‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 235 sur 514 · PHII.OX; SA VIE · texte numérisé non relu

PHII.OX; SA VIE

eerdotate qui semble avoir tenu un haut rang parmi les Juifs d'Alexandrie, Philon reçut dans sa jeunesse une double éducation, hellénique et hébraïque, des plus complètes'. Il connut tous les grands écrivains de la Grèce, poètes et prosateurs, mais plus particulièrement les philosophes, et, entre ceux-ci, Platon, dont l'influence lo pénétra tout entier'. En même temps, ilétudiaità fond t'ÂncicD Testament, non seulement en lo lisant luimême, mais en l'entendant commenter dans les écoles juives et dans tes synagogues. Devenu homme, il semble avoir vécu constamment dans le milieu où il avait élô élevé, aimant la retraite et se donnant avec amour k cette philosophie religieuse qui était tout pour lui. Lui-même comptait alors au nombre des principaux docteurs de la sagesse révélée; et l'on sent que la plupart de ses ouvrages, avant d'étro écrits, ont dû être professés à l'école ou dans [le temple. Il vécut ainsi, sous Auguste et sous Tibère, de plus en plus renommé parmi les siens pour sa vertu, pour sa science et pour son éloquence. C'était un homme grave, détaché du monde, que l'on devait vénérer profondément. Sous Caligula, d'a-

1. Soare«9 de la biographie de Philon : Suidas, ^iXbiv 'IauCaIo< ; Photins, Bibl., lOi; pais de nombreux tétnolgnagnes dÎBperttés; lea ptas importants eoat ceux de Ptiilonlui-roémo, notamment dana ses iaite Contrt Flaccut et Sur Vambauadt. De nos jours, la biographie de Philon tiirnt naturellemcDt «a place dans tous les ouvrages relatirs à ea philosophie, dont il sera question un peu plus loin. Citons à part les pages que lui a consacrées Benan dans la dernier Toiume de son Buloxre d'hrall. Consulter, comme étude d'ensemble, l'article de Daehne. dans VEncyclop. de Ersch et Gruher.

t. il est curieux de comparer à cet égard l'éducation de Philon il celle de l'historien Joseph, tes idées des Juifs d'Alexandrie à celles des Juifs de Jérusalem. A Jérusalem, l'éducation d'un jeune isriélile de bonne famille est purement juive: à Alexandrie, elle 'e. II n'est pas même sûr que PhU il cite la Bible d'après la traduce l'a dit E, Havel, jusqu'à en être

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434 CHAPITRE II. — D'AUODSTE A DOMITIKN

bord, puis sous Claude, les Juifs d'Alexandrie, mal vas de la population grecque ou égyptienne, furent en bulle à de terribles épreuves. On excita contre eux la colfere du prince, on les massacra, on voulut les forc«r à introduire dans leurs synagogues les statues des empereurs. Dans ces cruelles circonstances, Philon, déjà vieuxj ne manqua, pas à son peuple. Il s'arrAcha à la retraite qu'il aimait, à ses études chéries, pour remplir le rdle dangereux dont la confiance des siens vonlail l'investir. Il se rendit en ambassade à Rome auprès de Caligula, il y retourna peut-être encore sous Claude. Rentré sain et sauf à Alexandrie, il semble y 8%^ aclie\'i sa vie studieuse en écrivant jusqu'à la fin *.

Les écrits de Philon étaient très nombreux. Notre collection, quoique fort étendue, n'est pas complète. Elle s'est grossie pourtant, depuis le siècle dernier, de quelques ouvrages, ou parties d'ouvrages, qui ont été retrouvés dans une version arménienne et traduits en latin, el aussi d'un petit nombre de traités *et de fragments, dccoaverts dans diverses bibliothèques. Elle peut par suite s'enrichir encore. Telle que nous la possédons, elle sonlève des questions d'authenticité, de classement et de chronologie, qui sont loin d'être résoluesi. Ne pouvant

1. La Ifgende des rapports de PbiloD aveel'apdlre Pierre et md discipli! Marc ne repose que sur des eombioalsons arbitraires, Esns TDleur historique. Elle Ecmble provenir, coiïinieon peut le conjectbrcr par le tâmoignage de Pbolius {Diblioth., luS), de ce qu'on b cru voir dans les Thérapeutes décrils par l'hilon des cëiioLites cbré-

2. Entre les itoinbrcDX ëcril^ rclalils â ces questions, indiqnoDB seulement les plus importants. Uaehoe, Vther die Scbriflen Phih't, 1833. el Geschicktlfclie Danltllung der jud. Alexandriniichen Btligimtphthsoiihie, 1831; Gfrôrur, K>-Hacke Ottihiehtt dea Vrehratmthumê, 183! (le 1. 1 est relatif à Philoo); Orossmann, D* Philonû Judai opemm continua terie et orJinf cftwnotosico, 1841-18; SchUrer, ou v. cité; enfiD Massebicau, Du classement de» (cuvret de PhiUm, dauB la HtbUMi. de l'École des Hautes Éludes, seet. des se. relig., t. 1 : nooB suivons en graadu partie les indications données dans cette dit-

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PBILOM; SES ÉCRITS 426

ici entrer dans des discussions qui seraient iniinies, nous nous contenterons de quelques indications générales.

Les ouvrages de I%iloa 'se divisent assez naturellement en deux groupes. Le premier comprend tous cetix qui se rapportent à l'explication du Pontateuque ; le second, un certain nombre d'ouvrages do propagande ou d'apolof ie, ot quelques traités philosophiques.

Le premier groupe formait une longue série continue. C'étaient d'abord les Questions et Solutions sur la Genèse ot l'Exode, dont Jl nous reste seulement quelques fragments, soiten grec, soit en latin. Venait ensuite le Commentaire allégorique de la Genèse, dont nous possédom la plus grande partie sous divers titres. M. Massebiesui a montré comment l'autenr, tout en suivant l'ordre de son texte, en tirait, par l'interprétation allégorique, une • bistoire continue de l'âme », depuis sa formation jus' qu'au degré de perfection qu'elle peut atteindre et qui était rcprcscnlé par le type de Moïse '. La série se complélait par une Exposition de la loi, qui prenait pour point do départ la création du monde, montrait ensuite la loi réalisée sous une forme vivante dans les biographiosd'Abraham, d'isaac, de Jacob, de Joseph*, et enfin étudiait lo dècalogue et les lois particulières, de façon à en tirer toute une législation religieuse, morale et politique. C'est à peine si nous possédons la moitié des ouvrages où se développait cet enchaînement de pensées.

Le second groupe offrait presque autant de diversité qu'il y avait d'unité dans le premier. On y trouvait d'abord le Moïse que nous lisons encore en trois livres, avec

I. Tout récemment, E. Herriota repris celte quea lion, avec des ïuBB quelquefois divergentea ; Philon le Juif, Paris, 18BS.

1. H&ssebie&u, out. cité. Ce Moi*t, qui rormalt le deroier tonte de celte série, n'est pas celui que nous poscàdous, lequel appartienl à un autre groupe.

î. De ces quatre biographies, noua n'avons plus que celles d'Abraham et de Joseph.

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plusieurs traités qui le complètent {Sur l'humonité, Stir te repentir, Sur la noôli-sse'). Tous ces écrits s'adressaient aux païens qui se sentaient attirés vers le judaïsme. Philon y combattait leurs préjugés et leur ouvrait la voie, soit en leur faisant connaître le législateur d'Israël et sa doctrine, soit en répondant à leurs doutes et à leurs objections. — Dans les 'ritoOaTuwî, aujourd'hui perduS: il semble qu'ayant un dessein analogue, il en poursuivait l'accomplissement par une méthode un peu différente '.

— C'était encore une pensée de propagande qui lui avait fait composer cette Apologie des Juifs, à laquelle Eusèbe rapporte le fragment qu'il nous a transmis Sut les Esséniens. Il semble naturel d'y rattacher aussi le traité Sur la vie contemplative, dont l'authenlicité a élé si vivement discutée, mais qui paraît bien porter son empreinte personnelle. — Le récit de V Ambassade à Caiigula, si intéressaol, et l'écrit Sur Placeus, soûl deux ouvrages très voisins des précédents par l'esprit, mais distincts pourtant, et indépendants l'un de l'autre.

— Enfin, il convient de mettre dans le même groupe quelques ouvrages philosophiques, qui s'adressent aussi à un public mêlé, aux paTcns aussi bien qu'aux juifs, et même plutôt aux païens. Tels sont l'écrit perdu ^w l'esclavage de tinsensé, celui que nous possédons Sur la liberté du sage, s'il est réellement de Philon, enfin les Traités sur la Providence et l'Alexandre, traduits de l'arménien, et à propos desquels il convient do faire toutes les réserves nécessaires quant à leur forme primîlivo.

Cette immense série d'écrits témoigne non seulement d'une merveilleuse activité, mais aussi d'une remarquable puissance d'esprit. On y sent partout du larges pensées et de grands desseins, qui se développent avec ampleur et patience, sans précipitation, sans sursauts, sans

1. Le litre de cet ouvrage est tort ubacnr pour nous at a t\é interprété diversement.

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PHILON; SA MÉTHODE ET SA DOCTRINE 427 ioterruptions. Les dégager et les examiner en détail est l'affaire de la philosophie. Four l'objet que nous nous proposons ici, il suffira d'étudier sommairement, dans l'ensemble de cette grande œuvre, l'esprit et le talent de Pbilon, en marquant à grands traits l'influence qu'il a exercée, soit sur la philosophie néoplatonicienne, soit sur la littérature chrétienne.

La méthode de Philon, dans ses commentaires sur l'Ancien Testament, c'est l'interprétation allégorique pratiquée avec une liberté, ou plutôt une fantaisie, qui nous paraît à nous un déG perpétuel au bon sens '. Cette méthode, Philon l'a reçue toute faite. Elle avait été appliquée par la philosophie grecque, par les Stoïciens surtout, à l'interprétation de la mythologie ancienne et à celle des textes classiques, spécialement des poésies d'Homère. Elle était passée de là à Alexandrie, et nous savons par Philon lui-même que ses prédécesseurs en faisaient usage depuis longtemps pour expliquer l'Ecriture, qu'ils considéraient pourtant comme révélée, 11 n'a donc rien innové à cet égard. Mais, en raison de la conservation de sesœuvres, c'est chez lui que cette méthode nous apparaJl le plus clairement. Ainsi traitée, l'Ecriture n'est vraiment plus qu'un prétexte. Méprisant le plus souvent le sens littéral, qui lui parait indigne de Dieu, il fait dire au texte tout ce qu'il veut. Et c'est ainsi qu'avec une assurance sereine et vraiment étonnante, il y retrouve, sans la moindre difficulté, les grandes doctrines de Platon, d'ArIstote, de Pylhagore, celles des Stoïciens, qui, selon lui, ont été toutes empruntées par leurs prétendus auteurs à la source juive.

La doctrine qu'il tire de là ne peut être indiquée ici qu'en quelques mots '. Un dieu unique, qu'il essaye de

I. Voir, pour plus de délails sor ce point, Zeller, Pfiil. de GriKh., t. V, p. 3*7 et Buiï, t Zeller, ou», ei'^. Rappelons ausBÎ l'expoaé de Vacberot dans

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428 CHAPITRE II- — D'AUQUSTE A DOMITIEN dégager autant que possible de toute détermination, afin de le rendre plus pur; un dieu qui est l'être, l'absolu, l'un, mais qui pourtant, par une contradiction nécessaire, se trouve posséder aussi certaines qualités humaines, la bonté, l'activité, la volonté. Puis, pour ne pas mêler co dieu au monde, pour ne pas être oblige surtout de lui imputer le mal physique ot moral, toute une série d'êtres intermédiaires, d'ailleurs insuflisammcnt définis et classés, des êtres qui sont quelque chose de lui et qui ont pourtant uDe existence distincte, ses puissances ($wx(x«t;), dans la conception desquelles nous reconnaissons à la fois les Idées platoniciennes, les causes aristotéliques, la raison créatrice des Sto'iciens, les démons de la mythologie païenne et les anges de la Bible. Parmi ces puissances, la première, la pluscont' tamment en scène, est le Vorbe {Aôyoî), qui apparaît, dans toute cette doctrine, comme un intermédiaire nécessaire entre le vrai dieu et le monde '.

Cette métaphysique est dispersée dans tous les écrits de Philon, d'où il faut la dégager ; ot justement à catue de cela, elle ne semble pas s'être organisée en un système très complet ni très fortement étudié dans ses détails. D'ailleurs, quelque intérêt qu'elle inspirât à son auteur, elle le préoccupait moins que la morale. Le grand objet qu'il se proposait, c'était la vie spirituelle, pour lui-même et pour les autres : tous ses écrits tendent à définir, à recommander, à célébrer cet idéal. Ss doctrine morale esl stoïcienne on son fond; elle l'est par son ascétisme décidé, par son dédain absolu de tout ce qui ne dépend pas de la volonté, par l'idée qu'elle se fait du sagO: par sa notion du progrès (icpoxwrn), 1"' ^^ la loi même de la vie. Et pourtant, sous ce^ ressemblan-

son nUloire de l'École d' Alexandrie, t. I. Cf. Herrlot, onv. cfté, 1. U, Exposition de la phitotophie de Philon.

1. J. Réville. Le logot, d'après Philon d'AlexandTtt, GenèTfl, 18J7.

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philon; sa DOCTBINB 420

ces frappanl«3, des diOérencas très sensibles éclatent, dès qu'on y regarde de près. La morale do Philon est en réalité pénétrée de l'esprit juif et de l'esprit platonicien, et parla elle est bien plus voisine du christianisme que ne l'était le stoïcisme. Fondée sur la croyance à une révélation et à une inspiration divines, bien loin de faire du sage une sorte de dieu, elle ne conçoit la vertu que comme un don d'en haut, sans cesse renouvelé; la Dotion do la grâce lui est essentiellement inhérente. De là vient qu'elle n'a rien de l'orgueil ni de la sécheresse des Stoïciens. D'ailleurs elle ne se complaît pas en ellemême ; son idéal n'est pas humain ; elle est mystique et parfois enthousiaste. Le rêve de l'&mo éprise du bien, c'est, pour Philon, de se détacher du corps et de la terre, de s'élever jusqu'à Dieu, de vivre en lui, dans une contemplation pleine de joie et d'amour. Aussi, tandis que les Stoïciens du temps s'attaclient minutieusement à régler tous les détails de ]a vie, à en prévoir toutes les circonstances, lui, au contraire, en mcditalif exalté, semble oublier le plus^souvent toutes les menues choses d'ici-bas, qui ne l'intéressent ni ne le préoccupent, et sa pensée monte, d'un doux essor, jusqu'à ces hauteurs sereines qu'elle considère comme sa vraie patrie. Si l'extase n'est pas encore pour lui un besoin constant, s'il n'y vise pas, par un dessein arrêté et conscient, comme à l'état suprême où doit tendre la philosophie, on ne peut nier du moins que le mouvement même de ses sentiments ne l'y porte, comme à leur terme naturel.

C'est en cela précisément que consiste la personnalité Ae Philon; et cette personnalité, tendre et pieuse, tout aaimce d'une religion d'amour, est aussi ce qui le rend original et intéressant comme écrivain. Les sentiments qui remplissent ses écrits et la manière dont il les traduit font de lui, au point de vue littéraire, une sorte

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430 GHAPITKIÎ II- — D'AUGUSTE A DOJIITIES d'intermédiaire entre Platon et les écrivains chrétiens. Ceux qui disaient de lui, comme le rapporte Suidas <, qu'il tt platonisait ».- traduisaient ingénieusement une impression juste, mais qui a besoin d'être détinîe et complétée.

Bien des affinités naturelles rapprochaient Philon de Platon, et il n'avait qu'à suivre son instinct pour se développer, en tant qu'écrivain, sous l'influence prédominante et constante de cet admirable modèle. 11 ressemble à Platon jjar l'abondance facile, par le courant large cl libre du style, par une ampleur qui est ordonnée sans èlTc périodique; il a, comme lui aussi, quoique à un moindre degré, le don d'associer sans disparate la poésie à la prose, l'invention des images, la faculté de rendre vivantes les choses abstraites, celle de mélanger la subtilité de la dialectique ù une certaine grâce originale de rêve cl de sentiment.

Mais, outre qu'il est très inférieur à son maître par l'imagination, il manque absolument de cet instinct dramatique qui prétait tant de vie et de variété à la dialectique platonicienne. Son abondance est presque toujours prolixe et devient vile monotone. D'ailleurs, il est bien loin de cette spontanéité charmante, qui n'avait pu se produire qu'en un moment bien court, dans la floraison toute jeune de l'atticisme. Bien qu'il rejette très heureusement le vocabulaire technique cl disgracieux des écoles de philosophie contemporaine, il emploie encore trop de termes abstraits, quelquefois aussi des expressions recliercliées, dont le sens précis demeure obscur. La rhétorique des écoles, sans le dominer, ne lui est pas non plus étrangère, surtout dans tes parties narratives de ses œuvres, où il met en scène des per-

1. SuiJas. i^flu. : 'EnLo'Jcr,<ii te >.Ôpv napVo.o^ Hiàiuvi, <;>; %i[ il;

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philos; L'ÈGBIVAIN iii

sonnages. 11 y a donc de l'artifice dans Ba manière, comme dans celle des meilleurs écrivains grecs de son Icmps; et peut-être, à cet égard, ses écrits les plus soigucs, tels que son Moïse par exemple, sont-ils dans l'ensemble do son œuvre les moins réellement platoniciens.

Mais ce serait lui faire tort que de s'en tenir à ce point de vue. Le mérite original de Fhilon comme écrivain n'est pas d'avoir reproduit quelque chose du langage de Platon; c'est bien plutât, à mon avis, d'avoir souvent réussi à traduire des sentiments nouveaux dans une forme appropriée. La Grèce païenne avait peu connu le mysticisme ; du moins, elle ne t'avait exprimé qu'accidentellement dans sa littérature. Philon est le premier prosateur qui ait su s'adresser à Dieu, ou parler de lui au.\ hommes, avec cet accent de piété ardente et cette sorte de solennité sincère qui allaient devenir ordinaires aux écrivains chrétiens.

Pour préciser cette observation, remarquons d'abord «pi'il a déjà, quand il parle des œuvres divines, la magnilicence à demi poclîque, mais en même temps profondément religieuse, des futurs prédicateurs chrétiens :

u Ou«ll'i'un qui enirerait il^ns une cité bien policée, où toute la vie piiblwiue serait or.lre et beauté, ne se dirail-il pas aussitôt : Vollù unti cité qui a pour la gouverner des cliefs eicellenls? Eb bien, celui qui arrive Ujhs la elle vraiment grande, je veux dire cet univers, et qui contemple la montagne et la plaine égiilemenl remplies d'animaux el de plantes, le cours des fleuves qui naissent des sources et celui des eaux torrentielles, les mouvements des lucrs, l'heureux équilibre de la température et la succession des saisons de l'année, puis le soleil et la lune, ces guides, du Jour et de la nuit, et ces révolutions des astres, fixes ou errants, qui tournent comme "D cliœur de danse avec le ciel tout entier, n'esl-il pas naturel, wi plutôt n'cst-il pas nécessaire, qu'il conçoive aussitôt un

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432 CHAPITRE II. ~ D'AUaUSTB A DOMITIKN

dieu, qui en est lo père et le créateur et eu même temps le guide suprême'? »

Sai)s doute, l'idée exprimée ici remonte au moins jusqu'à Socrate. Mais il y a, dans l'allure de la phrase et dans la pompe des expressions, une sorte de lyrisme, fait & la fois d'admiration naïve, de conviction ardeale, et d'amour, qui prête à cette très vieille idée ua accent nouveau.

Et encore, il n'est question dans ce passage que du monde extérieur. Combien Pbilon ne sera-t-il pas plus original, quand il parlera de cette vie spirituelle qui lui est si chère et dont il a fait son domaine propre! Ecoutons-le, lorsqu'il paraphrase les paroles de Moïse devant le buisson ardent, priant Dieu de se révéler à lui. Ici, le sentiment qui s'exprime est celui de la foi inspirée par l'amour, l'élan de l'àmc qui veut connaître Dieu pour le mieux aimer, et qui n'attend que de lui l'illumination dont elle a besoin ; et c'est par conséquent l'une des inspirations fondamentales du christianisme :

« Ah ! KévÈle-moi qui tu es en yérilé. Car, s'il ne s'agissait que de ton existence, l'univers me l'a enseignée; il t'a fait connaître à moi, uomme un fils fait connaître son père, comme l'ouvrage fait connaîtra l'ouvrier. Mais ce que tu es eu ton essence, voilà ce que j'ai soif ds savoir ; et cette scieace-Ià, il n'est pas une des parties de l'univers entier qui puisse m'en donner l'accès. Donc, je te prie et je t'implore, pour que tu accueilles la demande d'un suppliant, qui est plein de ton amour, et qui ne veut adorer que toi seul. La lumière ne se manifeste par rien d'étranger à elle-même : elle est sa propre manifestation; et, de même, toi, tu peux seul le faire connaître à nous. Voilà pourquoi je crois mériter d'être pardonné, si, manquant de maître, j'ai osé me jeter à les pieds, pour me faire instruire par toi-même >. »

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çhilon; l'écrivain 438

A câté de ces passages pleins d'élan, on pourrait en citer plusieurs autres où se laisse pressentir un aspect un peu différent de la littérature chrétienne, la méditation grave et triste sur Lfes peines de la vie, adoucie par la piété qui se réfugie en Dieu. Détachons seulement quelques lignas des pages touchantes où l^hilon, en géniissaot sur les circonstances qui l'ont arraché à sa vie tranquille, laisse deviner la consolation qu'il trouve à revenir, dès qu'il le peut, à ses hautes contemplations ;

« Si tout à coup, dans cette tempête de la politique, un inslant de calme m'est donné, alors, ouvrant mes aileit, je m'élève au-dessus des Ilots; je m'éUmce presinie dans les routes de l'air, porté par les souffles dw la science, qui me conseille «ins cesse de fuir avec elle, de me soustraire à ce dur esclavage, non seulement des hommes, ma s des affuîres, qui fondent sur moi de tout cùté comme les eaux de l'orage Kt pourtimt, dans ces épreuves, il convient encore de remercier Dieu, de ce que, couvert par les vagues, je ne suis pourtant pns englouti. Non, ces yeux de l'âme, que quelques-uns croyaient fermés à jamais par la perte de toute espérance, je les ouvre toujours, et j'y laisse pénétrer la lumière de la sagesse, sans vouloir abandonner toute ma vie aux ténèbres K »

A coup sur, ce n'est plus là du Platon; c'est quelque chose de neuf et de personnel, où la poésie de la Bible se mèlo aux souvenirs classiques, sous l'influence prédominante d'un mysticisme qui appartient à un autre âge de l'humanité.

Voilà ce dont il faut tenir compte pour apprécier justement l'influence et le mérite de Philon. Comme penseur, il a été le principal promoteur d'un grand renouvellement de la philosophie ancienne; il annonce déjà le néoplatonisme, et aussi la théologie chrétienne, en ce qu'elle a de commun avec cette doctrine '. Mais son in-

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