‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 150 sur 261 · LI\RE XXIII · texte numérisé non relu

LI\RE XXIII

Tart délicat qui le caractérise : là comme partout, il excelle à conduire au but les sentiments de ses personnages par des détours un peu lents, qui en font valoir les nuances et multiplient d'une manière ingénieuse les péripéties*.

Quand les deux époux se sont reconnus, quand Ulysse, redevenu le maître de son palais, y a retrouvé la tendre affection de sa femme, nous avons épuisé la série des scènes vraiment intéressantes que fournissait la légende. Aussi les plus judicieux critiques de l'antiquité, Aristophane de Byzance et Aristarque, considéraient-ils le vers 296 du XXIII* livre comme marquant la fin de VOdyssée^, La plupart des modernes se sont ralliés à cette opinion. Les morceaux principaux dont l'assemblage forme la fin du poème actuel doivent donc être signalés surtout comme exemples des additions qui ont constitué le texte définitif.

Les récits d'Ulysse à Pénélope (v. 300-343), sorte de résumé rapide de ceux qu'il a faits antérieurement à Alkinoos, allongent aujourd'hui fort inutilement la scène de la reconnaissance^ alors qu'elle est abso-

1. M. Kirchhofrsupprimc de ccUe scène les vers 111-176, pendant lesquels la scène de la reconnaissance est comme suspendue par l'entretien d'Ulysse et de Télémaque qui délibèrent sur les conséquences probables du meurtre des prétendants. Cette suppression me parait inutile et même fâcheuse. Il est bien dans la manière du poète d'interrompre la scène principale par un épisode. Quant aux préoccupations d'Ulysse au sujet de la vengeance des parents des prétendants, elles sont en somme fort naturelles, et elles ont pu figurer là avant la composition du vingt-quatrième chant qui est un développement ultérieur de l'idée exposée ici.

2. Eustathe, p. 1498 : *I<jx£Ov 8à oti xatà tt)v tûv TiaXatcjv ÎTCop^av *Ap{Tcap/^oç xal 'ApioioyàvT);, ol xopu^atoi tûv tots ypajifiaTixcov, eIç to, a>; cpp^OT], c aanaatoi XEXTpoio naXa'.oCf Oc^txôv rxovio », :r£paiou9t tt^v

lument terminée. Le départ du héros pour la campagne où habite son père Laerte (fin du livre XXIII) n'est qu'un raccord entre ce livre et la principale partie du XXIV«.

Au début du vingt-quatrième livre se place l'épisode que l'on appelait ordinairement dans l'antiquité la seconde NsxuCa. C'est un de ceux qui trahissent le plus clairement une origine postérieure. Les âmes des prétendants, conduites par Hermès, arrivent chez les morts, où Agamemnon déplorait son malheureux sort en s'cntretenant avec Achille. Le récit que fait le prétendant Amphimédon de la vengeance d'Ulysse fournit à Agamemnon l'occasion de louer la fidèle Pénélope en h\ comparant à Clytemnestre, et cette comparaison semble être l'objet principal de tout cet épisode, d'un si médiocre intérêt. On peut voir dans les scolies les nombreuses raisons qu'Aristarque faisait valoir contre Tauthenticité de la seconde NexuCa. Ces raisons sembleront généralement inutiles aux modernes; car, outre la faiblesse du morceau, il fait double emploi d'une manière si choquante avec la prcmièie Ns/.jia, qu'il paraît impossible de l'attribuer au môme poète.

La fin du poème nous fait assister à la reconnaissance d'I 'lyssc et de son père Laerte, puis au combat qu'ils soutiennent contre les parents des prétendants et enfin à rarrangcmcnt qui rétablit la paix dans Ithaque. Ces scènes ne sont pas isolées h s unes des autres; elles forment un tout qu'il faut accepter ou rejeter dans son entier. Leur principal tort est de venir à un moment où l'intérêt est épuisé et d'arrêter notre attention sur des tableaux qui rappellent de trop près quelques-uns de ceux qui précèdent. Au reste, la reconnaissance entre Ulysse et Laerte, prise en elle-même, n'csl inférieure à au-

ciine des scènes analogues du poème, et si la fin est traitée sommairement, avec une sorte de hâte d'en finir, c'est là une inégalité qui n'aurait pas lieu de nous surprendre beaucoup chez l'auteur de la seconde partie de Y Odyssée. Toutefois une raison au moins empêche de lui attribuer ce dénoûment supplémentaire ; c'est la conception du personnage de Oolios. Dans les chants précédents, Dolios figure comme le père de Mélantheus, et son nom est évidemment caractéristique de sa nature perfide, dont son fils est l'héritier. Ici, au contraire, c'est le type du vieux serviteur fidèle, un autre Eumée, aussi dévoué à Laerte que le premier Test à Ulysse. Il est peu probable que le môme poète se soit ainsi contredit lui-même, et il semble plus naturel de voir dans ce dernier chant l'œuvre d'un disciple ou d'un continuateur, qui a voulu mener les choses jusqu'à leur terme extrême.

Cette ai>alyse laisse entrevoir déjà la constitution véritable de VOdyssée. Elle est moins simple que celle de VIliade, et elle implique des séries de chants qui ressemblent bien plus à des poèmes continus. Nous allons essayer d'éclaircir cette idée en montrant comment le poème a pu se former.

FORHATION DE

II. SytU-me des chnnts iinlépi^ndanj d'Ulysse, les chants de la secoade cuDElilutioa des groupes foiidamenl IV. Naii!«ance de YOdjssif : l'clêi ment du \'Odjs$it pir \a ment du poème.

Avant tic tirer de Tanuly rliisiuiiit au sujet (le la lorii devons exposer rapidemenl, pottr Vlliade. les diverses données de riinité actiielli

I.a plus simple, en ^ppit] se repr(!'5cnler un seul ptn poincnt dans son eiilîer, plan, ol te réalisant sucre parties. Celle l'aro celle de toute l'antiquilé, p| Vlliade. llappcloiis les pai (juoi (|n'i>n iteiise de l'op

iMophe, il n'est permis ni de l'ignorer ni de la trailégèrenient : a Homère, qui l'emporte en tout les autres poètes, a eu en particulier le mérite 4en voir, soit par sa connaissance de l'art, soit instinct, ce qui fait l'unité d'un poème. Quand composé VOdyssée^ il n'a pas pris pour sujet tous événements de la vie d'Ulysse, par exemple la mre qu'il reçut sur le Parnasse, ou la folie qu'il tiila au moment où se rassemblait l'armée : car va de ces deux événements n'était tel que l'autre en sortir nécessairement, ni même vraisemdement. Au lieu de cela, il a composé toute ^ssée autour de ce que nous appelons une action kique, et de même pour V Iliade^, » Cette action ique de VOdyssée^ Aristote a pris soin de la réimer lui-même dans un autre passage : « Toute fOdyssée peut être exposée en quelques mots. Un imme est absent de chez lui depuis plusieurs inées; retenu au loin par Poséidon, il est seul; de »lus, la situation de sa famille est cause que ses biens sont dissipés par des prétendants qui méditent la mort de son fils. Il arrive, échappé à la tempête ; diverses reconnaissances ont lieu ; il attaque ses ennemis, se tire lui-même du danger et les fait périr. Voilà l'essentiel du poème ; tout le reste a'est qu'épisodes". » Ce qui frappe Aristote, c'est

1. Poéi.y ch. VIII : *0 S' "OfxTjpoç, toaicep xai ta SXka Sia^^pei, xal loixf xoXca; (Sstv {to*. S(à ti-/^v7)v ^ Sià ouatv. 'OSua^stav ykp notaîy oûx beobi^w ôbcavxa oaa aûiû ouv^St), oTov JcXTjy^vat piiv Iv Tôj Ilapvaaaeu, (xav^va' là icpoaxoii{aa96at ev toj âY£p(xû, a>v ouSèv Oat^pou fevofiévou ava-pcatov ^v ^ éxàç O^TCpov fEvéodat, àXXà Tuepl (x^av npaÇtv, oiav X^yopiEv, T7]v 'OSt>a- OKCOV ouv^9TT}acv, b[Lo(taç 8à xai vr^v *IXià8a.

S. Poét,, ch. XVIII : TtJç yàp 'OBuaae^aç [Aixpoç ô \6yoç itsxh, *Ajco- Jkn^ioSviâç Kvoç ïxri noXkot xa\ Tcpo^uXarroix^vou bno xou IloaetSaJvoc xa^ piifWâ dvxoif Ext Bl xâîv ol!xoi ouxb>( é)(^dvx(Dv cooxs xà )(^p7({i.axa Gnô fivY]9xi{pci)y

32i CHAPITRE VI. — FORMATION DE L'ODYSSEE

donc Tunité du plan. Il esl vrai qu*il le simplifie en Texposant, puisqu^il omet entièrement la Télémaehie et le séjour chez les Phéaciens. Une seule pensée principale régulièrement développée et des récits accessoires intimement mêlés à ce développement dès son origine, telle est en somme sa conception de Y Odyssée,

Cette manière de voir avant été contestée de nos jours, comme nous le verrons un peu plus loin, les défenseurs de l'unité primitive des deux poèmes homériques l'ont naturellement reprise et défendue. Ici encore, c'est Xilzsch et Otfried MùUer que nous pouvons choisir comme les représentants les plus considérables d'une opinion qui a pour elle un très grand nombre de partisans ^

Nitzsch se ralliait sans réserve aux idées d'Aristote*, et ii les commentait en ces termes : « Aristole avait bien observé que V Odyssée^ dès son début, vise à son dénoùment, qu'en outre elle amène habilement Ulysse à une situation esquissée par les premiers livres, enfin qu'après avoir grossi peu à peu la culpabilité des prétendants elle le fait apparaître comme vcn<^eur, tout cela au moyen d'une combinaison si savante qu'il n'en est point de comparable ailleurs^. » Il est à remarquer tout d'abord qu'en

ivaX/axe-jOat xa\ tÔv uîôv £;:i6ouX£j£a0ai, auto; oà a^ixvsîtaî -/êtuLaîOEi;, xal otvaYvwpi'aa; Ttvà; ayroT; £~t0c';x£vO4 aÙTO; |i.£v latiiOT), xow; ô' £y Opoi»; 8i£90c(pev. Tô [x£v oJv loiov TOJTO, Ta û'àXXa £-£ia(Joia.

1. Pour la critique du système unitaire, on consultera avec fruit la dissertation d'IIerm. Bonitz déjà citée à propos de ïHiade, Ueber den Ursprung der homerischen Gedichte^ 5* édition, Vienne, 188i.

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