‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 106 sur 261 · LE RECIT. ORDRE ET MOUVEMENT · texte numérisé non relu

LE RECIT. ORDRE ET MOUVEMENT

péties, qui se fussent évanouies entre les mains d'un moindre poète, et qui, dans l'œuvre homérique, ont toutes leur valeur propre par la manière étonnante dont chaque situation a été tour à tour discernée et distinctement représentée. Qu'on relise par exemple, entre toutes ces scènes, celle de la fuite. Avec quelle clarté n'est-elle pas détaillée! Comme chaque moment en est indiqué et caractérisé avec justesse ! Tout est vu et dessiné d'un trait, les acteurs, leurs mouvements, le lieu du drame et les souvenirs qui s'y rattachent,. l'action elle-même et ses phases :

« Hector attendait ; Achille vint à lui, semblable à Enyalios, dieu guerrier et bondissant ; sur son épaule droite, sa lance, taillée dans un frêne du Pélion , vibrait dans sa course d'un mouvement terrible ; autour de sa poitrine, l'airain resplendissait semblable à la lueur d'un grand feu ou à l'éclat du soleil levant. Quand Hector le vit, un tremblement le saisit ; incapable de tenir pied désormais, il n'osa pas rester auprès des portes, et, terrifié, prit la fuite. Alors le fils de Pelée bondit après lui, sûr de ses pieds agiles, aussi prompt que l'épervier des montagnes, le plus rapide des oiseaux, quand il fond sur une palombe ; celle-ci, sous les serres de son ennemi, hâte sa fuite ; l'épervier, déjà sur elle, pousse des cris aigus, et sans cesse se jette en avant, affamé de la saisir. Tel Achille, avide de sa proie, volait droit à Hector; et le Troyen, tout tremblant, se rapprochait du mur de la ville d'une course effarée. Et ainsi au pied de la tour du guet et du figuier sauvage, tous deux, serrant le mur de près et suivant la route des chars, ils passèrent ; et ils atteignirent les bassins limpides où jaillissent deux sources du Scamandre tourbillonnant. L'une roule des flots tièdcs, et une vapeur s'en élève, comme si un feu brûlait en-dessous; l'autre en été coule aussi froide que la neige ou la grêle, ou que l'eau congelée. Tout auprès sont de vastes et beaux lavoirs de pierre, où les femmes des Troyens et leurs filles gracieuses lavaient les riches étoffes autrefois, quand c'était la paix, avant que les fils des Achéens ne fussent venus. C'est là qu'ils passèrent alors en courant, l'un fugitif.

Tautrc acharné à la poursuite ; devant, un brave fuyait, mais, derrière, un guerrier bien meilleur encore le poursuivait d'un pas agile ; il ne s'agissait pas alors de gagner une brebis ou une peau de bœuf, prix ordinaires proposés aux coureurs ; c'était pour la vie d'Hector dompteur de coursiers qu'ils luttaient de vitesse. Quand des chevaux habitués à vaincre courent comme emportés, ils tournent autour de la borne : un grand prix est proposé au vainqueur, soit un trépied , soit une femme dont le mari est mort ; ainsi Achille et Hector tournèrent trois fois autour de la ville de Priam d'une course efTrénée, et les dieux contemplaient ce spectacle ' . »

Tout est raison et justesse dans cette narration, si pathétique pourtant. Ni digression , ni réflexions oiseuses, ni remplissages d'aucune sorte, ni omission de circonstances touchantes ou simplement nécessaires. Le sentiment lui-même, si sincère et si fort qu'il soit, n'est point ce qui conduit le poète ; c'est la pensée qui le mène, et par conséquent c'est la raison. Jamais son émotion ne l'écarté de son dessein, jamais elle ne l'emporte au delà du but. Chaque chose est à sa place et reste dans sa mesure ; tout a son utilité, dramatique ou morale ; on sent là je ne sais quelle sereine possession de soi-même associée à la sensibilité la plus profonde et à l'imagination la plus forte. Si la personnalité du poète se montre si peu dans les récits de l'épopée grecque et si les choses seules y appellent notre attention, c'est précisément en raison de la pureté des images qui viennent tour à tour se réfléchir dans ce limpide miroir. Il n'y a là que la nature môme et la vérité, découvertes du premier coup par une merveilleuse intuition.

Mais ce qu'il faut remarquer surtout dans les récits de ï Iliade, comme le trait vraiment hellénique,

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