ORIGINES DB LA SOPHISTIQUE
valeur et de sa puissance, cette ambition dcviot plus vive encore. Or, catro toutes les formes littéraires, aucune ne lui convenait mieux que l'éloquence. C'était celle qui se prêtait au plus grand nombre d'usages, qui mettait le plus en lumière ses représentaals, qui pouvait le plus aisément rassembler en elle-même les mérites divers de tous les genres, puisqu'elle touchait à la fois à l'histoire, à la jurisprudence, k la philosophie morale, à la dialectique, k la poésie même. Plus libre d'ailleurs que la poésie, plus mêlée aussi aux inlérèts du jour et plus en état de s'en servir, elle semblait répondre, d'autre part, bien plus que la philosophie ou l'histoire, à un» conception complète de la beauté, car elle faisait pdu> lai^c place aux mérites de l'invention et de l'arrangement, sans parler de ceux de l'expression et du débit. Pour toutes ces raisons, elle était cérame la forme prédestinée, sous laquelle l'art hellénique pouvait espérer renaître et fleurir eocorc, avec tout son éclat et toutes ses délicatesses.
Ainsi, ce furent vraiment les besoios de l'esprit grec et la force de sa tradition qui ta poussèrent au premier rang. Mais c'est à l'état de la société qu'elle doit ses caractères propres.
Depuis la chute de la liberté grecque, l'éloquence avait déserté la place publique el avait dil renoncer aux grands sujets politiques. Pourtant, elle avait continué à s'exercer dans les écoles, et même à se produire au dehors, soit en présence d'auditoires choisis, soit dans des cérémonies, soit devant les magistrats. Mais l'école était son domicile propre. Tous ses représentants illustres • étaient des maîtres de rhétorique par protessiun, qui ne devenaient orateurs que par occasion. L'empire et la renaissance hellénique ne changèrent rien à cela. L'éloquence, privée de l'agora, eut toujours son foyer dans l'école, et ce fui de l'école qu'elle rayonna au dehors.
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Son caractère ilistinclif lui vient de là. Alors même qu'ello cherclie à agir, dans les assemblées, devant les tribunaux, dans les ambassades, ce n'est jamais une éloquence d'action, au vrai sens du mot, car elle porte sans cesse avec elle les habitudes scolaires. Le sophiste est, par dérmition, un professeur qui compose des discours modèles, et, partout où il parle, sa préoccupation visible est toujours d'en composer de tels. Son éducation ne s'est pas faite au contact des hommes, dans la mêlée des intérêts et dos passions ; uniquement instruit par la lecture, habitué à l'approbation docile de ses élèves ou d'auditeurs choisis, il no peut avoir ni le sens de la réalité, ni cette sincérité d'inspiration qui vient du désir de faire triompher une idée juste. Quoi qu'il entreprenne, la grande affaire pour lui, qu'il s'en rende compte ou non, est do se faire admirer. Voilà pourquoi toute l'éloquence de ce temps est une éloquence d'apparat, une « sophistique » à proprement parler, qui vise surtout à paraître. Mais, telle qu'elle est, elle donne satisfaction à un besoin profond do l'hellénisme d'alors; elle lui procure l'illusion de la beauté littéraire; elle l'éblouit par des artifices prodigieux, qui no sont sans doute que de l'art frelaté, mais qui éveillent chez ses admirateurs, presque autant que l'art vrai, la sensation de la puissance de i'esprit, grâce à la variété des moyens et à la surprise de l'effet.
Par ses origines historiques, la sophistique se relie sans interruption à l'éloquence des contemporains grecs de Cicérun. Elle procède des écoles alors florissantes en Asie cl dans les îles. Aous la voyons grandir dans les Controverses de Sénèque le père, où figurent de nombreux rhéteurs grecs : mais ce n'est vraiment qu'à partir du règnede Xéron, ou, mieux encore, après l'avènement des Flaviens, qu'elle commence à prendresa place définitive dans le monde. C'est à Smyrne qu'elle jette le
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PItlïJCIPAUS SOPIlIaTES UU SBCONJ SIÈCLE 551
plus d'éclat ; mais clic règne aussi à Kphèsc, à Pcrgame, à Tarse, à Antioche, à Athènes, et pou à peu dans toutes les grandes villes du monde grec. Sa popularité va croissant sous >'éron et Trajan. Elle atteint son apogée sous Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, vers le milieu du second siècle; puis, elle se soutient et dure à travers les siècles suivants, jusqu'aux derniers temps do l'Iiellé-
Ses représentants sont légion. Le premier par la date, et le restaurateur de l'art, selon l'hilostrate, fut N ikétès de Smyrne ', qui se rendit célèbre,à la fois comme professeur et comme avocat, sous les Plavieos et jusque sous Nerva. Véritable orateur asiatique, àlaparole emphatique et sonore, dont les discours avaient quelque chose de dithyrambique. — A côté de lui, se place son disciple Scopélien'j do Clazomènc, qui enseigna également à Smyrne, avec un immense succès, sous les règnes de Oomitien, de Nerva et de Trajan ; il fut député par le conseil d'Asie à Domiticn pour faire lever l'interdiction
I. Philostrale, Vie* de> So/ih.. I, 19. C'est pn.'Bque certaine m ont le même que le Nîcélés Saccrdos, dont Pline le Jeune suivit les leçons en même temps que ei-lles do Quintilion (Epiai., VI, S;, et que Tacite mentionne dans le Dialogue des orateari, ch. xv, 5, composé probablement en 31 [Dialogue des or,, id, Goelzer, liilrod., p. xu). Uais il parait plus dimcile dj l'identifler au N'icâtés dont Scnèque le pore, dans s«b Conli-ocer et, lail mention cotiime d'un maître d^jà renommÔ bous Tibère, et dont il clic d'assez nombreux fragments ; car celui-là devait être n^ duns 1^'S pr^uiières années de notre âra et il aurait eu pn.r cunsnqucnt plus do 00 ans sous .\er va, qui monta
i. Piiilostralo, V. S., 1, £1. Sui las, ^xoni/isvô;. — Sur son ambassade pourtos vignes, consulter (outre Pbiiostr^ite) Suétone, Dùmilien, ch, vu. Sur tes pui^sies du Mkflès et de Scopolianos, voir pins loiD.IX.
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dont l'empereur voulait frapper la culture de la vigne. — Puis, le syrien Isée *, merveilleux improvisateur, que Pline le jeune entendit K Rome, probablement sous Trajan, et dont il a vanté le talent dans une lettre aussi piquante qu'instructive.
Dans la g'énération suivante, les plus illustres sont Secundus d'Athènes, le maître d'Hôrode Atticus, puis LoUianos et Polémon.
LoUianos, d'Ephèse *, disciple d'isée, et brillant improvisateur comme lui, vint à Athènes, sous Adrien, occuper, le premier, la chaire publique d'éloquence qui venait d'y être fondée, probablement par la ville *; il y fut stratège, titre qui lui donnait le premier rang dans la cité. C'était, au dire de Philostrate, un dialecticien subtil et inventif, fécond en mots frappants qui étaient autant d'arguments, mais médiocrement habile à composer. Il ne reste rien de lui.
Antonîus Polémon *, né à Laodicée de Carie, d'une illustre famille, après avoir étudié à Smyrne sous Scopélien, s'Illustra à son tour dans celte ville, comme professeur et comnne orateur, sous les règnes d'Adrien et d'Antonin. Son rôle public y fut très grand. Il eut l'honneurd'y présider les jeux Olympiques qu'Adrien y institua. Son éloquence apaisa les discordes de la ville et fit valoir en plusieurs circonstances les intérêts de ses habitants auprès des empereurs. Inscrit par Adrien au nombre des pensionnaires du musée d'Alexandrie, il prononça devant ce prince à Athènes le discours d'inau-
1. Philostrate, f. S.. I, 20. Suidas, 'Iiraîo;, fin de l'article, où il est appelé 'Ivaio; i p^up viûiipo;. Pline, Epiil.. II, 3. Juvénal, Saf. 1, 3, V, 7i, ellascolie.
S. Phil. V. S. I, 23; Suidas, AuJAnvi;.
3. Pbiloslrate, V. S. 1, 33 : UpoCnr, [ù> tov 'A«r,vT,(rt Opâve-j npûto;- Cf. Herlzberg, Hht. de la Grèce, traduction Bouché-I.eclercq, t. II. p. 361 (note î) et 113.