IRÈNÉE
moins, le mouvement littéraire qui se produisait alors dans le clirislianismc, et aussi les espérances que les chrétiens ne cessèrent do fonder sur la justice de Marc- Auréle '.
Bien plus importante assurément serait pour nous la collection des œuvres d'Ircnée, si elle nous eût été conservée. Irénée est en elTct un des docteurs les plus autorisés de l'Église chrétienue dans la seconde moitié du second siècle, et c'était en outre un esprit cultivé par l'hellénisme *.
Né probablement à Smyrne vers 125 ou 130, il y recueillit dans sa jeunesse la tradition chrétienne tout près de sa source, en écoutant l'évêque Polycarpe (mort en 155) et quelques autres anciens, qui avaient encore connu les disciples des apôtres. Plus tard, au temps de Marc-Aurèlo, nous le trouvons à Lyon. El c'est là qu'il est désormais fixé, d'abord comme simple prêtre, puis, après le martyre de Pothin en 177, comme évèque. Il y vécut, sauf quelques absences, jusqu'au temps de Septime Sévère, sous le règne duquel il subit lo martyre en 202.
Plusieurs de ses écrits ont été perdus et ne nous sont plus connus que par leurs titres ', Le grand ouvrage auquel son nom demeure attaché, c'est le traité en cinq
1. Ponr plus do détails sur ces dircra auteurs, consvItBr Bardenhewer, Palrologie. il, et Batiffol, LilUr. gi-ecque chrét., p. 89, 9i, 9».
2. Sur JréDée, Pbotius. cod., 120; Eusèbe, HUt. ecel.. V. i et 24 i Jérûme, EpUt-, 7S, 3 ; Grég, de Tours, I, 29. Tous les lémoignagaa Bur Irânée sont recneillis dans Haroack. Gtich. d. Alleh. Liter., t. I, p. 266 et sniv. — Études critiques ou biographiques : Freppol, S. Irénée tt Véloguence ohrilienns dans la Gaule pendant les deux prentifri «licfej, Paris. 1861 etlSBâ; Ziegler, /renaiij rfer BMcAo^non Lyon, Berlin, 1671.
3. Voir Bardenhewer, Palrologie, 24, et Batiffol, p. 205. Lettres conservées on partie, nolamment celle qui se rapporte aux sou* Tenira d'enfance d'Irénàe, Eusébe, ti'al. eccl., V, 20. Cette lettre a dn charme et une aimable simplicité.
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744 GHAP. V. — HELLÉNISME ET CHRISTIANISME contre, dès qu'il s'agit de faire connaître le christianisme, il se laisse aller, et le développement clialeureux sort vraiment de l'abondance de son cœur. Mais, là même, peu ou point de discussion ; le sentiment domine. Le Judaïsme lui semble une religion basse, servile, formaliste, attachée à des rites. La vraie religion pour lui, c'est la religion de l'esprit et de l'amour: et voilà justement de quelle nature est le christianisme, celui du moins qu'il conçoit et qu'il exalte avec une véritable éloquence, touchante par son imprudence même :
Les clirétiens ne sont séparés des autres tiomnies ni par les frontières, ni par le langage, ni par les coutumes. Ils n'Iiabitent pas des villes qui leur soient propres. Ils n'onl pas un IdiODie distinct, ils ne vivent pas d'une vie particulière... Domiciliés dans les villes grecques et barbares, partout où le sort les a placés, s'accomtnodant aux mœurs locales pour le vêtement, pour ta nourriture et pour tous les détails de l'existence, ils se sont constitué une forme de vie étonnante et qui parait à tous parado.>:ale. Ils ont chacun une patrie, mais ils y sont comme des voyageurs ; ilsparticipent à tout comme des citoyens, mais ils supportent tout comme des étrangers; toute terre étrangère leur est patrie, toute patrie leur est étrangère. Ils se marient, ils ont des enfants comme tout le monde, mais ils ne jettent pas ceux qui sont nés d'eux... ; ils sont en chair, mais ils ne vivent pas selon 1» chair; ils prient sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel ; ils obéissent aux lois établies, 6t ils sont supérieurs aux lois par leurs mœurs... En un mol, ce qu'est l'âme dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde'.
Et il continue ainsi, poursuivant ses antithèses, dures et frappantes. L'antagonisme du christianisme et de l'hellénisme, c'est celui de l'âme et du corps, de l'esprit et de la chair. La révélation par le Messie a apporté dans le monde la lumière que les hommes cherchaient en vain; Dieu ne les a laissés se tromper si longtemps
i. A Diogni le, ci.
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que poiir les convaincre de leur impuissance à la trouver; la vérité est dans l'imitalion de Dieu, qui consiste elle-même essentiellement dans l'amour du prochain et dans le détachement. De telles pages no peuvent être lues avec indilTércnco. Elles ont en cllcs-mèmos une beauté qui tient h la sincérité passionnée de l'auteur et à l'élévation de son idéal. L'art hellénique, sous une forme un peu raide sansdouLe, mais vigoureuse, se plie ici, pour la première fois dans le christianisme, aux besoins d'une âme d'orateur, qui se l'approprie.
Il sutiil de mentionner le Persiflage des pkUosopkes païens {iixTupito; tùv !^ çiVoTÔTtAv) qui nous est parvenu sous le nom d'Hcrmias, philosophe '. Moquerie facile et sans portée^ sur les contradictions et les systèmes des penseurs helléniques. A vrai dire, nous en ignorons entièrement la date, et il n'y a aucune raison probante pour rapporter cet écrit au second siiclo*. Il a d'ailleurs trop peu de valeur pour que la question soit vraiment importante.
Toutes les œuvres dont nous venons de parler sont plus ou moins des écrits de circonstance. Nulle entreprise intellectuelle de longue haleine; de courts traités, des apologies, des satires, partout la préoccupation d'un résultat prochain à atteindre, plutôt que celle d'un large enseignement à organiser. Un grand pas restait donc à faire. La pensée chrélieime, sous peine d'infériorité éclatante, devait se montrer capable de ces conceptions étendues, de ces vastes et fécondes synthèses qui avaient été l'honneur de l'hellénisme païen. C'est grâce à l'école catéclié-
i, Otlo, Corpui, t. IX. DieU, Doxor/rapki, p. 619, Berlin, 1379. a. llarnaek. Gesck. d. Aile/»: Lil.,t. I. [i. 78i; BardeTilit.'«er, ! 20.
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746 GH\P. V. — HELLÉNISME ET CHRISTIANISME tique d'Alexandrie et à son premier grand représentant. Clément, qu'elle ébaucha enlin, à la fin du second siècle, ce travail, d'oii dépendait son avenir.
Titus Flavius C.lemens ' était probablement athénien (Epiphane, Bérédes.. 32, 6), Il dut naître aux environs de 160. Tout ce qup nous savons de sa jeunesse, c'est qu'il voyagea d'école en école, en Grèce, en Italie, en Syrie, en Palestine, en Egypte, cherchant partout un enseignement qui le satisfit*. Il le trouva enfin à Alexandrie, oix il dut arriver vers 180, au début du règne de Commode, période de paix pour le christianisme ^ Dans ce milieu savant, l'église chrétienne avait hérité naturellement des méthodes et de l'esprit de la communauté juive d'où elle était sortie. On a vu plus haut, dans l'étude relative à Philon (p. 122), ce que les Juifs hellénistes d'Alexandrie avaient fait de l'exégèse biblique, sous l'inlluence de l'hellénisme. De bonne heure, les chrétiens, à leur tour, sembhmt avoir développé, selon leurs vues propres, cette exégèse allégorique et philosophique *. En même temps, ils s'appropriaient, sans plusd'esprit critique que leurs prédécesseurs, l'érudition, de bon ou de mauvais aloi, que ceux ci avaient mise au service de leurs idées. Ainsi s'était constitué
t. Nous n'avons pas de nuticu complète sur Clénicnl d'Ale:(andrie. Ce que nous sarons de lui provient des renseignements dispersés dans ses propres écrils et dans ceux d'Origène, d'Ëpiphane, d'Eusèbe, elc. — Principaux écrils sur Clament : ReinkcDS, De Clémente, preibytero alexanitrino, Komine, scriphiit, phiUtsopho, Iheo- A>ifo M«r, Vratislaviœ, 1831; E. Freppel, Clémenl d'Alej-andi-ie, Paris, 1865. Cil. Bieg. The CltrUUun Platoniit» of AUxandria, Oxford. tS86. — Nous ne citons pas ici les nombreux ouvrages où Clément est surtout considéra au point de vue du dogme. Voir la bililiographie donnée par Bardenhuwor, Palrol., !S, ^.