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admirablement dramatique par le pathétique de la situation et le mouvement : il y a un progrès, un rythme soutenu, dans l'évolution des sentiments, d'un bout à l'autre de la scène; peu à peu, Médée donne toute son âme '. Elle n'a plus maintenant qu'à s'enfuir avec celui qu'elle aime. Un dernier adieu h sa chambre de jeune fille, et elle se dirige, à travers la ville endormie, jusqu'au navire Argo *. — On voit l'incomparable minutie de cette analyse : c'est déjà l'art d'un Virgile, d'un Racine, d'un romancier moderne. L'art classique n'offrait & Apollonius aucun modèle de ce genre. Cette psychologie délicate doit beaucoup sans doute aux leçons d'un Anatole, d'un Théophraste, d'un Ménandre ; mais pour en faire une œuvre vivante et dramatique, une part de génie était nécessaire, et Apollonios a eu ce génie.
Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est la nature des éléments qui entrent dans cette peinture si subtile. L'amour de Médée, malgré tous les traits qui le rapprochentdes sentiments exprîmésparSappho, par les héroïnes de la tragédie, par la magicienne de Théocrite, est cependant, à bien des égards, d'une autre essence, plus fine et plus rare. Médée est une jeune fille ; sa vie a toujours été chaste, son imagination est pure. Elle lutte contre elle-même avec angoisse et épouvante. Elle a des troubles exquis et des remords douloureux. Tout conspire contre sa volonté. La démarche de sa sœur a un air rassurant. Des sophismcs spécieux l'enveloppent de toutes parts. L'empire que Jason prend sur son âme ne s'exerce qu'à l'aide du langage le plus insinuant, le plus réservé, et en même temps le plus persuasif. Même quand elle a pris son parti d'être criminelle, elle garde des délicatesses de langage et une dignité d'attitude qui lui donnent une physionomie à part. — C'est une grande nou-
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APOLLONIOS DE RHODES 237
veauté, dans la littérature alexandrine, qu'un amour si pudique et si douloureux. La Médâe d'ApoUonios laisse pressentir la Phèdre de Racine, et ce n'est pas là pour elle un médiocre honneur.
Une objection qui se présente à l'esprit tout d'abord, ot qu'on a faite plus d'une fois, c'est que peut-être une passion si noble se concilie mal avec tant d'autres traits du personnage de Médée, ot que l'unité du caractère en souflire. Comment unir en une même image cette jeune filtetremblantectia femme cruelle qui faîtpérir Abayrte', ou la magicienne qui force la nature et les monstres à lui obéir? L'objection, à vrai dire, sous une forme ou sous une autre, s'adresse à toutes les œuvres d'un art composite où des traces d'époques difléreotes se combinent, à l'art d'un Virgile ou d'un Racine comme à celui d'Apollonios. Et, en un sens, elle est irréfutable. Mais ce qu'on peut dire en faveur d'Apollonios, c'est qu'il a eu, comme tous les grands artistes, l'habileté de fondre ces éléments diparates en un tout suffisamment harmo* nieus pour que le goùl ne soit pas choqué. En somme, la magicienne disparaît presque dans sa Médée : ce qui surnage, c'est te caractère de la jeune fille passionnée, ardente malgré ses troubles, et capable de tout sous l'impulsion d'un amour irrésistible. La magie n'intervient qu'à titre de donnée traditionnelle et de ressort consacré; c'est UQ accessoire, cher d'ailleurs aux alexandrins, mais que le goût de tous les temps n'a pas trop de peine à accepter comme un postulat nécessaire en pareille matière.
A côté de Médée, les autres caractères pâlissent singulièrement. Jason, qui n'est, dans l'ensemble du poème, qu'une « utilité », a du moins le mérite, dans les scènes d'amour, de parler avec habileté et conve-