‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 113 sur 351 · RUES · texte numérisé non relu

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ral ni très nombreux, ni particulièrement ingénieux, ni imprévus; Part de jouer avec les idées leur est étranger. Is vont au fait, ils parlent du cæur, ils affirment souvent plus qu’ils ne prouvent, parce qu'ils ont for en leurs principes et ne comprennent même pas qu’on puisse les mettre en doute. Lorsque Créon demande à Antigone &omment elle a osé enfreindre les lois qu’il avait dictées, celle-ci ne discute pas la question abstraite des droits de l’État, elle n’oppose pas la religion au pouvoir civil, ni la conscience individuelle aux prescriptions de la majorité ; toutes ces grandes choses sont impliquées sans doute dans ce qu’elle dit, et, enirevues, elles en font en partie la grandeur, mais la jeune fille les ignore profondémunt ; loutce qu’elle sait, c’est que les dieux veulent qu’une sœur aime son frère et que, mort, elle ne Ie laisse point sans sépulture. Ge n’est pas une thèse qu’elle soutient, c’est une évidence morale qui s'impose à elle, c’est le plus spontané de ses sentiments, affirmé hautement par sa conscience :

« Ces lois, ce n’est pas Zeus qui les a proclamées, ce n’est pas Diké, assise sous la terre auprès des dieux d’en bas, quia déclaré que cela devait être parmi les hommes. Non, non, je n’ai pas dû croire que tes ordres eussent assez de force contre les lois non écrites des dieux, lois inébranlables, pour te mettre, toi mortel au-dessus d’eux. Ah ! elles ne sont pas d’aujourd’'hui ni d'hier, ces lois-là. Elles ont été et elles seront toujours, et personne ne peut dire quand elles ont commencé. Comment, moi, aurais-je voulu les enfreindre par crainte d’un commandement humain, certaine d’offenser les dieux, si je le faisais. Quant à mourir, n’était-ce pas le sort auquel j'étais destinée, sans qu’il fût besoin de tes ordres pour cela ? Si je devance l'heure fixée, c’est un avantage pour moi, je te le dis. Lorsqu'on vit, comme je vis, dans la douleur, n’est-ce pas un bien que de mourir? Non, une telle pensée n’a rien qui m'afflige. Mais si j'avais laissé sans sépulture celui qui estné de la même mère que moi, alors j'aurais été malheureuse : je ne le suis pas aujourd’hui. »

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Si quelque chose révèle dans leurs discours l'influence de la rhétorique contemporaine, en ce qu’elle avait de vraiment bon, c’est uniquement la clarté qui résulte d’une saine et rapide analyse des choses. Ils voient bien mieux que les personnages d’Eschyle Les rapports des idées, 1ls ont lesprit bien plus souple et plus exercé. D'ailleurs ils sont aussi éloignés qu’eux de toute vaine sophistique. Qu’on se souvienne encore des paroles ardentes par lesquelles Électre réfute Clytemnestre quand celle-ci tente de se justifier. Nulle discussion de droit à proprement parler; le fait est là que rien ne peut effacer. Elle défend son père parce que son honneur lui est cher, mais elle le défend par un simple récit. Du reste, elle menace etelle accuse, elle metle doigt sur la honte, elle fait parler sa misère, elle la jette en insulte à son adversaire, elle aiguise sa parole comme un glaive, non pour trancher les fils ténus d’un raisonnement, mais pour percer le cœur qu’elle a voué à la vengeance.

Ces quelques grandstraits sont particulièrement frappants chez les protagonistes. Les personnages inférieurs, bien que soigneusement maintenus au secondrang, ont pourtant, eux aussi, une grande valeur dramatique. En introduisant le troisième acteur, Sophocle s'était donné le moyen, non seulement de multiplier les rôles, mais aussi de laisser à ses personnages bien plus de liberté. Moins asservis aux besoins de l’action, ils se prètaient désormais aux desseins variés du poète, qui pouvait produire, grâce à eux, des contrastes pleins d’intérêt. Ses rôles de deutéragonistes ont souvent une délicatesse charmante. Moins passionnés, moins forts moralement que les personnages du premier plan, ils plaisent au spectateur par cette infériorité même, d'où résulte une opposition instructive, mais non dure ni heurtée. Leurs sentiments, où la faiblesse de la nature a une large part, nous rappellent discrètement la mesure commune

de l'humanité et par là font valoir la grandeur de ceux qui la dépassent. Tecmesse, Ismène, Chrysothémis ont été ainsi placées par Sophocle à côté d’Ajax, d’Antigone, d’Électre, Jocaste près d’OEdipe roi, Antigone près d’Œdipe à Colone. Le rôle de Néoptolème montre qu’une certaine faiblesse relative de la volonté pouvait même devenir pour le grand poète l’occasion de beautés dramatiques d’un ordre supérieur. Chez lui, il y à vraiment un conflit intime, tel qu’on n’en trouve chez aucun des protagonistes. Sophocle aurait craint de diminuer ceux-ci, s’il les eût montrés en contradiction avec euxmêmes. Il n’a pas le même scrupule avec ce personnage de second plan. Néoptolème hésite une première fois, avant de consentir à tromper Philoctète; et quand il l’a trompé, quand il tient le succès, 1l hésite de nouveau, sa conscience se trouble, et volontairement 1l défait lui-même ce qu’il a fait. Ce n’est pas tout : à la fin de la pièce, un nouveau scrupule, plus délicat encore, change à deux reprises sa volonté. Non seulement, il ne veut pas emmener Philoctète à Troie à laide d’un mensonge, mais il lui rend ses armes ; et en dernier lieu, si Héraclès n’inter venait pas, il ferait plus encore, il tiendrait l'engagement qu'il avait pris par feinte et il reconduirait le malheureux dans son pays. Il y a là une étude morale pleine de délicatesse, celle d’une nature jeune et candide, non pas faible, mais généreuse et sincère, qui se fait aimer par son ingénuité.

Il n’est pas jusqu'aux tritagonistes auxquels il n’ait attribué souvent des rôles pleins d'intérêt. Chez lui, ces personnages quelque peu convenus, le tyran, le messager, le garde, le devin, prennent, chaque fois qu'ils paraissent, une personnalité vraiment dramatique. Une seule scène lui suffit pour nous les faire voir avec leurs traits distinctifs. Tirésias, dans Antigone et dans OŒEdipe rot, Ismène, Créon, Polynice dans OEdipe à Colone, le

garde dans Antigone sont vraiment des êtres vivants. Il n'a fallu à Sophocle que quelques vers pour graver leur physionomie dans notre mémoire f,

On comprend aisé. nent qu’un poète, si habile déjà à peindre la variété naturelle des sentiments, se soit plu à mettre fréquemment sur la scène des rôles de femmes. Chez Eschyle, à vrai dire, s’il y avait des héroïnes, il n'yavait point de femmes. La natureféminine, dans sa délicatesse et ses contradictions, échappait à cet art dithyrambique, qui visait constamment à la grandeur et à la force. Celui de Soshocle, au contraire, avait beaucoup de ce qu'il fallait pour la représenter avec vérité, en partie du moins, sinon complètement. Chez lui, les rôles de femmes sont vraiment féminins par certains iraits. [ls le sont tantôt par la douceur et le dévouement, comme celui d'Antigone dans OEdipe a Colone, tantôt par la tendresse inquiète, comme celui de Tecmesse, tantôt par l’exaltation, comme celui d'Électre, tantôt par la vivacité des mouvements, comme celui de Jocaste. La volonté chez elles, alors même qu’elle se montre inflexible, n’est pourtant pas virile. L’héroïque Antigone, qui meurt pour ensevelir son frère, révèle son sexe par l'élan mème de son amour et par Île caractère de piété mystique qu’elle donne à son sacrifice. Clytemnestre, si obstinée dans le crime, si hautaine et si dure dans son assurance, a pourtant quelque chose de passionné, d’inquiet, de contraint jusque dans sa justification, qui révèle la femme en lutte avec sa nature. Malgré cela, il serait fort exagéré de dire que l'analyse de la nature féminine ait été poussée très loin par Sophocle. Non seulement sa conception idéale de la tragédie l’obligeait à laisser de côté en elle la mobilité des impressions, mais elle lui a fait dédaigner aussi la

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représentation des deux sentiments où elle se révèle le mieux, l'amour d’une part et la tendresse maternelle de l’autre. Dans les Trachiniennes, il n’a fait qu’effleurer la jalousie en créant le rôle de Déjanire : 1l n’a pas voulu s’y arrêter. Cela étant, il faut convenir que, s’il y à des rôles vraiment féminins dans son théâtre, limage de la femme n’y est pourtant qu’esquissée. Naturellement, tousces êtres fictifs composent une humanité fort inégale en mérite et en vertu. Non seulement ce ne sont pas tous des modèles, mais il est vrai qu'aucun d’entre eux n’est complètement un modèle. En quel sens donc Sophocle pouvait-il dire, selon le témoignage d’Aristote, qu’ilreprésentait les hommes tels qu'ils doivent être, tandis qu'Euripide les représentait tels qu’ils sont! ? Ce qu’il exprimait en parlant ainsi, C’étail l'impression d'ensemble que ses personnages laissaient à son public. Cette impression tenait surtout à deux causes. En premier lieu, Sophocle a éloigné absolument de la scène tragique les sentiments bas et ridicules, ceux qui rapelissent l’homme cet font de lui un objet de mépris : la lâächeté, l’avarice, la méchanceté pure, l’égoïsme vil. Grâce à ce parti pris, humanité qu’il représente est déjà une humanité purifiée. En second lieu, et c’est là le fait capital, ses personnages principaux, malgré les défauts qu’il leur prête à dessein, ont tous un air de noblesse et de grandeur. Le motif fondamentalqui les inspire est généreux, En agissant, ils peuvent bien se montrer parfois violents, obstinés, présomptueux; c’est la part de la faiblesse humaine; et cela même nous intéresse à eux plus vivemeut : s’ils étaient impeccables, notre admiration sc fatigucrait; nous ne craindrions pas pour eux comme nous craisnons quand nous les voyons exposés

1. Aristote, Poélique, 25 : Yopoxñs £pn aûtos iv otous Cet morsiv, ÆEdorm!dns ÔÈ ofot eiou. ,

à toutes les imprudences et à tous les excès de la passion. Mais ces défauts nécessaires, qui les font plus humains, ne les avilissent jamais. L’idée qui les conduit les honore jusque dans leurs erreurs. Si le genre d’idéal qu'ils réalisent n’est pas celui de la perfection philosophique, chose étrangère au théâtre, c’est du moins celui d’une noble humanité, à laquelle nous nous sentons fiers d’appartenir.

On voudrait pouvoir faire dans ces conceptions dramatiques la part des influences diverses qu’on y entrevoit. Cela est fort difficile et nous mènerait trop loin. Mais il en est deux au moins, qui sont évidentes, et dont il est impossible de ne rien dire : celle d'Homère et celle de la réalité contemporaine.

Les souvenirs directs de l’//iade et de l'Odyssée sont assez nombreux dans les pièces subsistantes de Sophacle. Il est inutile de les énumérer ici. Ce qu’il faut dire, c’est que là même où la conception de Sophocle est entièrement indépendante de celle d’Homère, l'idéal homérique est sans cesse devant ses yeux. Sans cette influence, 1] semble que le poète aurait eu peine, dans la seconde partie de sa vie surtout, à se tenir si constamment au-dessus des choses dont il avait le spectacle. Tandis que les défauts de la démocratie athénienne se reflètent partout chez Euripide, on en chercherait vainement quelque trace chez Sophocle. Ses personnages ont une dignité simple et naturelle qui rappelle. l’ancienne épopée. Le vieil OŒdipe mendiant est aussi majestueux que Priam accablé par le malheur, et il. l’est comme Priam, sans effort, sans aucun souci de s’observer lui-même. Philoctète, quand 1l interroge Néoptolème, quand :l s’épanche auprès de lui, nous charme par la spontanéité naïve de ses souvenirs, de ses afflictions, de ses haines, comme Ulysse dans l'Odyssée, quand il rappelle ou entend rappeler ce qu’il.

a fait et ce qu’il a souffert. Nul apprèt, nulle gène résultant des usages et des contraintes de la société; la nature humaine dans sa force naïve, qui l’ennoblit par sa sincérité même.

Ce n’est pas à dire toutefois que le monde au milieu duquel vivait Sophocle n’ait été rien pour lui. S'il faut repousser résolument l'opinion de ceux qui veulent mettre sur ces personnages des noms contemporains et qui transforment ainsi ses tragédies en allégories historiques, ilest incontestable d'autre part queles mœurs et les idées de son temps se laissent au moins deviner çà et [à dans son théâtre. Dans Ajax par cxemple, Agamemnon et Ménélas réalisent assez exactement le type du Spartiate, tel qu’on se le représentait à Athènes, dur, égoïste, impérieux. Créon, dans Antigone, a quelque chose du tyran à l'esprit étroit que la démocratie athénienne imaginait avec un sentiment d’aversion. En revanche, Thésée, dans OEdipe à Colone, peut passer pour l’image vivante qu'Athènes se faisait d'elle-même; le poète, en le créant ainsi, a été vraiment l’interprète du peuple tout entier. La jeunesse athénienne, en particulier celle des anciennes familles, revit dans le personnage de Néoptolème comme dans celui du jeune Hémon, habile et discret, respectueux envers son père jusqu’au moment où la colère l’emporte; on la reconnaît même en Oreste, dans plusieurs scènes d'Électre, notamment dans celle du début où nous lentendons s’entretenir avec son fidèle pédagogue. Ulysse, dans Philoctète, n’est pas non plus, purement et simplement, le héros de l’ancienne épopée. Il y a en lui de l’Athémien élégant et homme du monde, qui sait plaisanter agréablement, même sur les principes de la morale. « De l'audace, dit-il au jeune Néoptolème; la justice de de nos actes éclatera plus tard. Il faut que tu te fasses impudent avec moi pour quelques heures; ne L’en dé-

fends pas. Après cela, pendant tout le reste de ta vie, sois appelé le plus pieux des mortels f, » Les femmes mêmes de Sophocle, tout homériques qu’elles sont au fond de l'âme, n’en portent pas moins la marque de leur temps. Appelées par les exigences des sujets légendaires à jouer un rôle actif, elles sentent bien que ce n’est pas l'usage à Athènes, et elles s’en justifient *. En outre, la réflexion contemporainea pénétré en elles: elles ont médité sur leur destinée. « Souvent, disait » une d’entre elles dansla tragédie perdue de Térée, sou- » vent,quand j’ai pensé à notre nature, à nous femmes, » J'ai senli le peu que nous sommes. Dans notre enfance, »nous vivons, il est vrai,de la vie la plus douce : n'’est- » ce pas un charme pour tous que d’ignorer? Mais quand » NOUS alteiznons la jeunesse, quand s'éveille la pensée, »onnous chasse au dehors, on nous vend loin des dicux » de nos pères, loin de ceux qui nous ont donné le jour; » les unes vont chez des étrangers, les autres chez des » barbares, et quand une seule nuit a serré le lien de » nolre vie, il faut louer notre sort et dire qu’il est bon*. » Déjanire, dans les Trachiniennes, a des réflexions semblables #. Si elles ne dégénèrent jamais chez Sophocle, comme chez Euripide, en dissertations, elles n’en sont pas moins, souvent, présentes ct sensibles, alors même qu'elles demeurent en quelque sorte latentes.

Les parties chantées sont loin d'offrir dans les tragédies de Sophocle le même développement que dans

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