LIVRES XX ET XXI
nion assez commune, nous serions plutôt tenté d'y voir la raison d'être de tout l'épisode. — Il n'y a en somme que la fin de ce vingtième livre (v. 381-503) qui puisse sembler au premier abord appartenir au récit primitif. Le poète nous y montre Achille chassant devant lui la foule des Troyens qu'il massacre et rencontrant enfin pour la première fois Hector, qui est dérobé à ses coups par Apollon. Mais dans ce morceau môme, le principal épisode, c'est-à-dire le Qombat d'Achille et d'Hector, est fait d'imitations, et il en est de môme de la description finale qui nous fait voir le char d'Achille écrasant les morts et tout rougi de sang. En outre le merveilleux y présente le môme caractère d'invraisemblance inutile et d'exagération que dans le morceau précédent*. Nous serions porté à croire en conséquence que cette partie du récit a été ajoutée au combat d'Achille et d'Enée comme introduction aux scènes suivantes.
Le Combat près du fleuve fait suite en effet d'une manière immédiate à cette description. Achille porte çà et là le carnage sur les bords du Xanthe et dans le lit môme du fleuve. Il tue le Thrace Astéropée. Le fleuve alors s'irrite contre lui, et comme Achille le brave, il cherche à l'engloutir sous ses eaux soulevées. Achille fuit; le Xanthe le poursuit; bientôt môme il appelle à son aide le Simoïs : les deux fleuves débordent, inondent la plaine, roulent les cadavres et les armes. Achille périrait sans l'assistance des dieux; mais Héphaestos, sur l'ordre d'Héré, vient
1. Le trait lancé par Hector est détourné par le souffle d'Atbéné» tandis qu'au Y« livre, c'était avec la main que la déesse écartait de Diomède la lance d'Ares (v. 853), et de plus le trait ainsi détourné revient en arrière à son point de départ (v. 437-441). Ce sont là des indices d'un goût fort différent.
à son secours. Ses feux dessèchent les eaux débordées. L'embrasement arrête l'inondation et la refoule. Enfin le Xanthe demande grâce , et tout s'apaise. Rien n'est plus célèbre que ce récit : c'est l'œuvre d'un poète d'une grande et brillante imagination, en qui les qualités dramatiques s'unissent aux qualités descriptives d'une manière merveilleuse ; mais si l'on veut y trouver le caractère homérique, il faut changer le sens de ce mot. Ce qui caractérise essentiellement l'art homérique, tel qu'il nous est apparu déjà dans le chant de la Querelle, dans les Exploits dAgamemnon, dans la Patroclie, et ailleurs, c'est, nous l'avons dit, la grandeur de l'effet associée à l'extrême simplicité des moyens. Or, dans la lutte d'Achille et du Xanthe, c'est le contraire qui nous frappe. L'effet est grand, mais il est obtenu par des moyens extraordinaires. Faire sortir un fleuve de son lit, puis, comme si cela môme était insuffisant, en appeler un second à son aide, déchaîner un incendie à travers une plaine et nous la montrer tout entière en feu, mettre en lutte deux éléments, en un mot bouleverser tout pour un seul homme qu'une simple vague suffisait à engloutir, c'est le fait d'un poète à qui rien ne coûte, pourvu qu'il étonne et qu'il effraye. A ce morceau succède l'épisode appelé proprement Combat des dieux (v. 383-585), qui est rejeté presque unanimement par la critique. Sans raison, les dieux des partis ennemis se provoquent deux à deux, et ces défis n'aboutissent qu'à des échanges de paroles ou à des rencontres qui semblent à peine sérieuses. Nulle part, on peut le dire, l'interpolation n'est plus évidente que là. En comparant ce morceau au précédent, il semble naturel de penser qu'il a dû être composé antérieurement et que le combat d'Héphaestos et du Xanthe est sira-
plement un brillant épisode ajouté après coup à la pauvre Théomachie qui existait déjà.
Immédiatement après le combat des dieux, commence (au vers 526) le sublime récit de la Mort d'Hector, qui comprend, avec la fin de ce livre, le livre suivant tout entier. Tandis que les Troyens éperdus rentrent en foule par les portes de la ville, ouvertes aux fuyards sur Tordre de Priam, une ruse d'Apollon éloigne pour un instant Achille qui s'attache à la poursuite d'un vain fantôme. Hector, seul entre les Troyens, s'arrête au pied des murs, et l'attend. En vain, du haut du rempart, son père et sa mère le supplient tour à tour de rentrer : il reste sourd à leurs appels déchirants, décidé à combattre. Mais voici qu'Achille parait, et soudain une frayeur irrésistible le saisit. Il fuit, poursuivi par son adversaire, et le poète nous fait assister à toutes les émotions de cette course ardente dont la vie d'Hector est l'enjeu. Rien de plus beau dans tout le poème. Zeus abandonne le malheureux Hector à sa destinée : alors Athéné arrête Achille, puis elle vient auprès d'Hector sous les traits de son frère Déiphobos et lui persuade de tenir tête à celui qui le poursuit. Les deux ennemis sont donc face à face. Le combat s'engage. Hector, trahi par les dieux, est vaincu et tombe, la gorge percée, mais vivant encore. Il prie Achille de respecter du moins son corps, de le rendre aux siens après sa mort ; Achille, impitoyable, achève le vaincu en l'insultant, et Hector meurt, non sans prédire à son cruel vainqueur que lui aussi tombera bientôt. Aussitôt, pendant que les Achéens se réjouissent en chantant le péan autour du cadavre de leur terrible ennemi, le poète, par un contraste aussi simple qu'émouvant, nous montre la douleur navrante du vieux Priam, celle d'Hécube, et surtout
le désespoir et les lamentations touchantes d'Andromaque. La beauté incomparable de ce long récit est dans la vérité et la force des sentiments, dans la variété des péripéties qui naissent sans apprêt de la suite naturelle des événements, dans la manière puissante dont le poète fait valoir les grandes situations dramatiques et marque les phases principales de l'action. C'est le chant le plus pathétique de V Iliade et il n'en est aucun qui porte à un plus haut degré les caractères distinctifs des parties primitives. Gomme dans le chant de la Querelle^ le poète se contente du plus petit nombre possible de personnages : il lui suffit de deux hommes qu'il met face à face pour composer et dérouler sous nos yeux le drame le plus émouvant et le plus rempli*. Ce récit de la Mort d'Hector est visiblement le noyau de VAchilléide^ et les parties suivantes, c'est-à-dire la fin du poème, de même que les parties précédentes, semblent y avoir été ajoutées postérieurement.
1. Les quelques allusions, réelles ou apparentes, qui, dans le XXII* livre, se rapportent à diverses parties de VIliade, ne prouvent rien contre rautériorité de ce chant. Les vers 46-52 ont pu être introduits après coup, lorsque VIliade fut complète, pour rappeler la mort de Lycaon et de Polydore; mais il ne me parait pas impossible non plus qu*ici comme ailleurs l'allusion apparente ait précédé le passage auquel elle paraît se rapporter et lui ait donné naissance. II eu est de même des vers 100-103, qui semblent viser la scène du XVIII* livre où figure Polydamas; mais cette scène, dans le récit où elle est intercalée, ne tient à rien ; n'est-il pas vraisemblable qu'elle a été faite après coup d'après les vers de la Mort d'Hector qui semblent aujourd'hui destinés à la rappeler? — En revanche, je crois que le XXII« livre est postérieur aux Adieux d'Hector et d'Andromaque du VI«. Le vers 105 du XXII« livre me paraît évidemment emprunté au vers 442 du YI«; la relation inverse n'est pas possible; car le sentiment ici exprimé est plus complètement juste au VI« livre qu'au XXII«.
Le XXIIP livre se compose de deux morceaux étendus. Le premier (v. 1-256) est le récit des funérailles de Patrocle. Ce qui manque le plus à ce récit, c'est la grandeur, par conséquent le caractère essentiellement homérique. Tout y est décrit avec convenance, les sentiments comme les actions, sans que le poète toutefois semble jamais s'oublier lui-même, ni s'élever au-dessus de son art. Le court épisode du message d'Iris auprès des vents, qui tardent avenir allumer la flamme du bûcher de Patrocle, est caractéristique de cette manière; la poésie n'y sort pas naturellement des choses, mais l'auteur s'efforce de les orner pour les rendre poétiques. Au récit des funérailles proprement dites fait suite celui des jeux funèbres célébrés par Achille en l'honneur de Patrocle (v. 257-897). Ce second morceau du XXIP livre a été jugé par quelques critiques très supérieur au premier*. 11 renferme en effet de réelles beautés dans sa première partie, mais l'ordonnance n'en est rien moins que satisfaisante. Le poète nous décrit successivement huit jeux différents, ce qui est trop. L'attention se fatigue, et il en a tellement conscience lui-même, qu'il sent bientôt le besoin de se hâter. La course des chars est seule racontée en détails, avec d'ingénieuses péripéties qui la rendent très dramatique. Mais ensuite le narrateur passe rapidement sur le pugilat, la lutte, la course à pied, le combat singulier, le jeu du disque, le tir à l'arc et le concours du javelot'. Son désir d'abréger est par-