HYMNES HOMÉRIQUES
Cette belle poésie transparente illumine tout ce qu'elle touche : quand elle déroule devant nous les noms des îles et des caps où règne Apollon, il semble qu'elle mette un rayon à chaque sommet. Elle sait d'ailleurs aussi animer des personnages. C'est un morceau charmant que la prière de Lélo à l'île de Délos, quand elle lui demande un asile pour mettre au monde ses enfants; et la réponse de l'île n'est pas moins intéressante ; il y a de part et d'autre une exquise et spirituelle naïveté dans l'expression de sentiments aussi simples que vrais. Puis, légèrement, vivement, avec cette grâce descriptive qui lui est propre, le poète nous montre les déesses qui s'assemblent pour la naissance du jeune dieu ; il fait tout un drame des douleurs de Loto, des allées et venues d'Iris; el enfin, quand le moment de la délivrance est arrivé, les images les plus aimables embellissent son récit, qui semble sourire et s'éclairer tout à coup* :
« Alors Lcto jeta ses bras autour du palmier, et elle appuya ses genoux sur la molle prairie ; la terre souriait au-dessous d'elle; Apollon s'élança soudain à la lumière; et toutes les déesses à la fois jetèrent un cri.
« ... Et déjà il marchait sur la terre immense, Phœbos aux longues boucles, aux traits rapides; toutes les déesses le regardaient, saisies d'admiration ; et Délos tout entière se couvrit de fleurs d'or, comme un cap élevé fleurit au printemps sous sa couronne de forêts. »
Il est impossible d'être plus à l'aise au milieu de ses descriptions que ne l'est notre poète. Aussi, à la fin, quittant son sujet aussi facilement qu'il l'a développé, il arrête nos esprits sur la fête elle-même, sur les Ioniens assemblés qui sont venus là de toutes les
mi CHAPITBB Xm. — FIN DB L'AGE ÉPIQUE •
Iles, et enfin sur le chœur chantant et dansant des jeunes Détiennes, auxquelles il recommande sa renommée poétique :
« Soyez heureuses, toutes; et sourenex-vons de mm dans ravenir, lorsque quelque étranger, venu de loin après bien des fatigues, vous demandera : — ^^ « 0 jeunes filles, qi^l est celui de vos aèdes familiers qui vous est le plus ch^, quel' est celui qui vous charme le plus? » Alors, toutes, d*un conunun accord, rëpondes-lui par ces douces paroles : — r « C'est un aveugle; il habite dims l*tle rocailleuse de Ç3iios, et ses chants resteront célèbres dans Tavenir. »' Et, inoi^ de mon côté, je porterai an loin votre renommée ch^ tous les peuples où me conduiront mes courses errantes à travers les villes populeuses. Et ce que je dirai sera cru, car ^ ne dirai que la vérité ^ »
Si nous avons insisté sur cette œuvre peu étendue, c'est qu'elle résume avec éclat les titres de la poésie des hymnes. Nous pouvons donc être plus brefs sur les autres.
Il y a bien moins de grâce .et d'aisance dans Y Hymne à Apollon Pythten^ qui célèbre la fondation de roracle de Delphes par Apollon. Non seulement l'auteur, comme tous les poètes des hymnes, imite la grande épopée, dont il emprunte les tours, les expressions, les procédés, mais il suit de près aussi l'hymne précédent. Moins libre et moins souple que
1. V. 166-176. Cet adieu plein de grâce prouve que rbymne a été composé par un homéride de Chios. Thucydide y reconnaissait encore Homère lui-même (III, 104); de même l'auteur anonyme du Concours d'Homère et d'Hésiode. Il n'est pas douteux que cette poésie, où rimitation est portée à la perfection, n'appartienne à un temps bien plus récent que ïlliade. Selon une autre opinion assez répandue dans l'antiquité, l'aède qui se désigne ici comme habitant de Chios, serait Kin.xlhos de Chios (Scol. Pind., Ném.y II, 1), qui vivait dans la 69« Olymp. (504-501). Cette date trop récente a éié suspectée avec raison.
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son prédécesseur, il s'attache aux légendes locales, aux explications étymologiques, aux vieilles traditions ; il est plus historien, plus exégète, et par là même, comme Ta remarqué justement Baumeister, plus hcsiodique. Et toutefois, il est familier lui aussi avec toutes les ressources de Part, et imbu des mômes traditions \
Il est bien fâcheux que l'hymne III à Hermès ne soit venu jusqu'à nous qu'endommagé par des altérations graves et des lacunes. C'est un récit demisérieux, demi-moqueur de l'enfance d'Hermès, récit adroitement ramené à l'unité de temps par le groupement des aventures. Tout s^a^nasse en quelques heures, et dans ces quelques heures, Hermès vient au monde sur le mont Cyllène, invente la cithare, vole les bœufs d'Apollon en Thessalie, les ramène en Arcadie, se défend des reproches qu'il a mérités, plaide sa cause au tribunal de Zeus, et finalement se réconcilie avec son frère Apollon au moyen de concessions mutuelles. Tout cela est raconté d'un ton léger, spirituel, ingénieusement adapté à la nature du sujet. L'auteur excelle à trouver le détail descriptif et précis, à mettre en scène ses personnages, à les faire parler. La plupart des obscurités de sa diction paraissent provenir du mauvais état du texte. C'est un conteur et un poète, mais le conteur en lui est encore supérieur au poète*.
1. Quelques désignations géographiques relativement récentes, telles que les noms d'Europe et de Péloponnèse (v. 73, 74; 112, 113; 241, 252, 254), semblent indiquer que cet hymne n'appartient pas à un âge très ancien ; mais il est nécessairement antérieur à l'année 548, où eut lieu l'incendie du premier temple de Delphes, le seul qu'il connaisse (Pausan., X, 5). Cf. Baumeister, p. 117.
2. Baumeister a fait remarquer que V Hymne à Hermès ne peut être très ancien, puisque la cithare fabriquée par Hermès est la
L'hymne lY à Aphrodite ressemble pour la facilité brillante à l'hymne délien. Il nous raconte comment la déeôse Aphrodite aima Anchise le Troyeh, qui la rendit mère d'Enéé. On souhaiterait un développement ou moins étendu ou plus varié ; le poème est trop considérable pour le sujet, et il contient trop de discours où les récits ont plus de part que les sentiments. Nous avons affaire à un narrateur élégant et abondant, à qui une poésie depuis longtemps assouplie ne refuse rien ; une seule chose lut manque, la force qui vient de la méditation, seule capabln de suppléer en quelque mesure à l'élévation naturelle qui vient du génie \
Toutes les bonnes traditions épiques revivent sous un aspect de gravité religieuse dans le dernier des grands hymnes, l'hymne V à Déméter^. Beau récit, clairement ordonné, qui déroule sous nos yeux tout le drame de l'enlèvement de Proserpine. La grande image de la douleur maternelle de Déméter le domine ; autour de cette image sont grou-
cithare à sept cordes, qui ne parait pas avoir été en usage chez les Grecs avant le vii« siècle. Pour cette raison, il pense qu'il a été composé vers la 40^ Olympiade (620*617 av. J.-C). Hermanu arrive à une Conclusion semblable en se fondant sur les particularités de la métrique (Orphica, p. 689); le procédé est en lui-même bien hasardeux.
1. Otfried Mûller nous semble avoir surfait cette composition; il a supposé non sans vraisemblance qu'elle avait pu être faite pour un prince issu de la race d*Enée (v. 196). La date en est inconnue, et il ne semble pas qu'il y ait aucun élément de conjecture sérieuse.
2. Cité dans l'antiquité par Pausanias (I. 38; II, 14; IX, 30), cet hymne ne figure que dans un seul manuscrit découvert à Moscou en 1780 par l'helléniste Christian-Frédéric Matthaei. Voyez à ce sujet les lettres de Matthaei à Ruhnken (thèse de M. Hignard sur les Hymnes homériques^ appendice).
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pées avec art les légendes attiques d'Eleusis. L'éloge qui est fait des mystères semble dénoter l'origine locale de la composition et prouve en même temps qu'elle ne doit pas remonter beaucoup au delà du sixième siècle*.
Nous ne signalerons, parmi les autres hymnes du recueil, que le VII°, adressé à Dionysos et relatif à son aventure avec les pirates tyrrliéniens, et le XXIX*, cnl'honneurdu dieu Pan. Beaucoup de ceux dont nous ne disons rien sont de simples invocations. Ce que tous attestent, c'est combien les poètes de la fin de l'âge épique avaient la léte remplie des grandes œuvres de leurs prédécesseurs. Ils pensaient comme eux, ils parlaient comme eux, ils se servaient de leurs comparaisons et de leurs images comme de choses qui appartenaient désormais à tout le monde ; l'épopée ancienne était la source de leurs idées, de leurs sentiments et de leurs expressions.
Les mômes remarques s'appliquent à la série de petits morceaux poétiques que l'on joint ordinairement sous le nom à^Epigrammes aux grands poèmes homériques. Ces dix-sept morceaux figurent dans la biographie d'Homère, faussement attribuée à Hérodote ; ils y sont rapportés plus ou moins adroitement à diverses circonstances de la vie fictive du poète ; mais il est visible que le récit a été fait pour les épigrammes, et non les épigrammes pour le récit. Celles-ci existaient donc antérieurement. Il parait probable qu'un bon nombre au moins d'entre
1. Le texte du manuscrit offre dans la fin quelques lacunes. Certaines altérations qu'on découvre çà et là n'autorisent pas les conjectures téméraires qui ont été faites sur Tétat primitif de cette composition.
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elles appartiennent à la fin de l'âge épique et qu'elles ont été composées en diverses occasions par des rhapsodes. Les plaintes contre les Kyméens par exemple (Epigr. IV) semblent bien être celles d'un chanteur de Smyme, mal accueilli à Kymé. D'autres ont une origine toute différente. L'épi taphe de Midès à Larisse (Epigr. III} était un morceau célèbre dans l'antiquité, que l'on attribuait aussi à Gléobulos de Lindos, l'un des sept Sages ^ Les conseils au chevrier Glaucos (Epigr. XI) sont de véritables préceptes hésiodiques. Les beaux vers sur la phratrie samienne (Epigr. « XIII) semblent un fragment de poème moral. L'épigramme XIV, intitulée le J^mr ou les PotierSj est un curieux morceau attribué par Ju* lius PoUux à Hésiode. L'auteur, quel qu'il soit, appelle la protection d'Athéné sur les travaux des potiers, si ces derniers lui font bon accueil ; dans le cas contraire, il dévoue leurs travaux à la maliaisance d'une foule de génies dont les noms bizarres personnifient les accidents spéciaux à leur industrie. Si les Hymnes nous faisaient voir en imagination les rha-psodes dans les panégyries où ils apportaient leurs chants épiques, quelques-unes de ces épigrammes nous les montrent au milieu des petits accidents de leur vie erra^ite, fêtés en tel endroit, mal accueillis en tel autre, s'adrcssant aux plus petits comme aux plus grands, aux gens de métier comme aux magistrats des villes. En ce sens, elles ajoutent quelques
1. Cette épitaphe est citée par Platon {Phèdre^ p. 264), par Dion Chrysoslome (Orat.j XXXVIII, p. 120), et d'une manière incomplète par Lougiu et Sextus. Diogène Laerce (I, 89) dit que beaucoup de personnes, au nombre desquelles il nomme Simonide, l'attribuaient à Cléobule. Voy. Poetae lyrici graeci de Bergk, Simouid. fr. 57.
LA BATRACHOMYOMACHIE 593
traits intéressants à un tableau dont une trop grande partie a été effacée par le temps.
Rien ne marque mieux l'espèce d'avilissement des formes épiques dont nous venons de parler que le médiocre poème de la Batrachomyomachie, si indigne de la réputation dont le temps l'a environné. 11 a fallu vraiment la petitesse d'esprit des Byzantins pour donner quelque renom à cette épopée qui veut être plaisante, et qui n'est que puérile. Le poète raconte, en imitant les formes homériques, une grande lutte imaginaire entre le peuple des rats et celui des grenouilles. Ne nous demandons pas quelle est la portée de son œuvre, car elle n'en a aucune. S'il se proposait de tourner en dérision les grands sentiments des héros, nous pourrions nous intéresser à cette révolte d'un bon sens un peu vulgaire contre l'enthousiasme et les tendances idéales. 11 n'en est rien; ni cette idée, ni aucune autre du môme genre ne l'inspire. Son œuvre n'est qu'un amusement, et un amusement dénué de fantaisie. 11 n'y a réellement trace d'invention que dans la représentation de l'armement des combattants et dans le choix de leurs noms ; au reste, silualions, épisodes, discours, intervention des dieux, tout est imité de l'épopée. 11 aurait fallu pour animer cela quelque chose du génie de notre La P'ontaine ; c'est par la fine observation des mœurs des animaux et par le sentiment vif des choses de la nature, associés à un esprit satirique, qu'un tel récit aurait pu plaire ; au lieu de cela, tout se réduit dans la Batrachomyomachie à une sorte de drôlerie artificielle, dont le procédé est si apparent qu'on s'en lasse dès le début.
Il faut ajouter que la langue dont se sert l'auteur n'est rien moins que poétique. Tout ce qui n'est pas emprunté à la vieille épopée, tout ce qui lui appartient en propre, comme tours ou comme expression, est déjà presque de la prose. C'est là l'indice le plus certain de l'âge récent du poème. Qu'il soit l'œuvre du Carien Pigrès, frère de la reine Artémise, comme le veulent deux témoignages anciens, ou qu'il doive être attribué à un inconnu, il parait certain qu'il n'a guère pu être composé avant la fin de la période épique*.
Une telle œuvre bien certainement n'a pas été unique en son genre. Ces jeux d'esprit étaient trop faciles, une fois l'art épique tombé dans le domaine commun, pour ne passe multiplier. Les anciens citent, sous le nom de za{-f^ta, divers poèmes, tels que les Kercopes, les Epikichlides, d'autres encore, qui nous sont d'ailleurs inconnus, et dont les titres mêmes ont donné lieu à d'arides discussions. Nous ne nous y arrêtons pas, n'ayant rien à y apprendre ; la Batrachomyomacliie suffit à représenter pour nous un genre qui n'a vraiment qu'un intérêt minime.
^Liis il l'aul l)icn se gardci- de confondre avec ces productions insignifiantes une œuvre dont la perte est profondément regreltable. Nous voulons parler du Marr/iU'S. Au jugement d'Aiislote, ce poème était à Tégard de la comédie ce que Viliade et VOdyssée
1. La liatrachoniyoïnachic a été attribuée à Homère par Stacc, Martial, Fulgcnce, et peut-être aussi, bien qu'en termes obscurs, par Philostratc et Tliéon le sophiste. L'auteur du Traite sur la malignilé d'Hérodote^ (jui figure parmi les œuvres de Plutarque, et Suidas, dans son Lexique, disent que ce poème était l'œuvre de Pigrès. — Le texte en est extrêmement altéré, et il y a de graves divergences entre les manuscrits.
LE MARGITES 595
étaient à l'égard de la tragédie *. Dans un récit plaisant, dont nous ignorons malheureusement le sujet, figurait, comme personnage principal, le héros qui donnait son nom au poème, Margitès, c'est-à-dire le sot par excellence*. Un vers, que Platon nous a conservé, le caractérisait d'une manière aussi vigoureuse que spirituelle :
Il savait faire beaucoup de choses, mais pas une seule comme il faut'.
Margitès n'était donc pas un pauvre d'esprit; le poète l'avait conçu plutôt comme une intelligence bizarre, pleine de velléités et d'idées incomplètes, mais dénuée de jugement et de sens pratique.
« Les dieux n'avaient fait de lui ni un travailleur de terre, ni un laboureur, ni rhomme d'aucun métier; il n'était capable de rien*. »
Ce qu'un poète, qui était en môme temps moraliste, avait pu tirer de cette conception, nous l'imaginons aisément, et la célébrité du personnage dans l'antiquité nous encourage à l'imaginer. Son nom était passé en proverbe. On le citait comme le type de l'homme qui fait de travers tout ce qu'il fait, et se rend ridicule dans les choses les plus simples •.
1. Arist., Poét.j c. IV : 'G y«P Mapy^tij; avaXoYOv 2/^ei, côoTCCp 'IXiàç xai 'OouaaEia icpô; xàç Tpayco^^a;, oGtco xal ouxo; izpoi xà; xcofibiS^aç.