‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 123 sur 261 · LES AUTRES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

LES AUTRES PERSONNAGES

rang, sont caractérisés tour à tour par des traits individuels. Le courage impétueux et la fougue de Diomède, la vivacité de ses passions qui se marque dans son apostrophe à Paris*, ne ressemblent pas au sang-froid ni à l'énergie réfléchie d'Ulysse, non plus qu'à l'opiniâtreté muette d'Ajax, dont l'entôtement héroïque est si hardiment caractérisé par la célèbre comparaison traduite plus haut*. L'audace brillante du premier, le dévouement intelligent du second, l'intrépidité un peu lourde du troisième ont été conçus si nettement que tous les détails de la narration, actes ou paroles, descriptions ou comparaisons, tendent également à faire ressortir ces différences. Et de là elles ont passé dans le reste du poème. Il en est de même pour les autres grands personnages. Chacun a sa physionomie propre : le vieux Nestor, avec sa sagesse bienveillante et son indulgence si heureusement alliée à l'énergie des conseils ainsi qu'à une liberté de réprimande qu'il revendique comme le privilège de son grand âge ; le noble Hector, si plein de toutes les affections humaines, si dévoué aux siens, si admirable dans la victoire et dans la défaite ; le malheureux Priam, pliant sous l'infortune, sans force morale en face de la destinée terrible qui le frappe, dépouillé même un instant de sa majesté naturelle par l'excès de sa douleur, et réalisant ainsi sous nos yeux la misère

1. XI, 385 et suiv. : ToÇdra, XwCtjttJp, x^pa ocyXa^, :capOevo:ctTca x.T.i. C'est une invective amère et moqueuse, où chaque mot est un trait de raillerie et une vengeance.

2. Voir p. 245. Cf. Boileau, Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin, IX, et la note de M"* Dacier sur ce passage du XI* livre dans les Remarques qui accompagnent sa traduction de V Iliade.

humaine dans toute l'étendue dont elle parait susceptible *.

Les personnages de femmes méritent d'être cités tout particulièrement comme exemples de ce don poétique de vérité et de variété. Il y en a trois principaux dans Y Iliade^ sans parler des déesses : Andromaque, Hécube, Hélène. Les deux premières appartiennent certainement par les parties les plus essentielles de leur rôle au groupe des chants primitifs. Nous pouvons donc y voir Tœuvre du poète qui a vraiment donné naissance à Viliade. Le caractère d'Andromaque est une des plus belles créations de la poésie ancienne. Epouse et mère avec cette sorte de passion exclusive qui est si naturelle à la femme, elle ne conçoit pas les impossibilités morales qui empêchent Hector de rentrer dans Troie ; elle ne voit qu'une chose, c'est qu'elle veut le sauver, parce qu'il est tout pour elle et tout aussi pour son enfant :

« Hector bien-aimc, ton ardeur te perdra; tu n'as pas pitié de ton enfant encore muet ni de moi, infortunée, qui bientôt serai veuve, ils vont te tuer, ces Achrens, en s'élançant tous ensemble contre toi. Ah I mieux vaudrait pour moi, si je viens à te perdre, descendre sous la terre ; car, une fois que la destinée l'aura frappé, plus de consolation pour moi, rien que des soulTrances I Je nai plus ni mon père ni ma mère

vénérée Mais loi, Hector, lu es pour moi un père, une

mère bien aimée, un frère, tu es mon époux florissant de jeunesse. Oh î aie pitié : reste ici sur celle tour, ne fais pas de ton fils un orphelin, de ta femme une veuve ; range nos combattants auprès du figuier, du côté où la ville est le plus

1. Sur Prium, voyez Clinlcaubriand, Génie du Christianisme^ 1. II, cliap. IV ; la scène du WIT** livre s*y trouve traduite et analysée, non sans quelque sublilitc, mais avec une grande force de sentiment.

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