Egger, Mémoires de liltératurc ancienne^ p
Dugas-Montbel a jointe à sa traduction de Vlliade\ Là, Tunitc primitive est niée hardiment. L'auteur, plein des idées de Wolf et de Vico, se représente les chants qui ont plus tard formé VIliade, comme naissant spontanément à la suite des événements qui en sont l'objet. « A peine dix ans s'étaient écoulés « depuis la chute d'Ilion, écrit-il, que déjà dans les (( palais des rois on chantait chaque jour tout ce que « publiait la renommée sur les triomphes et les infor- « tunes des Grecs... Ce fut dans cette contrée de TA- (( sic Mineure, qui dans la suite reçut le nom d'Ionie, (( que ces poèmes prirent naissance ; ce fut là qu'on (( chanta d'abord la valeur d'Achille, de Diomède, (( des deux Ajax, la puissance d'Agamemnon, le « courage d'Hector et la noble douleur du vieux « Priam. » De là, dans la pensée de l'auteur, autant de récits poétiques distincts et entièrement indépendants les uns des autres; et ces récits, selon lui, seraient devenus plus tard V Iliade, grâce à un travail d'élimination, d'addition, de juxtaposition et de raccord, qui aurait été quelque peu ébauché déjà par les rhapsodes, plus sérieusement commencé par Solon, mais réellement entrepris et achevé par Pisis- Iralo. Le véritable Homère, pour Dugas-Montbel, se résolvait donc en une multitude de chanteurs, et il exprimait cette idée en s'appropriant une phrase de Vico : (( Si les peuples de la Grèce ont tant discuté « sur la patrie d'Homère, si presque tous le voulu- « rent pour leur concitoyen, c'est que les peuples a grecs furent eux-mêmes cet Homère. »
t. Edition de Vlliadi'y texte et traductiuu en regard, 9 vol. in-8<*, 1828-1834; V Histoire des poésies homcriffiies est à la fin de l'ouvrage. Elle a été réimprimée en tête de la même traduction, publiée chez Didot en 1 vol. in-18.
Le syslcme de Dugas-Montbel, malgré les remarques de détail que Fauteur a semées dans ses notes pour le confirmer, ne s'appuyait pas sur une analyse complète ni sur une comparaison très attentive des parties du poème. C'étaient surtout des vues générales, qui s'autorisaient des témoignages anciens relatifs au travail de Pisistrale et à l'état de dispersion primitif des poèmes homériques. Les recherches précises autant que hardies de Karl Lachmann vinrent donner à ces hypothèses une force toute nouvelle.
Dans deux mémoires, lus devant l'Académie des sciences de Berlin, le 7 décembre 1837 et le 11 mars 1841 \ Lachmann soumettait toute V Iliade k une étude minutieuse destinée à montrer la diversité d'origine de ses parties. A vrai dire, il ne se prononçait nulle part très nettement sur les relations premières de ces parties entre elles, et il est diflicile par suite de dire comment il se représentait la formation du poème actuel. Mais laisser complètement de côté, comme il le faisait, l'unité primitive, quelque opinion qu'il en eut, pour accuser seulement les diversités des parties, c'était donner crédit au système que nous venons d'indiquer. En notant une foule de divergences, il arrivait à décomposer V Iliade en dixneuf chants primitifs de dimensions et de valeurs diverses*. Sans entrer ici dans la critique des dé-
1. Les deux mémoires de Laclimauu ont été réunis sous le titre commun de Betrachtungen fiber Ilomers llias et publiés avec quelques additions par un disciple de l'auleur, Moritz Haupt, Berlin, 3« édition, 1876.
2. Voici les titres qu'il donnait à ces dix-neuf chants: 1. M:^viç. 2. Ait»:. 3. "Ovctpo;. 4. 'Ayopa. 5. Boioixia. 6. "Opxoi. 7. T£'./oaxo::{a. 'AYa;x£'|xvovo; £::'-ojXr,7t;. 8. A'.o;x7Jooj; àv.aTcia. 9. "ExTOpo; xai *Avoco- ;jLa/r,; 6;x'.Xia. 10. Ilpeiosfa. 11. AoXwv:ia. 12. 'Ayajx^ixvovo; àpiTCcia.
tails, il y a un grave et décisif reproche à formuler contre cette manière de faire : c'est qu'elle met, en apparence tout au moins, tous ces chants primitifs sur la même ligne, en ne distinguant pas, entre eux, ceux qui ont produit ou attiré les autres. La décomposition de V Iliade ainsi opérée nous donne l'idée d'une multiplicité primitive de chants analogue à celle que concevait Dugas-Montbel ; il semblerait, à envisager de cette façon le vieuxpoème, que ses éléments divers aient été assemblés fortuitement ou par un artifice quelconque, sans qu'il y eut en eux dès l'origine aucun germe de leur unité actuelle. Or l'analyse que nous en avons faite nous a montré clairement certaines parties essentielles, d'où les autres ont dû naître par un développement organique. Tout système qui n'explique pas ce développement, qui ne le montre pas en action dans la mesure du possible, et qui détache seulement les parties les unes des autres, altère par là même très gravement la physionomie vraie de l'ensemble. C'est en cela que la méthode de Lachmann est condamnable. Mais il faut se hâter d'ajouter que ses études ont été remarquablement fécondes, et qu'en fait c'est d'elles que procède presque toute la critique homérique depuis quarante ans. D'ailleurs ce qui était resté obscur dans la pensée ou dans les écrits de Lachmann a été éclairci dans une certaine mesure par quelques-uns de ses nombreux disciples, et nous aurons tout à l'heure à noter chez l'un d'eux, A. Koechly, une théorie de la formation de Vlliade bien plus synthétique et par conséquent plus voisine de la vérité qu'on n'aurait pu s'y attendre
13. 'ïiiyoïLarfict. 14. *Em vao^i (xa/i). 15. AiO( aTcaTv). 16. IlaTpdxXEia. 17. 'AyiXXijfç. 18.UeX«. 19. "ExTOoo; Xuxpa.
d'après la méthode trop exclusiveinent analytique du maître '.
Les invraisemblances de ces systèmes opposés ne pouvaient manquer de susciter des explications intermédiaires. Celles-ci se ramènent toutes à une distinction entre VIlinde actuelle, résultant d'additions et de remaniements successifs, et Ylliade primitive, que Ton cherche à reconstituer avec plus ou moins de précision et de succès. Nous allons examiner quelques-unes des principales.
Le système le plus ordinairement accepté en ce genre est celui qui consiste à représenter Viliade primitive comme un poème complet, beaucoup moins étendu que Viliade actuelle. Il semble bien que ce lut là au fond la pensée de Wolf lui-même, lorsqu'il écrivait dans la préface de son édition de Viliade en 1794 : « On pourra, si je ne me trompe, arriver à « démontrer clairement qu'il faut n'altrrbuer à Ho- « mère que la plus grande partie des chants de ses (( deux poèmes, le reste étant Tœuvre dcsHomérides « qui ont suivi les lignes tracées par lui d'avance* ».
1. Em. Egger a résumé dans ses Conclusions sur les poèmes homériques (Mémoires de litt. anc, p. 96 et suiv.) les idées exposées par lui à ce sujet dans son cours de 1845-1846. Le savant et regretté professeur s'inspirait des opinions de ^Volf et de Vico : f Je ne comprends pas, disait-il en parlant de Schiller (p. 108). « qu'un grand poète de nos jours ait pu préférer l'Homère de la « tradition classique à l'Homère multiple et virant de Wolf et de « Vico. » Mais avec la modération naturelle de sou esprit, il en indiquait plutôt la vraisemblance générale qu'il ne cherchait à les formuler eu un système. Ces pages sont encore pleines d'intérêt.
2. Wolf, Kleine Schriflen, I, 211 : Id tameu, ni fallor, poterit