Argument de l’Alceste d’Euripide
tête fut représenté en 409, et qu'OŒEdipe à Colone fut mis à la scène après la mort de son auteur, en 401, par les soins de son petit-fils, Sophocle le jeune !. En dehors de ces indications, nous sommes réduits à des conjectures, tirées surtout du caractère même des pièces et de certains détails de facture.
De tout cet ensemble dramatique, sept tragédies seulement subsistent dans leur intégrité ?.
Ajax, qui est probablement la plus ancienne des sept, nous laisse voir le poète encore peu habile à tirer parti du troisième acteur . Le sujet est le suicide d’Ajax, fils de Télamon, héros cher aux Athéniens, éponyme d’une de leurs tribus. Bien que le fait Iui-même soit emprunté à la Perite Iliade, Sophocle se montre surtout fidèle aux souvenirs de l’{iade : Ajax rappelle Hector, comme sa captive Tecinessa fait souvenir d’Andromaque. Par la simplicité de sa structure générale, comme par le style, la pièce est encore assez voi-
esine de l’art d'Eschyle. Elle débute par un prologue qui a ses personnages propres, comme le Prométhée enchainé, Agamemnon, les Euménides ; elle se termine, comme les Sept, par une sorte d’épisode complémentaire, la discussion au sujet de la sépulture d'Ajax, dont on a quelquefois, mais à tort, contesté l'authenticité. Ajoutons que les parties [lyriques ont encore une étendue relativement considérable. Néanmoins par la représentation des caractères, par l’art délicat des péripéties, par l'éloquence admirable du sentiment, Sophocle est déjà là tout entier. Il s’y mon-
4 Arguments de Philoctèle et d’OŒEdipe à Colone.
2, Cf. les analyses de Patin, Études sur les Tragiques grecs, t. II.
3. Distribution probable des rôles : mrotagoniste, Ajax, Teucros; deutéragoniste, Ulysse, Tecmessa ; fritagoniste, Athéna, messager, Ménélas, Agamemnon. — Il n’y a que le prologue et la scène finale d’arbitrage qui exigent la présence des trois acteurs. he Hist.‘de la Litt, grecque. — T. III. 46 x
tre sûr de lui dans l’art nouveau de l'argumentation dramatique.
Antigone, jouée en 440, offre aussi des traces sensibles de l’ancienne manière. Le sujet semble avoir été suggéré au poète par la dernière scène des Sept d’Eschyle : c’est le dévouement héroïque d’Antigone, ensevelissant son frère Polynice malgré les ordres de Créon, et mise à mort pour cette pieuse désobéissance. Rien ne fait plus d’honneur à l’originalité puissante du génie de Sophocle que d’avoir dégagé dela légende ce sujet presqueinaperçu, d’en avoir senti et fait sentir la grandeur, et d'avoirélargi siaisément une donnée épisodique en tra-. gédie. Labeauté supérieure de la pièce résulte surtout du développement du caractère de la jeune fille. Dansla scène où Antigone et sa sœur Ismène comparaissent ensemble devantCréon, nous trouvons un heureux exemple de l'emploi simultané des trois acteurs. Le rôle d’'Ismène, rapproché de celui d'Antigone, révèle Ja façon vraiment personnelle dont Sophocle commençait à@ comprendre les oppositions de caractères !. Grâce à la manière habile dont l’action est ménagée, le poète a su tirer d’un sujet fort simple de dramatiques péripéties. L’admiration, la crainte, la sympathie, l’indignation, la pitié se succèdent de scène en scène, après le départ même d’Antigone. Les chants du chœur, plus étendus que ceux des pièces suivantes, sont d’une grande beauté.
Électre ressemble à Antigone par plusieurs traits. Le sujet en est également emprunté à Eschyle: c’est celui même des Choéphores, à savoir le châtiment infligé par Oreste et Électre à Clytemnestre et à Égisthe. Mais en imitant son devancier, Sophocle se montre profondément original. Le personnage d'Électre, secondaire
4, Protagoniste, Antigone, Hémon ; deutéragoniste, Ismène, garde, Tirésias, messagers; trilagoniste, Créon, Eurydice.
chez Eschyle, domine ici toute la pièce‘. Par sa haine implacable, par la vivacité ardente de ses souvenirs, par le sentiment du devoir, par uneénergie mêlée pourtant de tendresse, elle attire à elle tous les regards. C'est une autre Antigone par l’héroïsme, mais plus sombre, parce qu’elle est liée à une destinée plus terrible. Et pour marquer davantage la ressemblance, Chrysothémis est à côté d'elle ce qu'est Ismène auprès d’Antigone. Un art remarquablement habile dans sa simplicité ménage lintérèt et varie les aspects des caractères ; la reconnaissance du frère et de la sœur, qui a lieu chez Eschyle dès le début, est ici différée par un artifice heureux, et elle éclate de la façon la plus touchante, au moment où la fausse nouvelle de la mort d'Oreste a poussé la souffrance morale d'Électre au plus haut degré. Quant aux rapports de la partie lyrique avec le dialogue, si la parodos est encore remarquable par son ampleur, il faut noter que les autres chants du chœur sont de médiocre étendue.
Œdipe roi doit être regardé comme le chef-d'œuvre de Sophocle. C’est, entre ses pièces subsistantes, celle où son art se montre le plus sûr de lui-même et leplus achevé ?. Si le sujet en est emprunté à l’OŒdipe d’Eschyle, pièce perdue, nul doute qu'il n’ait été du moins renouvelé à fond par Sophocle, tant sa conceplion propre du drame s’y manifeste avec éclat. Ce sujet, ce n’est pas tant la destinée d’Œdipe, que la part qu’il prend lui-même à la révélation de ses crimes volontaires et l’ardente témérité avec laquelle il court se précipiter dans l’abime. On ne saurait trop admirer la conduite de la pièce, où tout se tient et se presse, où l’inquié-
41. Protlagoniste, Électre; deutéragoniste, Oreste, Chrysothémis, Clytemnestre; éritagoniste, pédagogue, Égisthe.
2, Protagoniste, Œdipe ; deutéragonisle, grand prêtre, Jocaste, serviteur de Laïos; éritagoniste, Créon, Tirésias, messagers.
tude va croissant de scène en scène, et où pourtant l’angoisse poussée à l'extrème finit par se résoudre en une pitié profonde. Le style en est à la fois riche et souple, éclatant parfois, et parfois d’un pathétique déchirant. OEdipe, au premier rang, ne cesse pas d’être pour le spectateur l’objet d’un intérêt passionné, justifié par sa fierté, sa grandeur, ses emportements, sa force de volonté, et enfin sa misère épouvantable, encore pleine de dignité. Mais, à côté delui, Créon, Tirésias, Jocaste, le serviteur de Laïos sont autant de personnages vrais et intéressants, que le poète fait mouvoir avec aisance. Entre toutes les compositions chorales de Sophocle, les chants de cette tragédie se distinguent par leur variété, qui prête à des sentiments divers une expression lyrique admirable.
Les Trachiniennes, quelle qu’en soit la date, sont la plus faible des pièces subsistantes de Sophocle. Le sujetde celte tragédie est la mort d’Héraclès !. Selon son habitude, le poète a moins attiré l’attention sur l'événement lui-même que sur les circonstances morales qui l’accompagnent. Au début, un prologue narratif fait songer à la manière d'Euripide et semble dénoter son influence; à la fin, la monodie d’Héraclès accentue encore la ressemblance. Le rôle de Déjanire est fin et intéressant, mais médiocrement dramatique, faute d’une volonté ferme et d'une passion soutenue. Celui d’'Héraclès est émouvant par la force de la souffrance morale et physique, mais peu développé, puisque le héros n’apparaît qu’à la fin de la pièce, pour mourir. L'intérêt se partage entre ces deux personnages de premier plan, sans s'attacher complètement ni à l’un ni à Pautre. Quant à Lichas et à Hyllos, ils ne peuvent ni même ne doivent nous toucher beaucoup. Les chants du chœur, composé
1. Protagoniste, Déjanire, Héraclès; deuléragoniste, Hyllos, Lichas ; frilagoniste, nourrice, messager, vieillard.
de jeunes filles de Trachis sont assez courts et sans grande originalité. Malgré tout, la pièce porte l’empreinte de Sophocle, surtout dans le dessin des caractères, et il n’y a pas de raison suffisante d’en mettre en doute l'authenticité.
Plhaloctète appartient par sa date (409) à la vieillesse du poète. Celui-ci à repris dans celte pièce un sujet déjà traité par Eschyle et par Euripide ‘. On y admire la vérité délicate et profondément humaine des sentiments plutôt que la valeur dramatique des événements?. Ulysse et le jeune Néoptolème viennent chercher Philoctète, abandonné depuis dix ans par les Grecs dans
une ile déserte, et ils finissent, malgré sa résistance
passionnée, par le décider à les suivre, grâce à l’intervention surnaturelle d’Héraclès. Toutes les péripéties naissent des caractères de la manière la plus naturelle, et toutes sont pleines d'intérêt. Nulle part le style du poète
n’est plus simple, plus nuancé, plus délicat. Il se sert des trois acteurs avec une aisance gracieuse, et produit,
en les opposant les uns aux autres, d’intéressants contrastes. La monodie de Philoctète souffrant (v. 785 et suiv.) et l'emploi du deus ex machina au dénouement nous laissent voir, dans cette pièce comme dans les Trachiniennes, l'influence exercée par Euripide sur son glorieux rival. La partie chorale y est fort réduite. On acru découvrir dans cette tragédiedesallusions au retour d’Alcibiade exilé. Rien n'est plus incertain. En tout cas, il paraît impossible de marquer un seul passage où le poète ait fait fléchir la vraisemblance morale et dramatique en faveur d’une ressemblance historique quelconque. OEdipe à Colone ne fut mis à la scène, comme on Pa
4. Voir dans Dion Chrysostome (Discours Lir) la comparaison dés trois pièces. Celle d’Euripide est de 431.
2. Protagoniste, Philoctète ; deutéragoniste, Néoptolème ; fritagoniste, Ulysse, espion, Héraclés.
246 CHAPITRENVIL = SOPHOCLE
vu, qu'après la mort de Sophocle. C’est la moins dramatique de ses tragédies, et cela tient au sujet même, mais c’est pourtant une de celles dont le charme est le plus pénétrant. Le poète y montre la fin glorieuse du vieil OŒEdipe, trouvant asile à Colone, sur le sol de l’Attique, et là disparaissant mystérieusement dans le bois sacré des Euménides, pour devenir un héros protecteur du pays. De ce sujet, qui semblait peu fait pour le théâtre, Sophocle a su tirer, il est vrai, d’intéressantes et même fortes péripéties, en y introduisant à titre d’épisodes la violence de Créon, le rapt des filles d’OEdipe, leur délivrance touchante, l’imprécation du vieillard contre son fils Polynice, et enfin en donnant une forme dramatique à son apothéose. Mais ce qui fait la beauté de la pièce, c’est surtout la représentation idéale des sentiments, la majesté du vieil Œdipe, mendiant et proscrit, la douce piété d’Antigone, la naïveté du chœur rustique, qui s’effraye d’abord au seul nom de l'étranger, mais qui bientôt, rassuré par Thésée, fait au vieillard les honneurs de son pays avec une gräce exquise pleine de fierté. C'est aussi ce merveilleux fond de tableau évoqué par la poésie la plus ravissante, c’est l’apparition iumineuse d'Athènes dans ce lointain transparent, dont la douce sérénité s’harmonise avec la beauté morale que lui prête le patriotisme du poète.
4. Protagoniste, Œdipe ; deuléragoniste, Antigone ; éritagoniste, étranger, Ismène, Créon, Polynice, messager; acteur supplémentaire, Thésée. — Si l’on rejette le quatrième acteur, il faut que le rôle de Thésée soit joué d’abord par le tritagoniste, dans le second épisode (549-667); puis, par le deutéragoniste dans le troisième épisode (886-1043); puis, de nouveau, par le tritagoniste dans le quatrième épisode (1120-1210) et dans le cinquième (1500-1555); enfin parle protagoniste dans la scène finale (1750-fin). Cela n’a rien d’improbable, à la réflexion, puisque le rôle de Thésée n’implique aucune passion, rien de personnel par conséquent, et que dès lors l’identité du personnage pouvait être suffisamment conservée par celle du masque et du costume. Des acteurs exercés savaient en pareil cas