II. PÉRIODE ATTIQUE (v® et IV® sièclcs). — G'cSt
SOUS l'influence prédominante d'Athènes que ce progrès s'accomplit. Dès l'année 510 avant notre ère , Athènes est organisée en démocratie. Ses victoires dans les guerres médiques au commencement du V* siècle lui assurent la primauté en Grèce. Elle devient la plus grande cité commerçante et en même temps le principal foyer de lumière du monde hellénique. Ses revers dans la guerre du Péloponnèse ne lui enlèvent pas cette prépondérance intellectuelle. Elle la garde encore durant tout le IV* siècle, jusqu'après les conquêtes d'Alexandre, qui changent la face du monde grec. Tout ce qui se produit de remarquable dans les lettres pendant ces deux siècles est plus ou moins athénien. Seule, la comédie sicilienne d'Ëpicharme et de Sophron fait exception à cet égard.
La grande création poétique de ce temps, c'est le drame sous ses diverses formes, tragédie, comédie, genre satyrique. De même que, dans la période précédente, le lyrisme avait succédé à l'épopée par un progrès naturel de la réflexion, de même à présent le drame prend la place de la poésie lyrique, qui est reléguée à Tarrière-plan. Né au siècle précédent, ce genre nouveau s'organise avec Eschyle et atteint sa perfection avec Sophocle et Euripide. Il réalise l'alliance la plus étroite entre l'esprit de combinaison, c'est-à-dire l'analyse, et la puissance créatrice de l'imagination. La comédie suit, pour ainsi dire, pas à pas les destinées de la tragédie. Elle s'organise dans la première moitié du v° siècle * et règne avec éclat pendant toute la seconde, grâce au génie d'Aristophane et d'Eupolis. Elle aussi unit la réflexion la plus juste et la plus mûre à l'essor de l'imagination, celle-ci prenant chez elle toutes les libertés de la plus folle fantaisie.
La prose, qui apparaissait seulement à la fin de la période ionio-dorienne, se perfectionne rapidement dans la première moitié de la période attique. En même temps qu'elle devient un remarquable instrument d'analyse, elle se prèle à tous les besoins d'un exposé qui tantôt se contente de précision et de clarté, tantôt vise à l'effet dramatique. L'histoire, sortant des mains des logographes, est agrandie par Hérodote et aussitôt après condensée par Thucydide. Le premier en fait un genre plein de vie, plein d'instruction curieuse et variée, et en outre naturellement dramatique. Le second, sans lui rien ôter de ce qu'elle avait d'émouvant chez son prédécesseur, enseigne une fois pour toutes aux esprits réfléchis à la considérer comme une école de raison et d'expérience. Après eux, elle reste comme une des études préférées de tous ceux que le spectacle des choses humaines intéresse. Xénophon et Ctésias, Ephore et Théopompe, pour ne citer que quelques noms illustres, la traitent selon la variété de leurs aptitudes personnelles : car elle invite à la fois ceux qui savent peindre et ceux qui se plaisent à juger.
L'éloquence, qui est aussi ancienne que la parole humaine, devient dans le même temps un genre littéraire, en ce sens qu'elle donne lieu à des œuvres écrites qui la préparent, lui viennent en aide ou la sauvent de l'oubli. Et peut-être, dans ce grand essor de la prose s'élevant au rang qu'abandonne alors la poésie, est-ce à elle surtout qu'il est donné de recueillir ce que celle-ci a laissé de passion ou d'imagination sans emploi. Si elle n'est guère qu'ingénieuse et savante chez les sophistes et chez Antiphon lui-même, elle est déjà vivante, variée, dramatique chez Lysias et Isée, humaine et personnelle chez Isocrate, puis elle s'affriinchit tout c^ coup de
ses dernières timidités et révèle l'âme tout entière chez Démosthène et Eschinc, chez Lycurgue et chez Hypéride.
La philosophie, à la fin de la période ioniodorienne, s'était produite avec hardiesse et grandeur, soit dans la prose, soit dans la poésie. Au début de la période attique, devenue plus mûre, elle rompt avec la poésie, et s'établit, pour ainsi dire, au cœur de la société cultivée. Son influence est grande au temps de Socratc, plus grande au iv® siècle. Il y a encore un brillant reflet de l'ancienne poésie dans la prose de Platon. Chez Xénophon, c'est la sagesse du sens commun qui s'exprime seule dans une langue claire , élégante et finement exacte. Avec Aristotc, nous voyons la philosophie devenir une science, aussi bien par la forme que par la méthode; et toute l'école péripatéticienne reste fidèle à la tradition du maître. Les autres sectes suivent la même tendance. On discute, on s'attache aux idées abstraites : l'imagination et le sentiment ne figurent plus dans l'école que comme des matières d'observation et de raisonnement.
Ainsi durant les deux siècles de la période attique, nous voyons la prose se substituer en Grèce à la poésie et la réflexion l'emporter sur le jeu plus naïf et plus spontané des facultés. Toutefois la poésie subsiste encore dans le iv® siècle, et la comédie moyenne ou nouvelle, entre les mains d'Antiphane, de Diphile, de Philémon et de Ménandre, produit des œuvres aussi charmantes qu'instructives. Mais cette poésie elle-même se ressent de la prédominance de la prose, dont elle se rapproche chaque jour. Elle n'a plus la hardiesse ni la liberté de celle d'autrefois. Elle est sage, réfléchie, pleine d'expérience et de modération. Elle se tient le plus près
possible de la réalité, et elle fait de la philosophie morale comme on en fait autour d'elle, moins le dogmatisme qu'elle évite.
III. PÉRIODE ALEXANDRiME (iii* et II* siècles). — Les conquêtes d'Alexandre mettent fin à l'importance politique d'Athènes et par suite à sa primauté littéraire. Le monde grec voit brusquement reculer ses limites et agrandir son horizon. Des royaumes helléniques se fondent, des capitales nouvelles surgissent, entourées de l'éclat que leur donnent des monarchies à demi orientales. Alexandrie, bâtie par le conquérant, devient en quelques années une des plus grandes villes du monde. Les Ptolémées y rassemblent autour d'eux les littérateurs et les savants. C'est elle qui est reconnue alors comme le foyer principal de la haute civilisation grecque, tandis qu'au second rang d'autres capitales, telles que Pergame, Antioche, Syracuse, font de plus en plus oublier Athènes. Mais dans le cours du deuxième siècle avant notre ère, Rome grandit chaque jour et son ombre s'étend sur le monde grec. En 146, la Grèce devient une province romaine, et les Grecs, lettrés ou savants, quittant leur patrie, affluent de plus en plus auprès de leurs nouveaux maîtres. Dès la fin de ce siècle, Rome est réellement le centre du monde civilisé, et plus de soixante-dix ans avant la bataille d'Actium, qui fera de l'Egypte elle-même une province romaine (30 av. J.-G.), on peut dire que la période alexandrine est close, puisque tous les regards sont tournés vers un seul point du monde et que ce point est Rome.
Les deux siècles qui constituent ensemble cette période marquent la dernière phase de révolution naturelle du génie grec. C'est alors qu'il devient
surtout chercheur et raisonneur. Il excelle dans les mathématiques, il s'adonne avec passion à la philosophie et à l'érudition, et il transforme la poésie elle-même en une matière de combinaisons ingénieuses, d'où rinspiration naïve est absente. On fonde partout des bibliothèques. La critique et la grammaire se constituent : Aristarque et Cratès partagent l'attention du monde lettré. La mythologie se résume et se condense dans de vastes recueils; l'histoire explique et commente les lois, les institutions, les mœurs, et se plaît aux discussions ; la philosophie domine les écoles, remplit les bibliothèques et se fait admettre jusqu'au foyer domestique ; la rhétorique succède à l'éloquence. La poésie devient savante : les Callimaque, les Philétas, les Rhianos, les ApoUonios de Rhodes sont des érudits en même temps que des poètes. Théocrite lui-même, créateur dans un siècle qui l'est si peu, appartient à son temps par son goût pour les œuvres concises et travaillées, d'une facture rare, dont le mérite consiste en grande partie dans une finesse ingénieuse et délicate.
IV. PÉRIODE ROMAINE (du ï®*" sièclc av. J.-C. au commencement du VI® siècle ap. J.-C). — A partir du milieu du i" siècle avant notre ère, commence dans l'histoire de la littérature grecque une nouvelle et dernière période, qu'on peut appeler romaine, puisque Rome domine alors le monde entier. Elle s'étend depuis César jusqu'à Justinien, embrassant ainsi une durée de cinq siècles.
Le génie grec n'a plus alors aucune faculté nouvelle à mettre au jour. Il use, plus ou moins heureusement, de son expérience lentement acquise, et il produit encore nombre d'œuvres remarquables,
mais dans lesquelles l'imitation du passé l'emporte sur la nouveauté.
Le siècle d'Auguste est surtout pour les Grecs un siècle d'histoire et de critique. Strabon, Diodore, Denys d'Halicarnasse sont les plus grands noms de ce temps. La poésie n'a plus qu'une existence artificielle dans l'épigramme, dans les improvisations, ou dans des panégyriques tels que le poème d'Archias sur le consulat de Cicéron. Les Grecs de ce temps sont à demi romains par leurs idées, par leurs amitiés et par leurs admirations.
Toutefois un mouvement d'indépendance se dessine après la mort d'Auguste et produit bientôt le siècle des Antonins. L'esprit grec, sans échapper à la prépondérance romaine, tend à relever ses traditions déchues. Il y réussit en partie dans l'art oratoire avec Dion Chrysostome et les sophistes, dont la réputation devient immense au temps d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle; dans la philosophie morale et dans l'histoire avec Plutarque, Arrien, Appien, Marc-Aurèle lui-même, romain hellénisé, que l'on peut considérer comme un Grec; dans la prose satirique avec Lucien.
Mais après cet éclat, le déclin se manifeste d'une manière définitive. L'histoire, honorée encore par Hérodien et Dion Cassius, disparaît ensuite, ou du moins cesse d'être ni un art ni une science. L'éloquence sophistique, simple procédé habilement entretenu, semble par là même plus durable, et elle brille depuis le commencement du m® siècle jusque vers la fin du iv* avec Philostrate et Longin, Himérios, Thémistios et Libanios ; mais elle n'est en réalité que l'ombre d'un art déchu, et Julien lui-même ne lui rend pas la vie. Le roman naît alors, sans produire aucune œuvre qui mérite d'être considérée
comme une création originale. La philosophie est peut-être ce qu'il y a de plus remarquable en ce temps. Ammonios au ïi° siècle, Plotin et Porphyre au m", Jamblique au iv®, Syrianos, Proclos, Damascios, Olympiodore et Simplicios au v* et au vi®, prouvent, par une sorte de renouvellement des doctrines anciennes, que la vitalité de l'esprit grec n'est pas encore éteinte. Ce temps, si peu poétique en apparence, produit même une poésie. Nonnos et Goloulhos, peut-être aussi Quintus de Smyrne, puis Musée et Triphyodore sont les derniers représentants de la tradition hellénique affaiblie, et annoncent déjà le moyen âge byzantin, bien qu'ils appartiennent encore par l'esprit et l'imitation à l'antiquité.
Nous ne mentionnons pas dans celle dernière période les écrivains et les orateurs chrétiens malgré le grand éclat de leurs œuvres et de leurs noms, parce qu'ils ne peuvent être éludiés convenablement dans une histoire générale de la littérature grecque. Nourris d'un autre esprit et puisant leurs inspirations ailleurs que dans la simple tradition hellénique, ils forment, entre les écrivains grecs, une série distincte que nous laissons en dehors du cadre de cet ouvrage.
• Le spectacle de la longue évolution que nous venons d'esquisser appelle quelques réflexions indispensables. Le génie grec a eu pendant sept ou huit siècles un essor magnifique; puis, pendant une période presque égale, il est resté inférieur à luimême, pour disparaître ensuite dans l'ombre du moyen âge byzantin. Cette décadence n'est pas imputable aux défauts de la race hellénique, bien qu'elle les ait rendus plus sensibles. La domination romaine en a été la première cause, puis la situation poli-
tique de l'Empire à partir du m* siècle. Jamais, pendant ce temps, la race grecque ne s'est trouvée groupée et constituée dans des conditions de force, d'indépendance, d'unité morale, qui lui aient permis de se ressaisir elle-même. Rien ne prouve que, si ces conditions lui eussent été offertes, elle n'aurait pas pu, tout en restant fidèle à son génie, renouveler ses traditions, se refaire peu à peu un ensemble d'idées et de sentiments nouveaux, en un mot recommencer une seconde évolution, analogue à celle dont elle avait une première fois offert le spectacle. Le christianisme pouvait devenir l'occasion naturelle de ce développement, et il a semblé un instant, au iv* siècle, que cela allait peut-être se produire. Mais le christianisme a trouvé son centre en Occident, et l'Orient, en lutte avec les barbares, Perses, Bulgares, Goths, et plus tard Arabes et Turcs, n'a jamais vu s'établir dans son sein un état de choses qui permît une renaissance hellénique. Il ne faut donc pas se hâter de dire que la littérature grecque a pris fin parce que l'esprit grec était épuisé. La vérité est que l'occasion lui a toujours manqué de mettre à profit ses ressources pour recommencer une vie nouvelle. Le développement d'une littérature est en somme celui d'une tradition. La Grèce en a créé une première, qu'elle a conduite glorieusement à son terme naturel à travers une série de phases régulières. La fortune lui a refusé les moyens d'en constituer une seconde.