‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 149 sur 261 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

des sentiments, qui, sans être passionnés, sont intéressants et animés. L'épopée ici, en nous dépeignant la vaine présomption des concurrents, la diversité de leurs défis, et les nuances du dépit qui vont chez eux de l'humiliation à la colère, se rapproche plus de la nouvelle comédie que de la tragédie ; et toutefois l'élément tragique y est fortement représenté par le personnage d'Ulysse dont la dissimulation couvre à peine la colère toujours grandissante et dont la force vengeresse se révèle déjà. Signalons, comme épisodes, d'abord la scène entre Pénélope et son fils {v. 343-358), déjà rencontrée plusieurs fois dans le poème sous forme d'imitations; puis la reconnaissance d'Ulysse par Eumée et Philœtios (v. 188-244), moins pour sa beauté dramatique — car le poète semble l'avoir un peu sacrifiée — que pour la manière dont elle prévient ce que la scène principale aurait pu avoir de monotone; enfin la description d'Ulysse essayant son arc (v. 404-423), morceau admirable de tout point, qui semblait fait pour servir un jour de modèle soit à un peintre, soit à un sculpteur.

Dès qu'Ulysse a en main cette arme redoutable, le moment de la vengeance est venu. Le vingtdeuxième livre est le récit du combat, qui se termine par un massacre *. Si l'on peut reprocher à l'ensemble quelques longueurs, il est impossible en revanche de ne pas admirer la force d'imagination qui éclate presque partout. La révélation d'Ulysse au début est saisissante, et la façon dont la lutte

1. Tout y semble primitif, sauf peut-être l'épisode de l'interveution du faux Mentor (v. 201-240) et un léger remanicuieut dans les vers 290-291 qui font allusion à Toulrage de Ctésippe raconté précédcmmcut dans un passage suspect du vingtième livre.

s'engage jette tout d'abord dans l'âme du lecteur une émotion profonde. L'effroi des prétendants, l'éclat terrible de la colère du héros, la prière de ses ennemis, la violence superbe de son dédain, autant de coups de théâtre d'une incomparable grandeur. Le récit du combat lui-môme, malgré sa beauté, est moins parfait ; une sorte de symétrie dans les mouvements y donne à l'ordonnance générale quelque chose d'artificiel : on dirait que le poète, bien différent de celui de Vlliade^ a besoin de péripéties empruntées à des causes extérieures, la lutte elle-même ne lui offrant pas assez de ressources. En revanche, il se retrouve tout entier dans les scènes finales, qui suivent le massacre, lorsque la violence des passions s'apaise et qu'à la fureur du vainqueur se môle quelque clémence. L'horreur de la vieille Euryclée à la vue de son maître tout couvert de sang et entouré de cadavres est d'une invention aussi forte que hardie (v. 398 et suiv.); et la purification solennelle du palais après le châtiment des servantes coupables clôt dignement par une scène d'une gravite religieuse cette série de tableaux d'une grandeur terrible et sinistre.

On ne peut douter que la partie principale du vingt-troisième livre, c'est-à-dire la Reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope^ n'ait été conçue et racontée dès l'origine dans la forme où nous la possédons par l'auteur inômc des scènes précédentes. En effet, si le sommeil merveilleux qui s'empare de Pénélope au XXI° livre (v. 357) la dispense heureusement de prendre aucune part aux événements sanglants du XXII% il implique nécessairement que le poète lui ménage au réveil la surprise par laquelle ses longues épreuves vont prendre fin. Nous retrouvons d'ailleurs, dans la scène môme de la reconnaissance,

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