‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 100 sur 351 · SOPHOCLE · texte numérisé non relu

SOPHOCLE

BIBLIOGRAPHIE

Manuscrits. On s'accorde généralement à considérer les divers manuscrits de Sophocle, aujourd’hui dispersés dans les bibliothèques d'Europe, comme des copies d’un même exemplaire, qui serait le manuscrit de la Bibliothèque Laurentienne de Florence, dont nous avons déjà parlé à propos d’'Eschyle (Bibl. Laur., plut. 32, 9 xs ou x1° siècle). Ge ma: nuscrit (Laurentianus À : L de Dindorf) contient les sept tragédies subsistantes de Sophocle. IL est d’ailleurs assez incorrect. C’est Dindorf qui en à fait ressortir la valeur et qui l’a fait reconnaître comme la base nécessaire de tout travail critique.

Les autres mss. n’ont donc probablement qu’un très faible intérêt. Toutefois, l'opinion de Dindorf ayant été contestée, il est bon de mentionner au moins le n° 2725 du fonds de l’abbaye de Florence, dans la Bibliothèque Laurentienne (G de Dindorf), manuscrit du x1v® siècle, qui contient Ajaæ, Électre, Œdipe roi, et qui semble avoir conservé la vraie lecon dans plusieurs passages. — Les pièces qui ont été le plus souvent copiées sont Ajax, Électre, Œdipe roi, les seules qui fussent ordinairement étudiées dans les écoles byzantines.

SCOLIES. Ce qui a été dit plus haut des scolies d’Eschyle s'applique aussi à celles de Sophocle. Les meilleures de beaucoup sont celles du Laurentianus. Elles ont été complétées et corrigées à l’aide du Florentinus G. 11 y a en outre une masse considérable de scolies byzantines, qui se rapportent surtout aux trois pièces qu’on avait coutume d'étudier dans les écoles du Bas-Empire.

Les scolies du ms. L parurent pour la première fois dans l'édition de Sophocle publiée à Rome en 1518; d’où leur nom

BIBLIOGRAPHIE RRI

vulgaire de scolies romaines. La principale recension de ces scolies, après celle de Brunck (1786), a été celle de Elmsley et Gaisford (1825).

Dindorf a donné, en deux volumes (Scholia in Sophoclem, Oxford, 1852), une excellente recension des scolies du ms. L et un choix judicieux des autres, d’où il a tiré tout ce qui a quelque valeur. Dans le tome IT, p. x vr11 et suiv., dissertation de G. Wolf, De scholiorum Laurentianorum auctoritate. Recension plus récente de M. Papageorgios, Scholia in Sophoclis tragædias vetera, 1888, Biblioth. Teubner.

Éorrions. L’édition princeps des tragédies de Sophocle a été donnée à Venise par les Aldes en 1502. — Turnèbe (Paris, 1553) institua un texte assez différent de celui des Aldes, en se servant d’un manuscrit qui avait été revu et corrigé arbitrairement par Démétrius Triclinius, Ce texte, qui supprimait un certain nombre de difficultés, a joui pendant plus de deux siècles d’une grande autorité, et les éditions qui se sont succédé durant ce temps l’ont toutes plus ou moins reproduit. Brunck, le premier (Sophoclis quae eæstant omnia, Strasbourg, 1786), rejeta ce texte altéré, pour revenir à celui des Aldes, qu’il améliora. :

De notre temps, les tragédies de Sophocle ont été l’objet d’une série d'importants travaux, critiques et exégétiques. Le principal honneur de cette grande entreprise revient à G. Dindorf (Sophoclis tragædiæ et fragmenta, Oxford, 1832-49 ; texte revu et corrigé dans ses Poetæ scenici, 5° éd. Leipzig, 1869) ; Le texte qu’il a établi a été adopté dans la Bibliothèque Didot; c’est aussi celui qu’a suivi, en le corrigeant et en l’améliorant, M. Tournier, dans ses éditions successives, publiées par la maison Hachette (Les Tragédies de Sophocle, 2e éd. Paris, 1877). A . côté du nom de Dindorf, il faut placer celui de Wunder, auteur d’une édition justement renommée par son commentaire (Leipzig, 1831-78), et ceux de Schneidewin et Nauck, dont le Sophocle (1849-78), plusieurs fois réédité et amélioré, est aujourd’hui le plus en usage. Pour les fragments, voir, en tête du chap. II, l’indication des recueils où ils se trouvent.

LExIQUEs. Deux lexiques spéciaux de Sophocle doivent être cités ici. Le premier est celui d’Ellendt, publié en 1826, à la fin de son édition; il a été de nos jours revu et rajeuni par H. Genthe, Berlin, 1867-72. Le second est celui de G. Dindorf, qui a paru à Leipzig en 1871.

re) C9 ES

I. Vie et caractère de Sophocle. — Il. Son œuvre. Les tragédies perdues et les tragédies subsistantes. — III. Conception nouvelle du drame. La volonté humaine érigée en principe d’action. — IV. Psychologie dramatique. Les caractères. — V. Réduction des parties lyriques. Charme et noblesse du lyrisme de Sophocle. — VI. Comment il modifie la langue de la tragédie.

Comme Eschyle, Sophocle était de pure race athénienne {. Néentre 497 et 495 au bourg de Colone, à peu de distance d'Athènes, il semble qu'il ait réuni en lui dès sa naissance les deux éléments de l’âme nationale, la saine et vigoureuse simplicité de la population rustique, attachée aux choses du passé, et l’activité d’esprit que développaient alors, dans la population urbaine, les intérêts croissants du commerce et de la politique *. Une religion poétique et vivante, nullement oppressive, qui était une satisfaction du cœur plutôt qu’une préoc-

4. Les sources principales de la vie de Sophocle sont une Vie anonyme, qu’on trouve dans la plupart des éditions; les quelques données du marbre de Paros; enfin une courte notice de Suidas. Il faut y ajouter un petit nombre detémoignages isolés. Voir, dans l’édition de Dindorf (t. VIII), la vie de Sophocle, où tous ces textes sont réunis et discutés.

2. Son père, Sophillos, possédait en ville deux ateliers pour le travail du fer et du bois, et il devait avoir une maïson de campagne à Colone, non loin des bords du Céphise, puisque c’est là que naquit le poète. Le tombeau de famille était près de là, sur la route de Décélie, à onze stades de la ville (Vie anonyme). Sophillos, enrichi sans doute par l’industrie, semble avoir été un personnage; Pline (Hist. nat., XXX VII, 2, 1)dit, en parlant du poëte, principe loco natus, et le biographe anonyme : Kaïwçs ënards00n nat tpapn Èv EUTopia.

cupation de la pensée, fut pour Sophocle un des fruits de cette tradition domestique, tout enveloppée de chers souvenirs. Il entra dans la vie avec une âme heureuse, une imagination sereine, un esprit sain et actif, que rien ne troublait.

À mesure qu’il grandit, Athènes le façonna de plus en plus à son image. Quelques témoignages précieux nous le montrent associé aux fêtes, aux manifestations artistiques et littéraires de ce temps. Il étudie les poètes nationaux, Homère et le cycle épique, les représentants du lyrisme et de l'élégie. Il s’initie à la musique auprès de Lampros, que les anciens nous représentent comme un des meilleurs maîtres d’alors, fidèle aux principes, et digne d’être nommé à côté de Pindareet de Pratinss. En même temps, il fréquente la palestre et il est couronné aux concours gymniques. Sa grâce naturelle et sa beauté d’adolescent le distinguent entre les jeunes gens de son âge. Quand Athènes, en 480, après la victoire de Salamine, célèbre la fuite de ses ennemis par une action de grâces solennelle, c’est Sophocle, alors âgé de quinze ou seize ans, quiest chargé de conduire le chœur des jeunes gens en jouant de la Iyre ‘. Plus tard, lorsqu'il paraît lui-même sur le théâtre, il profite volontiers des occasions pour y faire valoir son élégance naturelle et son adresse : dans le rôle de Nausicaa, on le vit, travesti en jeune fille, jouer à la balle avec ses compagnes ; dans celui de l'aède Thamyris, il ne craignit pas de reproduire devant le public athénien le jeu du célèbre cithariste rivalisant avec les Muses.

On ne nous dit pas que Sophocle ait eu des relations avec aucun des philosophes de ce temps ni qu’il ait participé à leurs étu.les. Ge n’est pas là sans doute une omission. Rien dans son œuvre ne révèle un esprit avide de

1. Vie: Mexzà Adpas yuuvos dAmapuévos vois nauaviSouor Tv ÉmVIxIwV se ÉERPYE.

232 CHAPITRE VI. -1S0PHOGDE

l'inconnu. En fait de philosophie, celle de la vie commune a dù lui suffire. Les vieilles réflexions des poètes sur la destinée humaine formaient pour son usage un fonds de sagesse, que son expérience personnelle enrichissait jour par jour d’observations particulières, mais qu'il n'éprouvait pasle besoin de dépasser. Encore moins se souciait-il d'agiter les questions obscures de l’origine et de la nature vraie des choses. Il y avait en lui une habitude héréditaire de croyance tranquille !, qui semble l’avoir tenu toujours en dehors des plus vives curiosités contemporaines.

Les années de pleine maturité de Sophocle furent aussi celles du pluslarge épanouissement du génie athénien. Après avoir assisté dans son enfance à la fin de la seconde guerre médique, il vit, de trente à soixante ans, la puissance successive de Cimon et de Périclès. La vie était alors heureuse et brillante à Athènes, et il dut en jouir plus que personne. De grandes et belles choses se faisaient au loin et dans la ville même.On y disputait à l’assemblée publique sur de graves intérêts; on bâtissait le Parthénon et les Propylées ; Phidias, Ictinoset Alcamène rivalisaient d’art et de génie. Les spectacles étaient pompeux, et tous cependant portaient la marque du bon goût et d’une élégance discrète. Les étrangers affluaient, de la Grèce d'Asie et de la Grèce d'Italie ou de Sicile : Athènes était vraiment le centre et le foyer de la vie hellénique; toutes les idées nouvelles convergeaient vers la grande cité, pour y prendre quelque chose de son caractère et s’y faire plus ou moins athéniennes.

Au milieu de ce mouvement, et parmi tant d’occasions qui s’offraient aux ambitieux, Sophocle ne songea pas à

1. Vie : T'éyove Où at BeoprAns 6 Eopoxdñs wc oùx ddkoç. En disant qu’il était aimé des dieux (6sopnç), le biographe donne naturellement à entendre qu’il les honoraïit d’un culte sincère.

se faire honneur autrement que par son art. « Dans les affaires publiques, nous dit un de ses contemporains, il ne montrait ni plus d'aptitude, ni plus d’activité que tout autre : c'était un des bons citoyens d'Athènes, et rien de plus ‘. » Pourtant, il ne se dérobaït pas non plus à la confiance populaire. Il fut deux fois stratège, et il paraît avoir exercé aussi les fonctions d’hellénotame ?. On peut conclure de là que son intelligence vive et facile s’appliquait, quand il le fallait, à la guerre et aux finances, avec cette souplesse qui était d’ailleurs un des traits distinctifs de l’Athénien, Dans les mauvais jours, on le trouva prêt à servir sa patrie avec dévouement. Après le désastre de Sicile, en 413, il fut élu membre du collège de six magistrats chargés de proposer des mesures de salut. Un peu plus tard, en #14, il fit partie d'un comité de trente membres qui devaient préparer la modification de la constitution. Mais il se sépara des quatre cents, lorsque ceux-ci voulurent gouverner sans l’assemblée *.

Ces détails n’ont d'intérêt pour nous qu’autant qu'ils nous font mieux connaître le caractère de Sophocle. Il en est de même de ceux qui concernent sa vie privée. On vantait la facilité de son humeur. Heurcux de ses propres succès, il n’était point jaloux de ceux des autres.

4. Ion dans Athénée, XIII, p. 603, E : Ta pévror moditixa oÙte oopos oÙte pexthptos nv, &AX’ de v Tu sic Tov {pnoTov ’Abnvatwv.

2. Il fut stratège en 430 pendant l’expédition de Samos (Ibid. et Vie; d’après l’argument d’Antigone, cet honneur lui auraitété conféré en raison de l’impression produite par cette pièce); il le fut encore en même temps que Nicias (Plutarque, Nicias, c. 15). Pour les fonctions d’hellénotame, voir Dindorf, Vie de Sophocle. — La Vie anonyme. nous apprend aussi qu’il dut à la considération dont il jouissait d’être investi du sacerdoce du héros médecin Alcon (Cf. J. Martha, Sacerdoces athéniens, p. 149 et 169).

Page 1