ATHÈNES
mêle inoiDB naturellement à toutes les œuvres de la pensée. Dans la complexité croissante do ta vie intellectuelle, une séparation plus grande s'établit entre ce qui est du domaine do l'art et ce qui n'en est pas. C'est la marche naturelle des choses et t'atticisme ne pouvait s'y soustraire. Mais ce qui manque le plus à cet esprit du m' siècle, c'est le ressort de ta volonté, le goût de l'action, et par suite le contact avec la réalité. 11 est dangereux pour l'intelligence de trop s'enfermer en elle-même, dans ses raisonnements ou dans ses lectures. Ace régime, certains défauts naturels vont s'accuser davantage et d'autres prendront naissance. De là dos historiens qui perdent peu à peu le sens de la politique et des choses militaires, sans acquérir d'ailleurs le sens plus profond et plus subtil de la différence des temps et des pays, que l'antiquité en général a peu connue. De là despliilosophesqui se cloîtrent dans leurs systèmes et les poussent jusqu'au paradoxe ou jusqu'à l'absurde, avec une sérénité d'affirmation que Platon, tout aussi hardi, avait su pourtant éviter. De là onQn, dans la morale, un système comme l'épicurisme, qui est te code même de ce temps et, à beaucoup d'égards, la plus fidèle image de ses intimes défaillances. Nous n'oublions pas que l'âme atlique, à cette date, n'est pas st'ulo en scène dans les œuvres d'Athènes, et que beaucoup d'étrangers, surtout dans tes écoles philosophiques, se mêlent aux indigènes. Quelques-uns sont d'importance, par exemple Zenon. Mais les traits que nous venons d'indiquer restent, malgré tout, foncièrement atliiiucs, et ce n'est pas le mélange des étrangers qui les a créés.
La langue se modifie comme l'esprit. Quand oo étudie la suite des inscriptions attiques, on voit certaines formes d'orthographe, de déclinaison, de conjugaison, certaines constructions grammaticales même, disparaître vers le temps d'Alexandre, et d'autres prendre
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8 GHAPITBE I". — CARACTÈRES GÉNÉRAUX.
leur place '.' Mais ce n'est pas de ces changements-là que nous voûtons surtout parler : car la sigaifîcation littéraire en est très faible, et d'ailleurs obscure. Il semble pourtant que cette évolution s'est opérée dans le sens d'un alTaiblissement des caractères propres du dialecte attique et d'un rapprochement avec les autres dialectes, ce qui n'esUpas sans intérêt. On voit ainsi, en effet, par la forme même des mots, le dialecte attique s'accommoder àfson rôle futur do « langue commune » de toute la Grèce pensante et écrivante. Mais ce n'est là, encore une fois, qu'une évolution assez superlicîelle et secondaire.
Ce qui est plus important, c'est le changement assez sensible du vocabulaire, de la phrase, des habitudes de style. L'ancien attique était une langue qui rendait presque facîlede bien écrireen prose, comme le français du xvii" siècle ; une langue par elle-même savoureuse et saine. Le vocabulaire en était très simple, très concret, très homc^ène, nullement chargé d'abstractions nidc termes techniques. Il était à l'image de la vie d'alors.oùl'on voyait un même homme, grâce à la simplicité de toutes choses, être tour à tour général, amiral, homme d'état, orateur, et exceller en tout. La langue populaire se prêtait aussi à tout dire, et à lo bien dire, prenant partout des métaphores expressives, sans pédantismeet sans effort laborieux. Le vocabulaire de Xénophon est, comme aurait dit Montaigne, « tel au papier qu'à la bouche. » Platon bâtit un système sans avoir besoin de plus d'un mot technique (îSéx.) Démoslhène et Eschine écrivent la langue de tout le monde. Et ce vocabulaire savoureux
1. Par eiemple, le nom. pi. ^aaiiSii devient paaiXd; ; l'aec. ^amiÂai, ^aiXcU; le géDltlt IIiipBiûf, Iltipaiiiiit ; le géaitit-datif Suaîv,
tutT>. 'Onu;, au sens Qnal, se construit avec le subjonctif, sans £v. Et ainsi de suite. Gt. Meisterhans, Grammalik der Âltiaehen ïnacKriftm (Berlin, 1B85), p. !6, 10, IDB, etc.
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A.THËNES 9
s'enchâsse en des phrases qui ont toute la souplesse, toute la variété, tout le naturel de la conversation d'un « honnête homme r qui pense tout haut, qui sourit. ou qui se fâche, et qui n'est d'aucune profession ni d'aucune rohe. On objectera peut-être Gorgias et Isocrate ; mais Gorgias n'est qu'une exception et Isocratv lui-même a beaucoup de véritable atlîcisme. Ënfm cette langue naturellement excellente est écrite par des Athéniens de la vieille roche, qui l'ont, pour ainsi dire, dans le sang et dans les moelles, qui l'aiment, qui en sentent toutes les Gnesses, et qui ont le souci constant de la beauté littéraire. Depuis Thucydide jusqu'à Démosthène, tous les écrivains attiques sont des artistes. Après Alexandre, les choses sont bien différentes. Faisonsexception, cependant, pour lacomédie, qui, par sa nature même, est une imitation de la vie quotidienne, el qui reste par conséquent plus fidèle que les autres genres à la simplicité traditionnelle du langage attique et à sa vivacité gracieuse. Mais si l'on prend la plupart des écrits en prose, histoires, traités philosophiques, onaper çoit aussitôt un changement notable. Les ouvrages en prose ne sont plus du tout, comme dans la période précédente, d'exquises oeuvres d'art : ce sont des écrits savants ou ingénieux, composés par des hommes qui ont de l'instruction, mais qui ne sont pas artistes, et qui usent d'une matière moins belle qu'aux siècles antérieurs. Les mots simples cèdent peu à peu la place à des composés plus lourds, qui n'en sont pas plusexpressifs*. Les termes abstraits abondent *, et ce sont souvent en outre des termes techniques, étrangers au parler de tout
1. Ëpicitre dit tonjonrs tiaXaEifliivtiv (comprendra), li OÙ Platon dirait )i>|i£iviiv.
8. Sénophon disait, en termes eoDcrete : SuxpdlTii;, ûmtip Ifiriainev, o^Ituc tktin {Mén. I, 1, 4); Épicure écrit d'une manlâro abstraite: ovx tamxalaai toItXd-rotï alitpàEiitdvdXouSeï (Senlencft, 3S).
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10 CHAPITRE !"■ — CABAGTËRËS GÉNÉRAUX le monde, que les initiés seuls peuvent comprendre '. La phrase est généralement claire dans sa structure-; car, depuis Isocrate, tout le monde sait composer une période correcte; mais elle est monotone, souvent senteocieuse, plutôt didactique que vivante. Ces altérations de lalangueetdu style ne sont pas toutes illégitimes : l'emploi des mots techniques peut être, au point de vue scientifique, un pfogrès. Mais l'art y perd. Et, de fait, l'art du style ne préoccupe guère les principaux esprits de ce temps. Quelques-uns, bien que domiciliés à Athènes, sont étrangers d'origine, et n'ont pas respiré l'atticisme en naissant. D'autres, comme Ëpicure, affectent do ne s'en point soucier. De là, cliez tous, des habitudes de négligence iacoûnues à l'âge classique : car cette négligence n'est plus l'abandon aimable qui donnait parfois tant de grâce au style d'un Xénophon ou d'un Platon : c'est une fâcheuse incurie qui laisse la phrase se gonfler au hasard de mots incolores et inexpressifs '.
Et cependant, à Athènes du moins, il subsistait une tradition. La langue qu'on écrivait était, à peu de chose près, celle que parlait le peuple. Il n'en était pas de même ailleurs, et l'on voit alors cette nouveauté, de grands centres intellectuels, une Alexandrie, une Antioche, où les lettrés ne sont pas compris d'une partie de la population.
Alexandrie est la première en date et de beaucoiip la plus importante de ces villes nouvelles, nées de la con-
1. Épicuraet Zenon Bontlea inventenrs d'une foule de ces termes.
2. Par eïemple.lefaalidieuiiJoirxepT,;, avec Bon dérivé Slotrzipôt. presque aussi chers à Ëpicure qu'à Polybe.
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ALESANDBIE 11
quèle d'AJexandrc, qui disputent à Athènes la primauté dans les choses de l'esprit <.
ËDtre le canal de Phares et le lac Maréotis, sur une longue bande de terre, végétait une obscure ville égyptienne. Alexandre comprit l'avantage unique de cet emplacement et y fonda Alexandrie. Cinquante ans plus tard, sous les premiers Ptolémées, la jeune cité comptait plus de trois cent mille habitants : c'était la plus grande ville du monde. Cette prodigieuse croissance, qui ressemble à celle de certaines villes américaines d'aujourd'hui, avait son origine dans le commerce. Alexandrie se trouvait au point de contact dos différentes civilisations de l'antiquité : l'Egypte, l'Orîenl, la Grèce, la Méditerranée occidentale se donnaient rendez-vous dans son immense port. Toutes les marchandises du monde s'y entassaient, amenées par des hommes de toute race, do toute religion, de toute culture. Les échanges y créaient d'immenses fortunes. A côté de la vieille ville, Hhacotis, où survivait l'ancienne Egypte des Pharaons, la ville nouvelle, Néapolis, développa l'imposante magnificence de ses larges rues droites où s'élevaient des édifices grecs. Les Ptolémées étaient intelligents et ambitieux. Quand ils virent leur capitale devenir la plus riche cité du monde, ils voulurent qu'elle en fût aussi la plus savante et la plus lettrée. Déjà Ptolémée Soter avait commencé à y réunir des livres : il avait chargé de cette tâche, dit-on, Démétrius de Phalère, chassé d'Athènes par le Poliorcète. Mais c'est surtout Ptolémée Philadelphe, fils et successeur de Soter, qui fut le véritable créateur de la suprématie littéraire d'Alexandrie, si c'est à lui qu'où doit attribuer, comme il est probable, la fondation du Musée
1. Sur Alexandrie, cf. Stralion, SIII, p. 191. V, aussi Couat, Poitie Alexandrint, eb. I, oh l'on trouvera d'abondants détails sur ce qai ne peut être iii qu'effleuré, et l'article Alexandrie daoa l'Encyclopédie de Panly.
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12 CHAPITRE I". — CARACTÈRES GÉNÉRAUX et l'installation dâlinitive de la bibliothèque. Celle-ci, au moment de la mort de Soter, comptait déjà, dit-on, deux cent mille volumes. Mais Philadelphe la doubla, et construisit pour la loger un édifice approprié, qui faisait partie, semblc-t-il, des bâtimente du Musée. Une seconde bibliothèque, logée au Sérapéum, contenait encore environ cinquante mille volumes, probablement des doubles de la grande bibliothèque. Évergètc, après Philadelphe, continua d'enrichir la collection avec une ardeur passionnée qui ne reculait devant aucune dépense : on raconte qu'ayant emprunté aux Athéniens, moyennant une caution de soixante-quinze mille francs, l'exemplaire officiel des tragiques, copié autrefois sous l'orateur Lycurgue, il abandonna sa caution et garda l'exemplaire '. Bref, la bibliothèque finit par comprendre environ sept cent mille volumes; c'est le chiffre qu'elle avait atteint lorsqu'elle fut brAlée en 17, après l'entrée de César à Alexandrie'. Déjà des particuliers, avant les Lagides, avaient formé des collections de livres. La plus importante avait été, dit-on, celle d'Aristote, qui du reste futachetée en bloc par Philadelphe^ Aucune n'était comparable à celle d'Alexandrie. Toute la littérature grecque était là, depuis Homère jusqu'aux plus récents philosophes. Un bibliothécaire en chef, assisté sans doute de collaborateurs nombreux, surveillait ce trésor. Il ne se bornait pas à le surveiller ; il s'appliquait à le rendre plus accessible et plus utile, à l'accroître aussi, par des tables, des catalogues, des commentaires, des éditions nouvelles, des études lexicologiques et grammaticales de tontes sortes. Chaque bibliothécaire était nommé à vie. Tous furent des savants illustres. Le premier en date est Zénodote ; viennent ensuite Cal-