‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 454 sur 514 · NONNOS · texte numérisé non relu

NONNOS

toutes le3 légendes qu'il sait ; et il eu sait prodigieusement '.Far là, son poème est devenu peu à peu comme un immense répertoire de mythologie, et c'est à ce titre qu'il est surtout lu aujourd'hui de ceux qui le lisent. Mais l'histoire littéraire n'a pas le droit de l'apprécier ainsi ; car, malgré ses énormes défauts, il mérite mieux que co succès de pure érudition.

Ce qui manque lo plus à celte masse de vers, c'est de former un tout. Nonnos avait entrevu une idée maitresse, k la fois religieuse et morale, qui aurait pu être intéressante, et il n'a pas su en proliter. Ni la conception do l'épreuve imposée à Dionysos ni celle de la victoire d'une humanité meilleure ne sont vraiment mises en lumière. Il en résulte qu'en son ensemble, le poème n'est qu'un amas confus do récits. Si l'on en considère les parties, la composition n'en est pas meilleure. Non seulement les épisodes naissent sans raison suffisante, mais, de plus, chaque motif est amplifié àrinûoi, avec des redites qui dégénèrent en bavardage. Les procédés même du développement sont essentiellement so* phistiques ; à tout proposj des énumérations; et les énumérations chez Nonnos n'en fmissent plus. En outre, la déclamation à satiété, l'enflure puérile, le mauvais goàt, le besoin d'intervenir sans cesse et sans raison dans le récit. Tout un chant, le XXV"; est consacré par le poète & une double comparaison entre Dionysos et Persée d'une part, Dionysos et Héraclès, de l'autre. Nous prenons là sur le fait l'élève des sophistes traitant un des lieux communs de l'éloge. Bien entendu, il le traite avec toute la subtilité, toute la frivolité maniérée de ses maîtres. Même goût partout, dans les discours, dans les descrip-

1. LeB sources de son invention sont encore mal détprminfies. II a dû puiser dans les poètes alexandrins et dans les mytliograplien ; il n'est pas douteux qu'il ne lût les premiera. et qu'il n'ait pu, par conséquent, leur faire bien des emprunta directs.

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993 CHAP. VIII. — LA FIN DE L'HELLÉNISME lions, dans les récits même?. On dirait un Ovide emphatique et boursouflé. Ses personnages sont gonllés d'exagérations; ils s'agitent furieusement, et pourtant ils ne vivent pas. Son Dériadès.. son Orontès,. son Morrheus, chefs des Indiens, semblent conçus pour faire peur à des enfants; géants présomptueux et loquaces, ils ne nous inspirent ni terreur ni pitié.

Ce sont là des défauts criants; mais, quand on les a reconnus, il faut avouer qu'après tout l'auteur est un vrai poète. L'invention seule do cette œuvre tuuffue dénoterait déjà une remarquable puissance; un esprit médiocre n'y eitt pas suHî. Mais, de plus, dans cette invention, on sent une pensée de novateur et de chef d'école. L'épopée des purs homériques, tels que QuIdtus de Smyrne, était bien froide dans son élégance timide, et surtout bien incolore. Nonnos, par un instinct de créateur, s'est représenté tout autre chose : une série de tableaux éclatants, une action grandiose, animée, librement conduite, une versiûcation riche, abondante, sonore, qui se déploierait en expressions magnifiques. C'est cette recherche des tons chauds et de l'éclat, du mouvement et de l'effet, qui explique toute son entreprise.

Doué d'une imagination féconde, il tire de son propre fonds des épisodes, des scènes et des personnages comme personne en Grèce ne l'avait fait depuis bien des siècles; sa longue épopée est pleine d'enthousiasme; ses descriptions et ses récits sont d'une richesse de détails étonnante. S'il ne sait pas dégager ni manier les grandes passions humaines, faute de simplicité et de profondeur, il réussit du moins à représenter brillamment les dehors de l'action ; et il y a même des sentiments de second plan qu'il exprime avec bonheur : certains épisodes d'amour rappellent heureusement chez

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lui le souvenir de Théocrite. qu'il imile sans ]o copier '. Mais surtout, c'est un créateur de sons et d'images. Venu en un temps où la langue grecque semblait avoir perdu la faculté de se renouveler, il s'est fait une langue et une versification vraiment neuves, I/învention verbale, chez lui, est incessante et hardie : il crée à profusion (1rs compost'is nouveaux, et il se sert des mots anciens à sa manière. Le style qui résulte de là est un curieux mélange d'abstraction et d'images: complexe et même compliqué, surchargé, obscur, monotone, quelquefois incorrect, il a en revanche de l'éclat, de la force, do la noblesse, il n'est jamais insipide ni banal. Le vers, assujetti à des lois très rigoureuses, mais à des lois d'instinct poétique et non d'école, est sonore et comme chantant '. Il se prête aux effets de douceur aussi bien qu'aux effets de force; il met en valeur les épithétes brillantes et neuves, qui sont faites pour lui, comme il est fait pour elles. Ainsi, il y a là invention d'une forme appropriée aux chosesqu'elle traduit, c'est-à-dire un des faits qui caractérisent le mieux la création poétique.

Avec de telles facultés, Xonnos devait faire école; et il a en effet suscité des imitateurs. Malheureusement ce qu'il leur a légué, ce n'est guère qu'une forme de versification. On ne pouvait lui prendre ni son imagination ni son enthousiasme, et il n'avait créé ni thèmes épiques, ni figures vivantes, qui fussent de nature à se pcr-

1. Par exemple, an XV* chaat, l'amour du pauvre bouvier H^mnos pour la belle et ûère chasseresse Nikaea (v. 169-401).

i. Les principales particularités <le sa versillcation sont les suivailles : prédominance du dactylp. janiais deus spondées consécutlta; emploi fréquent de la césure trocliaïque au troisième pied; présence nécessaire de l'ucccnt Ionique sur une des deux dcrnié* res Sïllabos du vers, généralement sur la pénultième. Cette dernière habitude, qui est un premier pas vers la versification rythmique des Byzantins, devait rendre bien plus sensible à la lecture le caractère • chantant • que je signale. On a vu plus haut qu'elle se rencontrait déjà ches le fabuliste Babrius.

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1000 GHAP. Vlil- — LA FIN DE L'HELLÉNISME

pétuer après lui, II n'eu est pas muius vrai (jucn celle période extrême de riiellénisme, il nous apparait comme le seul qui ait fait, daus l'ordre de l'imaginai ion pure, quelque chose do grand.

Les Dionysiaques sont une épopée toute païenne; il est impossible de douter que >îunnos ne fût païen lorsqu'il la composa. Plus tard, il devint chrétien, sans cesser d'être poète. De cette seconde partie de sa vie date une œuvre d'un genre bien ditlérent, la Paraphrase du saint Évangile de Jean ÇsUta&tikr, toû xaTx 'luxwnv à'^'mi tùotyyeXiou), en trente et un chapitres ', La transcription en vers des livres éditants répondait à un goût alors très répandu. On croyait autour de Nonnos, et il dut croire comme ses contemporains, que la versificalion pouvait donner plus de prix aux récits du christianisme primitif. On ne s'apercevait. pas que Je travail du versilicateur,en cette matière, consistait surtout à inventer des épithéles superflues et à substituer des périphrases aux termes propres. iV'onnos n'a guère fait autre chose, malgré un effort de précision et de simplicité. 11 observe d'ailleurs ses règles métriques avec moins de rigueur dans sa paraphrase ovangélique que dans son épopée.

Voilà le maître : tel qu'il est, il a sa grandeur. Mais ses disciples, il faut bien l'avouer, ne semblent guère avoir été — si l'on en excepte uo seul poète de quelque mérite, Musée, — que de pauvres ravaudeurs de légendes rebattues. La médiocrité de leurs œuvres subsistantes décourage toute tentative de classement.

Tryphiodore était, selon Suidas, un Grec d'Egypte, grammairien et poète*. Outre une épopée historique Sur

1. Ëil. de A. Schc'indler, dans la Bibl. Teubncr, Leipzie. 1881. Voir la bibliographie très comiilèie qui forme le cL. t de la Préface.

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