du moins ils ne parlent doleui'samours qu'en passant, ilsn'en font pas le sujet essentiel de leur entretien. La causerie est capricieuse, se posant tour à tour sur divers sujets qu'elle effleure : le départ de Milon, le bon bouvier, que regrettent ses génisses ; l'aspect lamentable du troupeau abandonné; les occupations musicales des deux pâtres; un souvenir ému à la mort d'Amaryllis; les menus accidents do la vie pastorale, une clièvre qui s'enfuit, un pied blessé par une épînc; puis, en finissant, quelques propos salés sur les fantaisies amoureuses du prochain. Le tout est d'une vivacité gracieuse et charmante. Eschine, l'un des interlocuteurs de la XIV* idylle, est un amoureux éconduit; mais le poète a moins pour objet de nous attendrir sur ses maux que de nous peindre son caractère vif et emporté: Escliine, dans une narration charmante et dramatique, raconte à Thyonichos contment il a découvert son malheur; celui-ci cherche à le calmer, il lui propose un remède; c'est de s'expatrier, de se faire soldat: au service de Ptolcmée, il oubliera t'inlidèle.

Les plus belles idylles de Théocrite sont celles où il a trouvé le secret de fondre eii un tout harmonieux ces

ces passages la peinturcd'uDequerelleeDtre gensda peuplequ'ane tmagii de lu. passion.

jM,Googlc

THÉOCaiTE; IDYLLES BDSTIOOES 191

qualités lyriques et dramatiques qui vivaient côte à côte dans son esprit. Ce sont des pièces dont ta sc^nc, comme dans les précédentes, est tantôt aux champs et tantôt à la ville, et dont le cadre peut être soit dramatique comme celui d'un mime, soîl purement narratif, soit mixte.

Pour les idylles rustiques de cette catégorie, le centre lyrique de la pièce est formé par un « bucoliasme n (pi(Mxo>.'.x<^;), c'csl-k-dire par une lutte musicale et poétique entre deux pasteurs. Cette sorte de chants lyriques alternés était en usage parmi les pâtres de la Sicile et de la Grande-Grèce. Ils charmaient leurs loisirs en jouant de la syrins, formée de dix roseaux assemblés, et en chantant des airs populaires ou des airs de leur façon. Quand le hasard les réunissait, ils aimaient à se délier, et un voisin décidait quel était le vainqueur. On trouverait encore, dans les pâturages de la Sicile ou de la Corse, des vestiges de ce vieux et poétique usage '. Théocrite, fidèle en cela à la vieille tradition des poètes de ta Grèce, n'a rien inventé : il n'a fait que recueillir un genre populaire, et l'élever, par la perfection de son art. à la dignité d'un genre littéraire. Cette lutte poétique se pratique de diverses façons: quelquefois, les deux chanteurs font entendre tour à tour une chanson complète, une sorte de petite ode; d'autres fois, ils improvisent des chants alternés ou « améWics » (à[toiêalx [iAn), c'est-àdire que, tour à tour, ils improvisent deux vers sur un thème semblable ou sur deux thèmes qui se font contraste : les thèmes parallèlesou contrastés, qui Fournissent ainsi chacun quatre vers, se poursuivent d'ailleurs indéfiniment, au gré des chanteurs. Cette lutte lyrique est donc le centre du poème. Autour de ce chant, le mime

I. Cf. Rartnng, préface de la trad. de Théocrite, p. XXXV. — 0. Hayel, dans sod Mémoire air FlU de Coi (ArchiBe* de* miuiont tcUn- Ufijua, 3* eérle, t. III), meDUonDe un usage aDalogne chez Iob bergertdel'lle (cité par Couat, p. ViQ). Ct. Legrand, p. 159 et suiv. •

jM,Googlc

rusliquc se développe à peu près de la même façon que dans l'idylle XIV: avant d'engager la lutte, les pâtres causent et se provoquent. Ou bien c'est le poète qui se met en scène, et un récit amène la lutte poétique. Ou bien encore ce récit n'est qu'un prélude ou une conclusion, et la lutte poétique est encadrée dans un dialogue. Toutes CCS formes dilTércntcs se ramènent malgré tout à un type essentiel, celui d'un chant lyrique amené et préparé par une mise en scène variable. Telle est aussi la structure des Syracusaines (XV), dont la scène se passe à Alexandrie, et dont les personnages principaux sont des commères de la ville : leur causerie, leur promenade dans Alexandrie, les divers épisodes qui l'animent, tout aboutit à un chant lyrique qu'elles vont écouter, celui qu'uneArgiennefaitenlendrcen l'honneur d'Adonis, et la pièce se termine par quelques mots de dialogue qui nous ramènent au point de départ.

Dans ce cadre souple et ferme, Tbéocrite fait entrer une admirable poésie et toute une conception particulière do la vie.

L'idée dominante est un beau rêve de vie rustique. Ce rêve est fréquent aux époques très civilisées : il naît alors dans quelques âmes où subsiste, sous le ratTmement de la culture générale, un arrière-fond de naturel, et de celles-là s'étend à d'autres. Tbéocrite, nous l'avons vu, était une riche nature. 11 avait assez vu la viedcscliamps pour la bien connaître : il avait assez pratiqué les Icll res et les cénacles pour rêver au moins d'autre chose, et pour concevoir une sorte de nostalgie poétique des champs et de la montagne. 11 évoqua les visions de la vie rustique et en composa son idéal.

Cet idéal, dérivé d'une série d'impressions sincères et formé dans une intelligence qui avait le don de voir les choses avec netteté, renferme une grande part de réalité. Cumme tout idéal, pourtant, it est fait d'une réalité

jM,Googlc

Page 1