‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 120 sur 514 · THÉOCRITE ; IDYLLES RUSTIQUES · texte numérisé non relu

THÉOCRITE ; IDYLLES RUSTIQUES

Iraaiîormôe : le poêle en choisit lea IraiU; il élimine certains caraclères du réel, il en modifie d'autres; et cela, justement, en vue d'une opposition plus tranchée avec la vie artificielle et complexe de la civilisation contemporaine. Dans ce travail, d'ailleurs, il suit l'instinct de sa nature d'artiste: il se conforme à son propre génie. — De là une image personnelle et neuve de la nature, des hommes qui y vivent, de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs occupations.

La nature, chez Théocrite, n'e.st point la dure marâtre décrite par Hésiode; elle ne présente pas non plus les grands aspects mélancoliques ou tragiques uù se complaît parfois le génie de Virgile. Elle est riante ot lumineuse. Théocrite ne nous la montre guère que par un éternel beau jour de la saison clémente, dans la montî^ne où paissent les troupeaux, dans le champ moissonné, dans l'enclos embaumé par tous les fruits de la récolte, sous le grand soleil de la Sicile, avec la ligne bleue de la mer à l'horizon '. C'est ainsisans doute qu'il l'a vue le plus souvent, dans ce pays admirable, lui qui n'était pas un véritable paysan; mais c'est ainsi surtout qu'il a voulu la voir et qu'il l'a aimée. Les tempêtes et les frimas se sont edacés de son souvenir optimiste. Il n'a retenu d'elle que ses aspects heureux, ceux <]ui convenaient à son idéal. Dans ces limites, d'ailleurs, îl est sincère et vrai. Ses descriptions ont la grâce pittoresque du détail, le trait juste et fin, la couleur et la chaleur de la réalité, parfois même la grandeur qui résulte d'un dessin aussi large que précis. On n'a jamais donné une sensation plus juste et plus forte des richesses de l'automne que dans cette peinture qui termine les Thalysies :

Lycidas, avec son gracieux sourire, me doDoa son bStoo,

i. IdglL vni, 55-5«.

Hùtoire de la UU. gruqna. — T. V. 13

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comme un gage d'araitië, au nom des Musea. Puis il prit sur la gauche et suivit la route de Pyxa. Eucritos et moi, avec le bel Amyntas, nous gagnâmes la demeure de Pbrasidamos, oft nous nous couchâmes en des lits épais de lentisque odorant et de pampres fralciiement coupés. Un grand nombre de peupliers et d'ormes balançaient leur feuillage au-dessus de nos têtes, non loin de l'onde sacrée qui s'écoulait en murmurant de l'anlre des Nymphes. Et dans les rameaux touffus, les cigales, brûlées par le soleil, chantaient à se fatiguer; et la verte grenouille criait au loin, sous les épais buissons épineux. Les alouettes et les chardonnerets chantaient; la tourterelle gémissait; et les abeilles fauves bourdonnaient autour des fontaines. De toutes parts flottait l'odeur d'un riche été, l'odeui de 1 automne. A nos pieds et à nos côtés roulaient en foule les poires et les pommes; et tes branches, chargées de prunes, se courbaient jusqu'à terre. Un enduit de quatre ans fut détaché du col et de la tête des amphores. 0 nymphes Castalides, qui habitez ie faîte du Parnasse, le vieux Chiron offritil une telle coupe il Héraklès, dans l'antre pierreux de Pholos? Le nectar qui enivra le berger de l'Anapos, le fort Polyphéme. celui qui jetait des montagnes aux vaisseaux, ce nectar qui le fit trépigner à travers les étables, valait-il, ô nymphes, celui que vous nous versâtes auprès de l'autel de Déméter, prolectrice des moissons? Puissé-je enfoncer encore le van dans le grain, tandis qu'elle-même rira, les deux mains pleines de gerbes et de pavots ".

Dans cette belle et clémente nature, Thcocrite nous montre plutôt des paires que des moissonneurs, que des paysans proprement dit3. Le berger est devenu le personnage traditionnel de l'églogue, non le laboureur. C'est encore par la même raison. La vie du pâtre est plus solitaire, plus voisine des grandes scènes de la nature, plus riche de loisirs aussi et plus libre d'accueillir soit le rêve, soit la poésie : elle est plus apte à se transformer en idéal. Le pâtre, d'ailleurs, vît au milieu des

1. Idyll. VII, 1S8-1S7. Voir encore, dans la marne pièce, la courte description de la source Bouriaa <8-9). oa l'admirable peinture d« la mer calmant ses Oots à l'approche des alcyons |S7-6!).

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animaux, qui sont à la fois une partie de la nature et comme uue sorte d'humanité inférieure, plongée dans celle vie simple de l'instinct qui est la plus contraire à celle des civilisés. Théocrite aime les animaux et les peint volontlera, d'une touche légère etsohrc. Ses pâtres connaissent leurs taureaux, leurs vacheset leurs chèvres par leur nom, Komme de vrais pâtres : ils savent la nature de chacun, les hrusques fureurs de celui-ci, la maladie de celle-là, les caprices de cette autre. Ils apostrophent leur chien el lui parlent comme à un ami, comme à un confident. Tout cela est hien vu : Théocrite n'est pas, comme tant d'autres après lui, un idyltiste (le saluu; il sait les choses dont il parle, et s'il n'en dit que ce qu'il veut, il choisit en connaissance de cause <.

Ce qu'il aime avant tout dans le caractère de ses pâtres, c'est la naïveté, la simplicité des idées et des sentiments, si dilTérentc de ce qu'il voit autour do lui à Cosou à Alexandrie. De là, non sans quelque parti-pris, une raison de plus d'être vrai pourtant dans l'enscmhle. Car ce qu'il veut voir surtout chez ses héros, c'est justement leur caractère propre, ce par quoi ils diffèrent des autres, ce qui fait qu'ils sont eux-mêmes. Ce ne sont point des bergers musqués et enrubannés : ils sont vêtus de peaux mal préparées et de vieilles étoffes retenues à la (aille par une tresse de jonc^. Ils ont le nez camard et les cheveux en broussaille ^ Ils sentent la présure et le bouc *. Leur sagesse est faite d'expérience héréditaire el s'exprime par des proverbes. Ils sont superstitieux.

I. Voir dans Cartanlt, Élude tur les Bucolique! de VirgiU, le chapitre XIII (sur les < réalilés rustiques ■ dans Théocrite et dans Virgile).

î. Uylt. VII, *5.)8.

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