‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 94 sur 261 · Cbap. V · texte numérisé non relu

Cbap. V

rieures, mais s'en servant librement, non pas en les insérant telles quelles clans sa composition, mais en Tenrichissant à propos par d'heureux emprunts ou (Tintelligentes imitations. La grande idée de ce poète, pour Otfried Millier, c'est d'avoirconçu comme sujet possible d'un poème épique une série de péri* péties purement morales qui prédominent dans son (inivresur les événements eux-mêmes. Rien de mieux (|ue cette façon de comprendre Homère lorsqu'on la considère abstraitement et en elle-même ; mais dès c|u'on l'étudié sur le poème, elle cesse d'être satisfaisante.

Non seulement en effet les quelques interpolations admises par Otfried MiïUer ne suffisent pas à expliquer les nombreuses différences de manières et les inégalités de talent que nous avons signalées ; mais, ce cjui est bien plus grave, la contexture générale du poème est en désaccord avec l'idée fondamentale qu'il attribue à son auteur, ce Sans doute, dit-il, w une vieille légende, bien antérieure à Homère, t< racontait déjà comment Hector périt par la main « dWchille pour avoir tué Patrocle et comment le « fils de Thélis n'était point venu au secours du « meilleur de ses amis, parce que, irrité contre les « Grecs qui lui avaient fait un affront, il ne prenait « plus part à leurs combats. C'est le changement « qui se passe dans le cœur d'Achille et qui le transes forme d'ennemi des Grecs en ennemi des Troyens, « que le poète choisit comme le point culminant de <^ son poème, comme le moment décisif de l'action « entière. » Cette manière de voir est la consécfuence logique de la conception d'Otfried Mùller. Si en effet le développement du caractère d'Achille a été la raison d'être de Vlliade^ il semble nécessaire que le point culminant du poème soit le chan-

18i CHAPITRE III. — FORMATION DE L'ILIADE

geinenl essentiel de ce caractère. Gela devrait être, mais cela n'est pas ; et il n'y ti que la force d'une idée préconçue qui ait pu tromper sur ce point l'esprit si judicieux d'Otfried Mûller. En réalité, les livres XVIII et XIX, qui nous montrent précisément Achille passant d'un sentiment au sentiment contraire, bien loin d'être, comme il le laisse entendre sans oser y insister, les plus beaux ou les plus importants du poème, sont au contraire du nombre de ceux qui présentent le moins les caractères homériques. Et si l'on en exclut tout ce qui est épisodique, tout ce qui a pu être ajouté après coup, pour considérer seulement la crise morale à proprement parler, c'est-à-dire le message d' Antiloque et l'entrevue d'Achille avec sa mère au début du dixhuitième livre ou encore la réconciliation au dixneuvième, il est certainement impossible d'attribuer à ces morceaux la valeur exceptionnelle que leur prête Otfried Mùller. Le message d'Antiloque et l'entrevue d'Achille avec sa mère sont de belles scènes, mais elles n'ont pasTampleur qu'elles devraient avoir nécessairement si l'hypothèse en question était vraie. Je remarque en particulier que le poète n'a pas tiré du personnage de Thétis ce qu'on aurait été en droit d'en attendre dans une scène capitale; elle exprime de nouveau des sentiments déjà exprimés par elle, mais elle ne tente rien pour changer la résolution de son fils, et par suite la passion nouvelle de celui-ci, faute de contradiction, n'éclate pas avec toute la force qu'elle devrait avoir, étant admis que toute la suite du poème en dépend. C'est donc altérer la physionomie vraie de r//tWeque de vouloir y découvrir un plan dramatique aussi fortement conçu. En réalité, les grandes scènes morales sont celles de la Querelle^ de V Ambassade,

de la Mort d'Hector; et on a peine à croire qu'un poète, qui a été capable de créer de telles choses, eut produit la médiocre Réconciliation que nous avons, si dès le début ses regards avaient été fixés sur ce moment décisif de l'action et si tout son récit eût été ménagé, comme le voudrait Otfried Millier, en vue de cette scène unique.

Ecartons donc le système de l'unité primitive que ses plus éminents défenseurs n'ont pas pu mettre en accord avec l'observation impartiale du poème \ et considérons à présent le système opposé.

« Dès le XVI® siècle, Scaliger doutait de Tunité des « compositions homériques*. A la fin du xv!!*", d'Au- « bignac et Perrault attaquent sur ce point l'opinion « vulgaire avec plus d'audace que de bon sens^. « Vers le môme temps, Bentley tranche la question c< en trois lignes. La Motte, en 1 7 1 i , n'est pas éloigné « des mêmes doutes. Voltaire, que l'on rencontre « partout où il faut douter, et môme où il ne faut pas « douter, écrit avec insouciance dans son Essai sur « le poème épique : « Quand Homère composa V Iliade « (supposé qu'il soit l'auteur de tout cet ouvrage), il « ne fit que mettre en vers une partie de l'histoire « et des fables de son temps. » Le fondateur de la

1. Voir à ce sujet H. Bonite, Ueber den Ursprung der homer. Gedichtey 5* édil., Vienne, 1881. Grâce aux notes, cette dissertation est une véritable revue des questions homériques.

2. J.-C. Scaliger, Poétique, cli. V, p. 11, et ch. XLI, p. 450 (édition de 1561).

3. Perrault, Parallèle des anciens et des modernes, Paris, 1688- D'Aubiguac, Conjectures académiques ou dissertations sur l'Iliade^ Paris, 1715.

« philosophie de Thisloire, Vico, par une sorte d'in- « luilion savante dont ses devanciers ne doivent pas « lui ôter le mérite, car il les connaissait à peine de « nom, découvre que le véritable Homère n'est autre « chose que la Grèce héroïque racontant ses a exploits * ; il reconnaît volontiers autant d'Hôte mères qu'il y avait de villes grecques se dispu- (( tant l'honneur d'avoir produit le poème de V Iliade « et de l'Odyssée^. »

Bien que Wolf, incidemment au moins, ait laissé deviner des opinions assez différentes dont nous parlerons plus loin, il est difficile de ne pas le considérer comme le véritable patron de ce système qui décompose Ylliade primitive en une foule de petits poèmes distincts. L'idée qu'on emporte des ProlegomèneSy c'est que Ylliade et VOdyssée sont un assemblage de morceaux originairement distincts qui ont été faits séparément par les Homérides et réunis plus tard en un corps par les soins de Pisistrate. En négligeant d'étudier et d'indiquer tout d'abord ce que cette multiplicité primitive, qu'il entrevoyait, devait contenir d'unité pour être concevable, Wolf a ouvert la porte à toutes les hypothèses hasardeuses qui ne pouvaient manquer de se produire.

Elles ont trouvé leur expression principale en France dans Y Histoire des poésies homériques que

t. Principi di Scienza Nuo\'a^ Napoli, 1725 (le livre III csl iutitulé Delta discosrrta ctel s'ero Oniero). « Vico, dit Dugas Montbel, est le premier qui ait compris que les poésies homériques n'étaient pas seulement une œuvre littéraire, que c'était la poésie d'une époque, la voix de tout un peuple, eu un mot l'énergique expression de la civilisation héroïque de la Grèce et de l'Iouie. • [llist. (tes poésies tiomériq., en tète de la traduction do Xfliade^

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