PLTITARQUE; FORMES DE SES ŒUVRES 49S
conférences ou dissertations et de tous ses traités. Jamais, la disposition des parties no résulte chez tui du développement organique d'une idée. Non pas qu'il aille au hasard en dissertant. Il semble qu'en général le sujet à traiter devait lui apparaître d'abord sous la forme d'une provision d'anecdotes, de traits historiques, d'apophtegmes, d'où se dégageaient immédiatement un certain nombre de réflexions. Le travail de composition con- KÎslait à répartir rapidement ces éléments dramatiques sous un certain nombre de chefs, qu'il rangeait ensuite eux-mêmes suivant un plan propre h les faire valoir. Ordonnance le plus souvcntsuperûcicUc, mais agréable et claire. Ainsi disposées, les idées sans doute ne nous mènent pas, par une progression constante, à une connaissance de plus en plus profonde de la vérité; mais elles s'éelairent peu à peu, et elles se lient avec souplesse, avec aisance, sans confusion et sans effurt. On se promèue, pour ainsi dire, à travers le champ à explorer ; à chaque pas, on y découvre quelque aspect intéressant. Ce qui charme le lecteur qui n'est pas un philosophe de profession, c'est la variété, la quantité de choses concrètes qui s'offrent à lui. Non seulement l'auteur, avant d'écrire, a dû avoir en vue certains traits narratifs, mais en outre, à mesure qu'il écrit, son imagination lui fournit, chemin faisant, d'ingénieuses comparaisons ; sa mémoire lui rappelle des mots célèbres, des passages d'auteurs, des vers surtout, — car il en sait par cœur plus que personne; — son esprit lui suggère de piquantes réDexioos. Tout cela forme un tissu brillant, aux couleurs mélangées, qui amuse les yeux. Examinez l'assemblage de près; l'art se réduit à peu de chose, la pensée directrice est faible et peu personnelle. Ce maître de philosophie est surtout un causeur et un conteur. Seulement, il n'est pas de ceux qui causent à l'aventure, ni qui racontent tout ce qui leur passe par la tête.
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494 CUA.P. III. — RENAISSANCE AD II' SIÈCLE Il a du sensj de la tenue, une certaine méthode même, qui suffit à la plupart des lecteurs; et, ainsi, sa causerie est vraiment une dissertation, qui se propose d'instruire, et qui instruit en effet.
Beaucoup de ses écrits sont en forme de dialogues '. Cette forme, la philosophie l'avait créée à son usage au IV* siècle avant notre ère, et on sait ce qu'en avaient fait Platon, Escliinc, Aristote, et beaucoup d'autres. Depuis, elle l'avait, semblc-t-il, à peu près abandonnée; sans doute parce que le dialogue exige un art très délicat, et que ni li>s Stoïciens ni les Epicuriens ne se souciaient d'art littéraire,
Plutarquo la reprit, certainement sous l'influence de Platon, et parce que le sens de l'art se ravivait alor» dans le monde hellénique. En le faisant, il se proposa d'abord de plaire à ses lecteurs : il lui sembla, non sans raison, que cette forme rendrait plus intéressants les sujets qui s'y prêtaient, qu'elle donnerait à la philosophie quelque chose de vivant et de dramatique, qu'elle aiderait par conséquent à faire valoir certains exposés d'idées par J'agrément extérieur. Et peut-être obéît-il aussi à une autre raison. Aimant, connue nous l'avons vu, la sociélo et les entreliens, ce fut un plaisir pour lui que de chercher à en reproduire l'image. Puis, en s'attachant à celle
). Nous iicissi'idons quinze dialogues sous Il> nom de Plutarque; mais il faul écarter lo Banquet des Sept Sages, qui n'ost certaini!ment pas de lui. Restent d«nc quatorze dialogues auttienliques. Bavoir : Préceptes de santé, Manière de supprimer la colère, âur f S de Delphes, Sur Us oracles de la Pythie, Sur la cessation des oraelet. Sur les délais de la vengeance divine. Sur le démon de SoeraU. Propos de table, l'Èroliijue, Sur le visage qu'on voit dans la lune. Sur l'intelligence des animaux: de terre et de mer, le Grgltos, Sur les notions communes contre les stoicutnt. Qu'il n'est pas même possible de vivre agréablement selon la doctrine d'Èpicure. 11 faut y ajouter les dialogues perdus : Sur Cdme, S'il serait utile de connaître l'avenir. Sur la chose, et peul-clre quelques autres, dont la toeaic ne se laisse plus deviner dans les tragmeots.
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PLUTARQUE; formes de ses œuvres 495
imitatioado la réalité, il s'aperçut vite, s'il ne l'avait pas deviné tout d'abord, qu'elle pouvait avoir une valeur philosophique. Elle se prêtait mieux à mettre en relief les rapports des idées avec les hommes, à faire comprendre et à étudier les sentiments qu'elles excitent; il y avait profit pour un lecteur intelligent à voir en action comment elles s'appellent tes unes les autres, par quelles rencontres elles naissent ou se développent, quels scrupules elles suscitent parfois, comment et pourquoi certains esprits.ou plutôt certaines âmes, hésitent devant les exigences de la logique, et enfin comment l'homme, être complexe, so comporte dans la recherche de la vérité. Ce spectacle, si instructif et si suggestif, c'était celui que Plutarque prérérait dans la vie quotidienne : il eut plaisir à le transporter dans la fiction.
Les Proposas table, qui sont desimpies conversations. Dotées au jour le jour, et transcrites en abrégé, nous montrent bien ce qu'il y a de réalité solide dans ses dialogues, il eut rarement la mauvaise idée de vouloir s'en passer. Le dialogue Sur le démon de Sacrale est le seul où il ait tenté de mollre en scène fictivement des personnages historiques et un grand événement, qui est ici la reprise de la Cadmée par Pélopidas. Cela fait une composition qui est franchement mauvaise. Plutarque n'était pas assez grand artiste pour conduire une action aussi compliquée, pour donner de la vie à de tels liommes. et pour associer une discussion théorique à un drame. Son GrifUox, où l'entretien a lieu entre Ulysse et un do ses compagnons transformés par Cîrcé, n'est qu'une ébauche inachevée, sur laquelle il est dinicile de se prononcer. Laissons de côté ces exceptions. Le vrai type du dialogue de Plutarque, c'est celui où il se met en scène lui-même, soit sous son nom, soil BOUS un nom fictif, avec ses frères, ses amis, avec des personnages, réels ou imaginaires, mais pris dans la so-
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496 CUAP. III.— ItENAISSANCE AU 11* SIÈCLE
ciété contemporaine. Il y en a six ou sept de ce genre qui comptent entre les meilleures de ses œuvres subsistantes ; ce sont les seuls dont nous ayons à parler,
A coup sûr, il n'est pas permis de les comparer, mémo de loi», aux dialogues de Platon, ni pour l'intérêt des idées et des sentiments, ni pour la conduite de l'action, ni pour la peinture des personnages. Ce que nous venons de dire de l'ordonnance des dissertations s'applique nécessairement aussi à celle des dîalo^es; l'esprit de l'auteur ne change pas avec la forme de son œuvre. Mais, d'autre part, on ne peut nier que cette forme, dans plusieurs au moins de ces entretiens, n'ajoute au mérite des idées un charme qui lui est propre. Ouelques-uns sont censés être tenus à Delphes; et. bien que flutarque ne profite pas, autant qu'il l'aurait pu, des ressources que iuiolTrait le décor, il y a comme une harmonie secrète entre les souvenirs du lieu et les sentiments des personnages, qui donne à ceux-ci plus de valeur. La peinture des caractères, sansavoir heaucoupde relief, n'y est pas non plus insignifiante. La plupart des interlocuteurs étant réels. Plutarquc n'a eu qu'à se souvenir pour laisser à chacun d'eux les traits essentiels de sa physionomie. Ils diiïèrentagréablement par la nature des idées, par le tour d'esprit, par l'humeur, par le plus ou moins de vivacité. Lamprias, le frère de l'auteur, aime les paradoxes, il discute pour discuter, il intervient vivement, et presque toujours par saillies; Plutarquc, lui-même, est indulgent, grave avec bonne grâce, il se prête aux objections, sans oublier jamais qu'd cherche le vrai. A côté d'eux, on voit figurer des croyants inquiets, des sophistes voyageurs qui apportent des récits de pays lointains, d'honnêtes curieux dont la bonne foi se prend aux difficultés soulevées. En somme, nous avons là sous les youx, bien mieux que dans de simples traités, le spectacle de la société contemporaine.
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PLUTARQUE; FORMES DE SES ŒUVRES 497 A côté de la dissertation et du dialogue, la troisième grande forme littéraire dont Plutarque fait usage est celle de la biographie, et il n'en est aucune qu'il se soit rendue plus personnelle. Mais le mérite littéraire des Fies tient trop étroitement à la matièr? même dont elles sont faîtes pour qu'il soit possible de l'étudier ici séparément; nous y reviendrons un peu plus loin. Contentons- nous dédire, dès à présent, que le talent de raconter est un de ceux que Plutarque possède à un degré remarquable» et qu'il le manifeste dans tous ses écrits, quelle qu'en soit la forme. Car, dans tous, on Irouve, presque à chaque page, des narrations variées, depuis la simple anecdote jusqu'au récit historique proprement dit. 11 y excelle par une manière naturelle, ainéc, qui devine les sentiments, qui les explique et les peint à la fois, sans aiTectation de vivacité ni de concision, mais sans longueur, surtout par sa sympathie pour tout ce qui est humain et par l'absence complète de rhétorique. Il décrit peu. L'extérieur des choses ou l'allure des personnages n'est pas ce ce qui le frappe; son imagination est médiocre. Mais, au lieu du dehors, il voit le dedans, ce qui vaut mieux. Il est moraliste, partout et toujours, sans prétention, et peut-être sans beaucoup de profondeur, mais avec sens et finesse, avec grâce, aimablement.
Qu'il ait cherché à plaire, cela ne peut être mis en doute. Et toutefois, dans ce siècle de sophistique, il faut te louer de sa simplicité. Nul n'a été plus ingénument préoccupé de la vérité. Ce qu'il peut avoir parfois de bel esprit, de légère affectation, nevient jamais de la recherche ; c'était le ton de la société où il vivait, il n'a pu s'en débarrasser entièrement. Au fond, il aime les idées justes pour elles-mêmes, et le bon goût est à ses yeux une des formes de l'honnêteté. Essayons de montrer tout ce qu'il y a de sincérité dans ses écrits, et com-
HiU. de la LiU. grtcqa:. — T. V, 32
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ËCLË I
498 CHAP. III. — RENAISSANCE AU II* SIÈCLE bien" la nature qui s'y révèle est humaine, gé libérale, digne d'éire aimée.
Avant tout, il importe, au milieu de la variôté de ses œuvres, de déterminer la direction générale est les habitudes essentielles de sa pensée.
Plutarque est un Platonicien décidé. Diis lo temps de sa jeunesse, lorsqu'il étudiait à Athènes sous Amnmnios, c'est à l'tatun qu'il s'est attaché. Et, toute sa vie. sans jamais dévier, il lui est resté profondément lidèlc, non par tradition ni convenance, mais par la plus constante et la plus sincère adhésion de l'esprit et du cœur. Cet attachement est né d'une élude approfondie, que les points les plus obscurs du système platonicien n'ont pas rebutée. îS'ons pouvons en juger encore par le traité Sur lanaissance de l'âme d'après le Timée (nsp! tt.ç êv Ttiutiùi ^n>;(^oYOvix;], oij les questions les plus subtiles de la métaphysique de Platon sont élucidées avec une remarquable pénétration ' ; par les Questions platoniciennes (nixTWïtwèCTîT/.^tstTx), au nombre de dix; enfin, par plusieurs entretiens qui figurent dans les Propos de table, et par un grand nombre de passages dispersésdans d'autres œuvres *.
D'ailleurs, cette foi platonicienne, si éclairée, ne s'est pas enfermée en elte-méme ni complue dans son assu-
1. On traité, Hdressù par Ptutarque à ses fils, cous est parvenu BOUS d''u:c formes. L'un des textes nous donne l'ieuvre même de Plutarquo, avec quelques lacunes malheureusement. L'autre en est un abrilpé.
S. Ajoutons à celte liste plus!
le grand écrit Sur l'Ame, et ui »eloii Platon, qu'il cite dans la Psychogonie du Timte, ch. .
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PLUTAaQDE; SA DOCTRINE FONDAMENTALE 499 rance. Ptutarquo a voulu connaître à fond les autres doctrines, et il les a examinées jusque dans le détail. Cet examen a fait de lui un adversaire décidé dos Stoïciens et des Épicuriens. Contre les premiers, il a composé le traité Sur les contradictions des Stoïciens (n£,5i iïtuixûv MvTtM;jiiTWv) et celui où il prétendait démontrer Que les paradoxes des Stoïciens dépassent ceux des poètes ("Oti 7taf«SoÇôT«pa o' STH'.xot Tûv xoiDTûy if^ouaiv) ' . Contre les seconds, il a écrit la Béfulation de Cololès (llpà; KoiéTïiv), le dialogue intitulé Qu'Un'?/ a pas même de plaisir à vivre selon É/iicure ("Oti o'^Si Z^v Iotiv r.Si'w; xxt ' 'ETTixoupov), enfin les quelques pages Contre la maxime « qu'il faut cacher sa vie » (E; xotiù; eXpT,Tï'. xà Xi6e ^tûctx;). Tous ces traités, quelle qu'en soit la fornu' et la valeur, nous le montrent très au courant do la lilléraiuro des Stoïciens et des Epicuriens. Il no les connaît pas seulement par les réfutations de ses maîtres: il les a lus lui-même et annotés, et, s'il se sépare d'eux si résolument, c'est bien en connaissance de cause.
Ces sentiments tenaient en réalité à ce qu'il y avait de plus intime chez Plutarquo. La pliilosopliie de Platon convenait merveilleusement àia tendance religieuse, idéale et modérée de sa nature. Il ne pouvait souiTrir ni le panthéisme des Stoïciens, qui confondait Uiou avec le monde, ni leur déterminisme, qui lui paraissait contredire la conscience humaine et diminuer la bonté divine, ni leur morale outrée, qui méconnaissait l'homme. II avait en horreur le relâche ment des Epicuriens, leur insouciante incrédulité, déguisée sous une vaine apparence de religion, et- surtout leur prétendue sagesse pratique,
1. Le second de ces Écrits no nous osl parvonu que sous la t-rm-: d'an abrégé assez insignifiant. Lo traité Sur les nations comnimirs {llipi Tùv xoivûv (vvotûv Kpô; toù; Ztuixoù:) ne Rcmblc pas être de Plutarque. Mais celui-ci avait en outra écrit nn livr» perdu Coiitrt Cltri/sippe (Contrad- sloic, 10, 13),
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500 CHAP. III. — RENAISSANCE AU II* SIÈCLE dénuée de bonté et de beauté. Au contraire, Platon lui oiFrait une théologie à son goût, un dieu personnel et vivant, qui était le Bien, et (jui avail créé le monde selon les lois mêmes de la beauté; une cosmogonie pleine de grandeur et de poésie, propre à charmer l'imag^inaiion tout en satisfaisant la raison ; une morale large et haute, qui appelait les facultés de l'homme et ses plus nobles sentiments à s'épanouir harmonieusement dans l'individu et dans la cité. Tout cela, pour Plutarque, c'était l'hellénisme même, c'est-à-dire, sous une forme admirable, ce qu'il aimait par dessus tout dans la tradition de son pays depuis Homère, et ce qui constituait comme le fond de son âme. En outre, ces belles doctrines, qui l'enchantaient, n'étaient pas emprisonnées dans un dogmatisme étroit. Nul n'avait su autant que Platon mélanger I0 doute à la croyance, et réserver, jusque dans les plus beaux rêves, la part secrète des interrogations. Or cela encore était grec, et Plutarque en jouissait délicieusement. Bien qu'il remontât par sa doctrine générale au delà de l'Académie probabiliste, il n'entendait pas ce- .pendant la renier, et il inclinait à ponser qu'elle n'avait pas rompu violemment l'unité de la tradition. S'il aimait à croire, c'était donc en homme d'esprit, et il n< goûtait pas les afTirmations tranchantes.
Mais de ce que Plutarque n'a voulu être que Platonicien et l'a été avec tant de naturel et de sincérité, il d« s'ensuit pas qu'il n'ait subi à son insu l'influence des autres doctrines, de celles même qu'il écartait, et des idées qui peu à peu s'étaient répandues dans le monde depuis Platon.
Si c'était ici le lieu d'étudier en détail sa philosophie, il serait intéressant de montrer ce qu'il doit au néopythagorisme, soit dans certaines spéculations sur ta vertu des nombres, soit dans le tour de ses préceples moraux. Il faudrait montrer aussi comment les livres
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plutarque; sa doctrine fondamentale 501 de morale pratique des Stoïciens lui ont apporté quantité d'observations, de conseils, de méthodes, dont, il a fait son bien, sans parler des sentiments qu'il leur a dus. Sa religion, qui est platonicienne en son essence, nous laisserait voir, elle aussi, quantité d'éléments nouveaux, venus de tous côtés. Nous y noterions la grande importance donnée aux génies ou démons, intermédiaires entre Dieu et l'homme, la tendance à confondre les diverses croyances par uo ingénieux système d'interprétation, le besoin d'expliquer l'origine du mal, etc. Sur plusieurs de ces choses nous aurons à revenir tuut k l'heure. Il suffit ici d'avertir immédiatement le lecteur, pour qu'il ne se représente pas le platonisme de Plutarque comme une sorte de docilité absolue et exclusive.
Rien n'est plus instructif à cet égard que ses rapports avec l'école péripatéticienne. On a très bien établi que Plutarque, bien loin de fondre dans une doctrine uni' que les idées de Platon et celles d'Aristote, a toujours témoigné un goût médiocre pour ce dernier et qu'il semble même avoir peu lu ses ouvrages proprement philosophiques '. Mais, si cela est vrai, il l'est aussi qu'Aristolc et ses disciples ont exercé la plus forte influence sur son esprit par l'exemple qu'ils ont donné de collectionner des faits à titre de documents. II suffit de voir combien d'informations dedétail Plutarque emprunte àAristote lui-même, à Théophrasle, à Straton, pour se rendre compte de ce qu'il leur a dû. Il appelle quelque part Théophraste « celui de tous les philosophes qui a le plus aimé à écouter et à se renseigner »(âvîipxçiXT;xoov xai ioTOpuiov iwp' ôvfivoû» tùv çtXocôywv) '. Celte qualité, dont il était ravi, il la possédait lui-même au plus haut degré, jusqu'au point où elle confine à un défaut. Elle était naturelle en lui, cela n'est pas douteux ;
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502 CHAP. III. — IlENAlSSANGt; AU 11' SIÈCLE
mais il est certain aussi qu'elle se sentit autorisée, encouragée, aillée pur les illustres exemples de ces maîtres de la pensée. Or celte vive curiosité du fail particulior, du dclail précis, des choses rares, manquait à peu près complètement à Platon. On ne saurait donc trop remarquer combien, à cet égard, Plularqueest peu platonicien. L'érudition curieuse, infinie, jamais lasse, le goût des problèmes, la poursuite des faits historiques ou des phénomènes naturels, et le besoin de les expliquer, voilà ce qui le fait 'péripatéticien, quoi qu'il en ail.
Comme on le voit, les dispositions fondamentales de Plutarque sont complexes. Pourtant elles sont liées les unes aux autres très intimement, et forment ainsi un tout, qui se retrouve à peu près identique dans ses productions les plus variées. C'est ce que nous allons moatrer en parcourant les principaux groupes de ses œuvres.
« Les hommes qui voient juste, 6 Oléa, prient les dieux de leur donner tout ce qui est bon ; mais c'est surtout la science des choses divines que nous cherchons à atteindre, autant que cela est possible à l'homme; et nous leur demandons de nous l'accorder '. » Ces paroles expriment un des sentiments les plus profonds et les plus constants de Plutarque. Il a eu l'âme religieuse, et le souci de connaître Dieu a été capital dans sa vie.
Sa doctrine fondamentale en théologie est celle de Platon; et si on lui eût demandé dédire ce qu'est Dieu, quelles sont ses œuvres et ses relations avec l'homme,
PLUTABQUE ; SES ÉCRITS RiîLIGiKUX 503
il est certain qu'il eût renvoyé le questionneur au Timée, ilont il acceptait les idées. Seulement, il ne faut pas conclure de là que sa religion, quand il l'exprime, s'olFre sous le même aspect que celle de son maître. Lea mêmes doctrines essentielles peuvent, en des temps différents, provoquer des fuyons de sentir fort différentes, et par suite inspirer diversement les écrivains qui les créent ou qui lea acceptent. Ce que nous avons à rechercher ici, ce ne sont pas les formules abstraites de la religion de Plutarquc, c'est bien plutôt ce qu'elle nous révèle de l'homme dans l'écrivain.
Platon, né en un temps yù la vieille mythologie poétique était encore très puissante sur le peuple, où elle dominait la vie publique, devait s'eQorcer de dégager l'idée de Dieu du polythéisme confus qui la compromettait aux yeux des penseurs; et il pouvait le faire avec joie, heureux de voir apparaître peu à peu devant sa raison un ensemble d'idées qui lui semblaient à la fois pures et solides. La situation de Plutarquc était tout autre. De son teofips, la vieille religion hellénique avait perdu sa puissance sur un grand nombre d'esprits : elle s'était comme refroidie et désenchantée pour beaucoup de ceux même qui lui restaient fidèles. De grandes sectes philosophiques, qui faisaient profession de la respecter, la dépouillaient en réalité de tout ce qui avait fait sa force et sa beauté. Les Stoïciens, si puissants sur lea meilleurs esprits, réduisaient les anciennes divinités helléniques à l'état d'allégories, et confondaient Dieu lui même avec soaœuvre. Les Épicuriens, qui attiraient la foule des esprits moyens et vite satisfaits, leur montraient des dieux lointains, ignorant l'homme, ignorés de lui, des diçux qui ne l'aimaient pas et qu'il ne pouvait aimer. D'autre part, les religions étrangères envahissaient de tout côté le domaine de la croyance grecque; et, avec elles, s'insinuait tout un cortège de
504 GHAP. III. — RENAISSANCE AU 11° SIÈCLE superslitions. Le polythéisme hcllônitjue, c'est-à-dire en somme l'hellânisme lui-même, était menacé.
Comment, daiisces conditions, un croyant intelligent, fùt-il d'ailleurs optimiste par nature, comme PluLarque, n'aurait -il pas ressenti quelque inquiétude? Le temps n'était plus des belles et libres recherches, des rêves désintéressés, oii l'imagination devançait la raison. Il fallait, bon gré mal gré, répondre aux objections, défendre les dogmes attaqués, au besoin les modifier ou les développer pour les accommoder aux temps nouveaux, en un mot faire œuvre d'apologiste. C'est pour celte raison que les écrits religieux de Plutarque appartiennent tous à la littérature militante, autant du moins que leur auteur, avec sa nature sage et modérée, éprise de paix et de conciliation, pouvait être militant.
Celui où il a mis le plus de passion, et probablement un des plus anciens, est le traité de ta Superstition, Si l'antithèse qu'il y poursuit entre l'athéisme et la superstition, deux excès également condamnables à ses yeux, a quelque chose d'un peu artificiel, si la dialectique y fait tort parfois à l'observation, qu'on voudrait plus libre et plus complète, du moins le point de vue hellénique s'y manifeste avec éclat. L'auteur déteste le fanatisme, les pratiques violentes inspirées par la peur, sentiment qui outrage Dieu et qui dégrade l'homme, tout ce qui compromet la famille el la cité. Une allusion à la prise de Jérusalem en 70 nous laisse voir le mépris naturel de ce fils de Platon pour les sombrt^sectateurs de la Thora ; leur héroïsme ne l'a pas touclff; avec le Socrate du Protagoras, W ne comprend le courage que comme une des formes de la raison. La religion qu'il aime est douce et humaine; elle ne veut pas se prêter à concevoir un Dieu jaloux, cruel, semblable à un maître inintelligent et méchant. Bien loin de comprimer l'àme.
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plutarque; ses écrits religieux 505
elle la <lilate. En l'emplissant de piété, elle entend surtout l'emplir de joie, de conliance, de raison et de liberté.
Les trois dialogues pythiques (Sur l'E de Delphes, Sur les oracles de la Pythie, Sur la cessation des oracles), sans doute postérieur!! de quelques années, nous montrent, sous une forme plus douce et plus naturelle, le développement du même état d'esprit. Ils ont en commun ce caractère très intéressant que la religion de l'auteur s'y attache au temple d'Apollon Delphien, comme à son centra naturel . Cela se ul la distingue de celle de Pla ton, qui no tient nulle part à la terra, aimant mieux suivra, dans l'espace céleste qu'elle imagine, la course du char de Zeus et son cortège de dieux. Flularque n'a pas cet essor de poésie ; et, de plus, il tient à son sanctuaire, il l'aime comme l'âme de la Grèce antique, il est heureux d'en dire les mystères et d'en défendre la renommée.
Dans i'E de Delphes, il s'amuse à faire passer en revue par ses personnages les interprétations, possibles ou non, de cet Ë mystérieux qui figurait au dessus de la porte du temple; son dessein est d'aboutir à une dernière explication, pleine de haute philosophie, qu'il met dans la bouche de son maître Ammonios. Cette lettre onigmatiquc, c'est le salut que le dieu veut se faire adresser par ses fidèles, lorsqu'ils entrent dans sa demeure : K El, tu es » ; c'est l'affirmation de la divinité, qui a en propre la plénitude do l'être, tandis que nous n'en avons, nous, en participation que des parcelles. Ainsi, tout en se jouant d'abord dans son érudition, la pensée de l'auteur monte peu à peu plus haut ; elle finit par découvrir, dans le dieu hellénique par excellence, le dieu universel en ce qu'il a de plus pur. Tout grand qu'il est par la raison qui devient son essence même, ce dieu reste ainsi bien humain et national par les traditions évo-
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50c GIIA.P. lU. — RENAISSANCE AU [1* SIÈCLE <juccs, par ce lemple où il a mis son verbe, par celle discussion même, savante et libre en sapiélé, dont il a été l'inspirateur et le sujet.
Il y a plus de curiusité inquiète, tout au moins plus de préoccupation des doutes contemporains, dans la discussion sur les Oracles de la /*;/M(V. Pourquoi le dieu, qui .parlait en vers, lorsque la Grèce était grande, parlet-il^cu prose aux contemporains de l'auteur? A cette question embarrassante et qui pourrait aller loin, les rôpoiises sont nombreuses et. variées. Tous ces Grecs de Plularque sont ingénieux et inventifs. D'ailleurs, les solutions importent moins pour nous que le ton nicmc du dialogue et sa direction générale. Du point qui nous semble essentiel, il n'est pas même question. Aucun des personnages ne met en doute la réalité des oracles. Que cette antique révélation divine ait pu n'être qu'une longue fourberie, ou tout au moins une illusion puérile, voilà ce qu'ils ne veulent pas même énoncer. Ces pro- - pos d'impies sont ignorés de parti pris; nulle part, on ne les discute directement. Tout au plus, peut-on dire qu'on les prévient par les raisons qu'on imagine. Pour nous, cela donne à tout l'entretien quelque chose d'enfantin, si nous le lisons tant soit peu en philosophes. Mais peut-être n'est-ce pas le vrai moyen de le comprendre : il faut y assister en spectateurs sympathiques, ea amis des vieilles choses grecques : alors, on sera charmé de voir avec combien d'esprit ces honnêtes gens s'entretenaient eux-mêmes dans des illusions aimées, qui tenaient à l'âmo de la patrie.
Le dialogue Sur la cessation des oracles, auquel s'appliquent en partie les mêmes réflexions, doit son intérêt particulier au grand rôle qu'y jouent les génies ou démons. Il y a là de curieuses explications, accompagnées de récits merveilleux, sur ces êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, bons ou mauvais, sujets aux pas-
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sions, aux maladies, à la morl, auxquels on impule tout ce qui dans les vieilles légendes (qu'on ne veut pas rejeter) est en désaccord avec l'idée de Dieu. Un grand nombre d'oracles relèvent d'eux et disparaissent avec eux. Toutefois, cette explication n'est pas complète aux yeux de l'auteur; c'est surtout par les rapports de Dieu avec la matière qu'il cherche à se rendre compte du fait qui est le sujet du débat. Quoi qu'on pense de sa théorie, les historiettes que les personnages du dialogue se racontent les uns aux autres sur la mort de Pan, sur les génies des îles de la Bretagne, sur te vieux prophète de la mfer Erythrée, sont attachantes par leur merveilleux simple et naïf; même aujourd'hui, elles ne nous laissent pas iadiSérents. Non seulement elles plaisent par leur tour dramatique, par un piquant mélange de mystère et de précision , par le frisson d'inconnu dont elles sont pleines, mais de plus elles nous mettent sous les yeux bien vivement l'étal d'esprit des hommes instruits de ce temps, leurs étranges crédulités, leur goût du surnaturel et leur manque total de sens critique. A cet égard, la valeur documentaire du dialogue est d'autant plus grande, qu'il nous fait entendre avec plus do vérité, grâce au talent de l'auteur, l'accent même des personnages.
A ces trois dialogues pythiques, il faut joindre l'entretien Sur les délais de la vengeance divine, qui ne se rapporte, il est vrai, ni au sanctuaire de Delphes ni & l'oracle, mais qui est censé tenu, lui aussi, à Delphes, dans le portique du temple. Plutarque y défend la doctrine de la providence, non pas contre toutes les objections des Épicuriens et des incrédules, mais contre certaines de ces objections, celles qui se rapportent à l'exercice de la justice divine. La plupart de ses arguments, il les emprunte à ses devanciers : beaucoup se
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508 CHAP. III. — RENAISSANCE AU II" SIÈCLE trouvaient déjà dans le De Providenlia de Senèque, les deux écrivains ayant puisé aux mêmes sources. Toutefois, si le fond est ancien et commun^ la dialectique de Plutarque a su se l'approprier. Ces vieux arguments sont rajeunis par l'ampleur qu'il kur donne, par la variété des réflexions accessoires, parl'aiiondance et la précision des exemples; il est possible même que d'autres arguments, en petit nombre, lui appartiennent en propre. La thèse en elle-même n'en est peut-être pas très sensiblement fortifiée ; mais ce qu'on ne peut nier, c'est que Plutarque, avec sa modération, avec son optimisme, avec sa douceur insinuante, ne réussisse à en atténuer certaines conséquences paradoxales'. Il estliumain, même quand il se trouve en opposition momentanée avec la conscience humaine. Bien loin de la froisser, 11 n'a rien plus à cœur que de la mettre de son côté. Dans l'injustice apparente, il trouve, avec une pénétration vive, des compensations réelles, qu'il fait valoir sans rhétorique, par un sens juste de la vérité. 11 en trouve surtout dans sa croyance à une justice au delà de la mort : idée qu'il développe sous forme narrative, avec son talent ordinaire do conteur, dans le récit relatif à un certain Tliespesios de Soli, qui mourut d'une chute et ressuscita trois jours après, non sans rapporter de son séjour chez les morts de notables révélations.
Il n'y a pas lieu d'insister ici sur l'entretien intitulé Du Démon de Sacrale: œuvre médiocre, qui ne pourrait, il est vrai, être négligée dans une étude complète sur la démonologie de Plutarque, mais qui n'ajouterait rien à l'idée que nous cherchons à nous former de lui en tant qu'écrivain religieux. Nous ne ferons aussi que noter en passant le récit mythique du grammairien
1. Justement cellea que Joseph de Maistre, en traitant le même sujet, rend au contraire irritantes, par exemple le cas des enfants punis pour les fautes de leurs ancêtres.
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plutarque; ses écrits RELIGIEDX 509
Sylla à la fin du dialogue Sur le visage qu'on voit dans la lune. L'Imagination de l'auteur s'y déploie en une sorte de rêve mystique, sur l'existence dos âmes après la mort et sur l'origino des génies., et il y mêle aux spéculations les plus aventureuses une incontestable poé-
IjC dernier des ouvrages tliéologiques de Plutarque dont nous ayons à parler est l'écrit Sur /sis. C'est une sorte de consultation, donnée à une Grecque instruite et pieuse, du nom de Cléa, qui était affiliée à la religion isiaquo, alors si répandue dans le monde gréco-romain. Le dessein manifeste de l'auteur, c'est de dégager de cette croyance étrangère tout ce qu'elle contient de vraiment religieux, au point de vue hellénique et rationnel qui est le sien. Tâche délicate, qui révèle k la fois sa largeur d'esprit, son goût naturel pour toutes les formes sincères de religion, son immense érudition, et les ressources de son interprétation. Infiniment curieux pour l'historien et pour le philosophe par tous les renseignements qu'il contient, ce traité n'a pas pour le simple lecteur l'attrait des dialogues dont nous venons de parler; il est trop chargé de détails, sous lesquels les idées générales ne se laissent pas toujours apercevoir assez clairement. Si, toutefois, on s'y attache malgré la première impression, il est difficile de ne pas s'intéresser à la tentative de l'auteur, en mesurant les difficultés dont il essaye de sortir. Car, d'une part, il est trop respectueui des traditions, trop porté à croire, pour nier purement et simplement le mythe d'Isis, et il lui parait qu'il doit y avoir un fond de réalité dans des récits aussi antiques et vénérables. Historiquement, ces récits, enco qu'ils ont de vrai, lui semblent devoir être rapportés à des démons, dont les meilleurs sont devenus des dieux. Mais, d'autre part, ces fait», en |eux-mêmes, sont trop
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510 CHAP. III. — RENAISSANCE AU II* SIÈCLE pauvres, trop inccrlains, pour alimenter une religion digne de ce nom; ils ne prennent leur valeur véritable que par les interprétations qu'on en donne. Parmi ces interprétations, il faut, selon lui, rejeter celles qui, sous couleur d'expliquer les failstraditionncls, leurôtcnttout caractt;re divin. Au contraire, il convient d'accepter et de synthétiser toutes celles qui, derrière des récils antiques, découvrent la puissance divine en action. Ainsi le mythe, pour Plutarque, semble èlreà la fois réel ctsymbolique : réel dans une mesure vague, que nul ne peut déterminer exactement; symbolique, suivant les forces de l'esprit qui l'interprèle el qui, en s'aidant des traditions, dos rites, dcsétymologics, et aussi de la libre spéculation, en dégage de hautes significations philosophiques. Pour sa part, il retrouve dans le mythe d'Isîs la conception dualislique do Platon, où Dieu s'oppose à la matière. Méthode applicable, suivimt lui, à toutes les religions ; car toutes, en ce qu'elles ont de çain, ne sont que des formes locales, héréditaires, d'une même croyance universelle, des manières diverses de proclamer les mêmes vérités. El la sagesse est pour chacun de rester fidèle aux pratiques de ses pères, en remontant par la raison jusqu'aux idées simples qu'elles impliquent et que la philosophie met en lumière '.Voilà comment, sans sortir de l'hellénisme, ou plutôt grâce aux ressources que l'hellénisme lui offrait, il s'élève à l'idée d'une religion universelle, qui rapprocherait tous les hommes, sans les arracher à leurs cultes particuliers.
Si nous embrassons maintenant d'un seul regard toute cette philosophie religieuse, il est difficile de nier qu'elle n'enferme bien des contradictions. Elle tend manifestement à épurer le polythéisme traditionnel, à le mettre