Krklàrende Anmerkungen zur Odyssée, t. II, Préface
3. Uisloria Jlomeriy fasc. poster., cap. v : Persuasissimum habemus considcrate Aristotelcm ac merito etiam dcscriptionis laudem carminibus liomcricis praecipuam dédisse. Observaverat
admettant l'exactitude de ces observations, on ne serait nullement obligé d'en conclure l'unité primitive du poème. Car si la Télémachie par exemple a été ajoutée postérieurement, comme nous le pensons, à un groupe de chants primitifs, il est fort naturel qu'-eile fasse pressentir et qu'elle prépare le dénoùmcnt du poème, puisqu'elle était faite justement pour s'y raccorder. De même, pour ce qui est de la culpabilité des prétendants peu à peu grossie par les scènes successives de la seconde partie , n'est-il pas évident que toute invention nouvelle en ce genre devait produire précisément reffct que l'auteur de l'observation citée attribue sans hésiter à la conception première ? Il faut donc reconnaître que cette vue d'ensemble, bien que spécieuse, est en réalité sans force pour résister aux objections de détail qui se dégagent de l'analyse précédente. Mais il y a plus : on est en droit d'en contester la justesse. Est-il vrai par exemple que la culpabilité des prétendants soit grossie progressivement jusqu'au dénoùment? Aucun lecteur attentif ne pourra le penser. Le dix-septième livre, qui est le premier où Ulysse se trouve en face de ceux qui ont envahi sa maison, est aussi celui où la réprobation qu'ils excitent est la plus forte. Bien loin qu'elle s'accroisse dans la suite, c'est à peine si l'on peut dire qu'elle ne s'affaiblit pas. Ne sommes-nous pas en droit par suite de retourner l'argument que nous discutons? Si un seul poète avait conçu toute la seconde partie de l'Orfysse^ d'après un plan bien arrêté,
Odysseam, statiin ab initio in exitum intentam, eo artifîcio Ulyssem in adumbratam prioribus libris coodicioDem adducere auctaeque scnsim culpae vindicem sislcre ut cum bujus operis implicationc ne sollertia nullum posset carmen comparari.
il n'aurait pas manqué, ce semble, de répartir les humiliations et les injures d'Ulysse en deux ou trois scènes de plus en plus frappantes, selon la véritable ordonnance homérique, de manière à pousser aussi loin que possible l'impatience de ses auditeurs avant de faire éclater la vengeance. Le défaut de progression qui règne dans cette partie du récit actuel n'est-il pas l'indice le plus certain du manque d'unité dans la conception première?
Otfried Miiller n'est pas moins aflirmatif sur la question qui nous occupe \ a L'unité du sujet, écrit-il, règne incontestablement dans V Odyssée aussi bien que dans V Iliade^ et on ne pourrait supprimer aucune des parties essentielles de ce poème sans laisser une lacune dans le développement de l'idée principale. » C'est dans cette seconde proposition qu'est toute la difliculté. Quelle est cette idée principale ? Quelle» sont ces parties essentielles ? La Télémachte pan exemple est-elle de ce nombre ? Otfried Mûller a rai^ son incontestablement de remarquer qu'il y a uno vérilablc unité dans V Odyssée^ mais il s'agit de savoif comment cetlc unité s'est formée et de quelle natures elle est au juste. Trouvons-nous dès le début dim poème une conception nette de l'ensemble ? et toutes les parties [du développement semblent-elle^ être sorties, chacune selon leur ordre actuel, de cettc^ idée première ? L'affirmation d'Otfried Miiller, sou^sa forme générale, ne jette aucune lumière sur celtes question. D'ailleurs le point de vue critique qu'elles suppose est-il exact? Faut-il juger l'authenticité des parties de YOdyssée d'après le rapport plus ou moins étroit qu'elles ont soit avec le développement de
1. Uist, de la littér, gr.j chap. v; trad. Hillebrand, in-12, t. I, p. 113.
l'action, soit avec celui du caractère principal ? Nous en viendrions ainsi à concevoir des doutes sur quelques-uns des plus beaux morceaux du poème. Voici par exemple l'épisode de Nausicaa ou encore celui de l'entretien d'Ulysse et d'Eumée? Est-il vrai de dire qu'en les supprimant on créerait une lacune dans l'action ? Assurément non. Sont-ils du moins indispensables à la peinture du caractère d'Ulysse ? On ne peut guère le soutenir. Ils le complètent, ils y ajoutent quelques traits délicats et agréables ; sans aucun doute ; mais s'ils manquaient, V Odyssée ne subsisterait pas moins, avec son enchaînement régulier d'événements et son unité morale. Les réflexions de cette sorte ont donc plus d'apparence que de force réelle ; elles ne sont point de nature à nous faire passer par-dessus les divergences de détail qui ont appejé notre attention dans le chapitre précédent.
Outre le défaut de progression dans la seconde partie du poème, la grande objection d'ensemble contre l'unité primitive sort naturellement du rôle (le Télémaque. La façon si peu satisfaisante dont les quatre premiers livres se relient au récit principal et l'imperfection évidente des raccords dans la seconde partie jusqu'au seizième livre inclusivement ne semblent pas pouvoir se concilier avec l'hypothèse d'une seule idée première développée selon un dessein arrêté. De plus, pour VOdyssée comme pour Vlliade^ le point faible du système de l'unité primitive, ce sont les concessions indispensables dont il ne peut se défendre. Si l'on admet, pour Vlliade^ que la Dolonie^ c'est à dire un épisode développé, constituant aujourd'hui tout un livre, a été ajouté postérieurement au récit primitif, on avoue implicitement par là môme que ce récit est resté, pendant un certain temps au moins, ouvert «i des
additions étrangères, qui, une fois admises, devenaient partie intégrante du tout. Ce fait étant reconnu, le principe du système est manifestement détruit; il n'y a dès lors à débattre qu'une question de plus ou de moins. Il en est de même pour VOdyssée. Les défenseurs les plus résolus de l'unité primitive ne peuvent guère se refuser à une concession au moins, en reconnaissant que la seconde Nexuia, c'est-à-dire l'épisode de V Arrivée des prétendants aux Enfers au XXiV" livre, est l'œuvre d'un poète qui a surajouté ses inventions à d'autres inventions déjà existantes. Le même raisonnement devient alors applicable. Tout morceau qui ne tient pas étroitement au plan général, ou qui ne porte pas l'empreinte manifeste du génie du premier poète, est suspect; et de proche en proche, c'est l'unité primitive elle-même qui est attaquée. Ces considérations, s'ajoutant aux objections de détail que nous avons signalées, nous paraissent décisives*.
Toutefois il est manifeste, d'après l'analyse du poème , que celui-ci se prête encore moins que l'Iliade à une décomposition complète. Aussi bien cette tentative n\i-t-elle jamais été faite d'une manière méthodique. Wolf n'avait fait que poser la question; et Dugas-Monlbcl, qui, s'inspirant librement des Prolégomènes^ admet en principe que les deux épo-
1. Il faut citer encore parmi les principaux partisans de Tunitc primitive de VOdyssée: Grote, History of Greece, II, 166: Dùntzcr. Kirchhoff^ Kœchly und die Odyssée, Cologne, 1872; et E. Kammer^ Die Einheit der Odyssée^ Leipzig, 1874.
pées homériques ont été fabriquées de pièces et de morceaux, n'a pas poursuivi méthodiquement, comme il aurait dû le faire, la démonstration de ses idées*. En fait, la plupart des chants de V Odyssée révèlent clairement qu'ils ont été composés en vue de leur destination actuelle et ne se prêtent point à l'hypothèse d'un isolement primitif. Quelques-uns seulement, en petit nombre, auraient pu à la rigueur exister par eux-mêmes, en dehors du groupe auquel ils appartiennent maintenant. Mais nous croyons que pour ceux-là même une étude attentive est peu favorable à cette idée.
Ce sont d'abord les chants relatifs à Télémaque. M. Kirchhoff, qui a tant fait, dans son édition de y Odyssée^ pour éclaircir les questions relatives à la formation de ce poème , a cru y voir les débris d'un poème distinct dont Télémaque était le héros. Nous avons dit et nous devons répéter qu'un tel poème parait entièrement inconcevable. On ne saurait imaginer un personnage moins propre à jouer le premier rôle dans un poème épique qu'un jeune homme irrésolu, timide, qui a conscience de sa faiblesse et demande conseil à tous ses amis successivement. D'ailleurs le prétendu sujet du poème n'est pas non plus à proprement parler un sujet. Une série de voyages peuvent bien servir de matière à un roman moral et didactique, tel que le Télémaque de Fénelon, où l'intérêt de l'action est en somme secondaire dans la pensée même de l'auteur; il s'agit là d'instruire, et par conséquent de mettre sous les yeux
1. \oirV Histoire des poésies homériques en tête de la traduction de V Iliade, et notamment les passages cités au chap. m du présent volume, p. 187. Consulter aussi les notes qui accompagnent la traduction de VOdyssée du même auteur.
du lecteur le plus grand nombre d'exemples possible sous forme d'événements imaginaires ; Faction ne sert qu'à faire naître ces exemples, en y mêlant un élément dramatique qui ne devient jamais prédominant. Mais on ne se représente vraiment pas un poème épique ainsi constitué. Si les chants relatifs à Télémaque nous semblent déjà longs et languissants dans VOdysséCy combien ne seraient-ils pas plus dénués d'intérêt, s'ils nous étaient présentés comme quelque chose de distinct et s'ils prétendaient nous attacher par eux-mêmes. Une telle hypothèse est contraire à l'évidence même des choses. Destinés dès l'origine à servir d'introduction, ces chants ont tiré de là leur caractère propre, et si l'imperfection des raccords trahit un arrangement, ce n'est pas une raison pour méconnaître le dessein manifeste du poète qui l'a opéré.
Un autre groupe qui pourrait, dans V Odyssée actuelle, se prêter à l'hypothèse d'un isolement primitif, est celui des récits d'Ulysse chez les Phéaciens. Sur ce point, il importe de bien s'entendre. Si l'on veut dire simplement que ces récits ont pu exister en tout ou en partie sous une forme primitive avant d'être mis dans la bouche d'Ulysse, nous l'admettons et nous chercherons même à l'établir un peu plus loin. Mais si l'on prétend que les récits de VOdyssée ne sont autre chose que ces chants antérieurs textuellement reproduits, sauf les niodifirations de désinences nécessaires pour les mettre dans la bouche du héros lui-même, cela nous partit impossible à accepter. M. Kirchhoff a soutenu celle opinion pour une partie de ces récits (livres X cl XII), en faisant remarquer ingénieusement qu'Ulysse raconte dans plusieurs passages des choses qu'il ne peut savoir; invraisemblance qui disparaîtrait si le
récit était fait, non par le héros, mais par le poète parlant en son propre nom. Si spécieuse que soit cette raison, elle doit être écartée ici. Les morceaux en question^ comme l'a remarqué M. Kirchhoff luimême, trahissent une origine plus récente que les autres parties des récits d'Ulysse ; celles-ci existaient donc déjà, lorsqu'ils prirent naissance. Comment concevoir dès lors qu'ils aient pu constituer à ce moment un groupe indépendant, différent des autres par la forme, quand ils en étaient en réalité la continuation et le développement? Une invraisemblance de détail , qui est certainement devenue de très bonne heure une convention poétique, ne peut prévaloir contre les difficultés d'une telle hypothèse.
Enfin quelques critiques modernes* ont pensé que toute la seconde partie de V Odyssée se composait de chants primitivement isolés, réunis plus tard par un arrangeur. Que ces chants n'aient pas formé à l'origine un poème proprement dit, nous l'admettons ; mais qu'ils aient été composés sans autre relation des uns aux autres que le fond commun de la légende, et cela par des poètes différents, c'est ce que dément, à notre avis, toute étude attentive de leur état actuel.
Nous pouvons donc dire en somme que toutes les parties de VOdyssée^ sans exception, ont été composées en vue de leur destination actuelle, bien qu'elles n'aient été ni conçues simultanément, ni exécutées par le môme poète d'après un plan primitif. Il reste à expliquer comment elles sont nées les unes des autres pour former l'unité que nous avons sous les yeux.
1. Voyez R. Volkmann, Commentationes epicaty p. 79 et suiv.; Meister, dans le Philologusy t. VIII.
La première chose à faire pour résoudre ce problème, c'est évidemment de rétablir autant que possible les chants de V Odyssée dams leur forme première, afin de pouvoir les comparer entre eux et déterminer ainsi leurs rapports mutuels. Ce travail a été entrepris plus tard pour V Odyssée que pour VIliade; mais il se poursuit aujourd'hui avec activité. Nous dirons ici quelques mots des essais de Kœchly et de M. Kirchhoff, en raison de leur importance.
Kœchly divise V Odyssée primitive en groupes et chacun de ces groupes en chants*. La première partie du poème , comprenant les douze premiers livres et le premier tiers du treizième, forme deux groupes, le Voyage de Télémaque et le Retour d Ulysse. Le Voyage de Télémaque se compose de quatre rhapsodies, la première postérieure aux trois suivantes; le Retour d'Ulysse^ de cinq rhapsodies, comparables aux cinq actes d'une tragédie, savoir: Calypso, Nausicaay Ulysse chez les Phéaciens, VAventure d'Ulysse, le Retour d'Ulysse proprement dit. La seconde partie du poème est formée de huit rhapsodies principales, auxquelles se sont ajoutés plus tard quelques autres développements; ces huit rhapsodies sont: V Arrivée d'Ulysse à Ithaque y Ulysse et Eumée, la Reconnaissance d Ulysse et de Télémaque^ Ulysse en présence des prétendants , Ulysse en présence de Pénélope , le Massacre des
1. Opuscula philologicOy t. I : De Odysseae carminibus disser^ tationeSj I, II, III (1862-1863); t. II, Ueber den Zusammenhang und die Bestandtheile der Odyssée (1862) et Ueber das elfte Duch der Odyssée (1864).