YALBDB MORALE ET LITTÉRAIRE
immense du passé; on est bien aise d'élaler son savoir; on y met du pédantismc. Ensuite, comme la langue aiiibiante est prosaïque, un associe parfois d'une manière étrange des hardiesses archaïques à la platitude contemporaine. La langue de la poésie, dans ia Grèce ancienne, avait ou son vocabulaire propre et sacré, pour ainsi dire, dont les éléments, malgré leur diversité d'origine, s'étaient fondus, par ia vertu de l'usage et de la tradition, en un tout harmonieux et homogène. Mais cette harmonie était délicate et fragile. Au iii^ siècle. elle subit plus d'une atteinte. Et cependant, jamais poètes ne furent plus savants que quelques-uns des Alexandrins, ni même plus curieux d'art. Si leur langue ressemble trop à une mosaïque, elle en a aussi les qualités. Jamais on no prit plus de souci de bien choisir chaque mot et de l'enchâsser à la meilleure place. Chez un artiste comme Théocrite, ce sonci délicat donne des finesses exquises de ton. Chez beaucoup d'autres, le résultat n'est pas en proportion de l'eifort.
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La littérature alexandrine, comparée à celle des âges précédents, est incontestablement une littérature do décadence. Et si la littérature est en baisse, c'est que l'homme lui-même vaut moins. Il y a là un grand fait et une grande leçon.
Ce D'est pas h dire que chaque homme' alors soit moins intelligent, moins laborieux, moins savant que ses prédécesseurs; mais, au milieu de ses livres, dans son école ou dans son cénacle, dans les plaisirs de la cour, il vit en somme d'une vie moins complète et moins noble que dans les vieilles cités grecques. L'air qu'il respire est
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20 CHAPITRE 1". — CARACTÈRES GÉNÉRAUX moins fortifiant. L'individu s'isole et s'amoindrit ; sa vie particulière, dctactice du sol où elle s'attachait autrefois, ballottée dans l'immensitû de l'espace et du temps, va à la dérive; ou bien elle se replie sur elle-même et s'absorbe dans un égoïsme plus ou moins intelligent, mais qui atrophie ses plus hautes facultés. L'homme n'éprouve plus guère, en dehors de l'intérêt pratique, que l'attrait du plaisir ou la curiosité du dilettante. La religion, qui remplissait les cccurs d'enthousiasme dans les panégyries d'autrefois, n'est plus, pour l'âlile, qui seule s'occupe encore de littérature, qu'une mythologie. Le patriotisme est mort avec les patries. Les choses de la guerre n'intéressent que les soldats de profession. La politique se concentre dans le cabinet de quelques princes. La cour, les érudJts, les lettrés, les poètes, ne cherchent au fond que leur propre amusement, sous des formes dilTérentes. Une sorte d'épicurisme pratique envahit toute celle société. Les hautes sources d'inspiration sont taries, et ainsi l'abaissement moral a pour con* séquence directe l'abaissement littéraire et artistique. Jamais on ne vit plus clairement le danger do cette tliéorie qui se résume dans le mol célèbre, « l'art pour l'art ». La formule n'est peut-être pas fausse en ellemême, si l'on entend par là que l'art ne doit pas se subordonner à la morale au point de se faire prédicateur de religion, de patriotisme ou de morale. Mais elle est extrêmement périlleuse si elle conduit & oublier que tant vaut l'&mc de l'artiste, tant vaut son art, et qu'un artiste qui cesse d'être un homme dans la plus large acception du mot, est bien près de devenir un simple virtuose, c'esl-à-dire un manœuvre plus ou moins habile, capable de tout dire, mais incapable de rien trouver qui vaille la peine d'être dit. Le labeur des érudits n'est pas non plus une mauvaise chose en soi. Mais si l'érudit ne porto pas dans ses recherches le sens profond de
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la vie, la préoccupation de quelque chose do plus grand que l'objet particulier de sa recherche, il ne fait en somme qu'une œuvre assez médiocre. C'est ce qui arrive trop souvent dans la période alexandrine. On trouve cà et là quelques fleurs exquises de poésie, quelques grandes vues morales, quelques belles pages d'histoire. On y rencontre aussi des savants, et même de grands savants, parce que le propre de la science est de progresser toujours, à moins d'un cataclysme social : ici, les résultats s'additionnent et il se rencontre de temps en temps des hommes qui en font la synthèse. Mais, en somme, l'originalilé véritableest rare. Les plus belles créations 'artistiques de cet âge portent la marque del'époque : abus des souvenirs, de l'érudition sèche; ratîmcment qui se montre jusque dans l'excès d'une naïveté qui n'est pas simple. Le mol A'Alexandrinisme est devenu synonyme, en art, d'une délicatesse un peu mièvreet d'une habileté trop savante, trop bornée à l'extérieur des choses. 11 s'applique avec une entière justesse à toute la poésie de cette période, dont il exprime bien les défauts, en même temps que la qualité essentielle aussi, c'est-à-dire un goût persistant de la beauté, une rectierche de la perfection qui, même en des tentatives incomplètement heureuses, méritent pourtant d'être loués. 11 faudrait un autre mol pour caractériser les prosateurs de ce temps, si généralement étrangers au souci de l'art. Disons que leur malheur est peut-être de s'être trop bornés à faire, en tout genre, des inventaires. La Grèce classique était morte , embaumée dans les bibliothèques et dans les musées. Il s'agissait de la cataloguer et do l'expliquer, do la faire connaître aux nouveaux- venus, qui étaient même en partie des étrangers. Le sentiment qui animait ces travailleurs avait son côté noble : l'admiration et le respect du passé, une curiosité infatigable. Leur défaut, ce fui de vivre trop exclusivement dans ce passé
32 CHAPITRE I". — CARACTERES GÉNÉRAUX sons assez le comprendre. S'ils avaient eux-mêmes vécu d'une vie plus pleine, ils auraient mieux pénétré le caractère propre on même temps que la vie si riche de ce passé. Dans la période romaine, si inférieure à celle-ci pour la poésie et l'art, on trouve du moins une inquiétude morale qui est un germe de grandeur et de renouvellement. Le monde ancien se sent alors malade; ii a conscience de la crise qu'il subit et cherche des remèdes, qu'il ne trouve d'ailleurs pas toujours ; mais la recherche du mieux, en morale comme en art, est déjà une belle chose et une bonne chose. Les Alexandrins sont trop persuadés qu'ils continuent directement les générations précédentes; ils les étudient avec sérénité ; leur curiosité n'a pas d'angoisses. Les stoïciens sont presque les seuls, dans cette période, qui aient eu quelque ardeur agissaole et une sorte de tourment sur eux-mêmes. Aussi le stoïcisme, malgré ses paradoxes, est-il alors ce qu'il y a de plue vraiment grand et de plus fécond. Polybe aussi, gr&ce à des circonstances exceptionnelles, a vécu d'une vie plus pleine et vu plus loin que les autres. If est sorti du cercle étroit des purs lettrés. Il a compris Rome et s'est inquiété de l'avenir. Mais la foule des érudits n'a pas cette vigueur ; ils lisent, annotent, commentent, compilent, enfermés dans leurs livres et ne voyant qu'eux, ce qui n'est pas ia meilleure manière de les lire. Comme ils ont, sans ie savoir, réduit en eux-mêmes presque à rien la volonté, la sensibilité, l'imagination, toutes les forces actives de l'àme, qui sont aussi les sources de la littérature, il en résulte que tout leur zèle et tout leur labeur n'aboutissent le plus souvent qu'à un travail utile sans doute, méritoire même à beaucoup d'égards, mais en somme banal, médiocre et impersonnel.
Nous n'avons donc pas à étudier celte période de la même manière que les précédentes. Dans celles-ci, la
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