‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 115 sur 351 · Aristoxène, dans la Vie anonyme · texte numérisé non relu

Aristoxène, dans la Vie anonyme

Hist. de la Litt. grecque. — , II. 18

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dans des compositions lyriques encore étendues : il disposait de strophes entières, où même de groupes de strophes, pour traduire les phases de chaque situation. Chez Sophocle, au contraire, la partie lyrique est réduite. L'effet qu’Eschyle produisait lentement et qu'il prolongeait à loisir, il doit, lui, l’obtenir en peu de temps et le condenser !. Cela l’oblige à donner plus d'importance relative à chaque détail, et de là vient que souvent dans ses chants la strophe se décompose nettement en périodes qui ont chacune leur unité ?. Son grand mérite est d’avoir su, tout en appliquant ce principe nouveau, se garder de ses inconvénients. Naturellement étranger à tout arlilice compliqué, il marque ces fines divisions d'une main si lézère que ni V’unité, ni la simplicité de l’ensemble n’en sont compromises. Quelque valeur que prennent certains détails, l'intention générale ressort avec aulant de force que de clarté : rien de subtil, ni de mesquin ; point de petitesse d’aucune sorte; un art libre et sain, qui a souci de la grandeur, alors même qu'il s’altache aux choses délicates.

Les chants des chœurs furent pour Sophocle l’objet d’une étude très réfléchie. Il avait écrit un traité sur le chœur, et peut-être faut-il conclure du témoignage obscur de Suidas qu'il y opposait la manière nouvelle, la sienne par conséquent, à celle du siècle précédent, telle que l'avaient pratiquée Thespis et Chærilos ?. De nos jours, on a cherché à déterminer quelques-uns des procédés techniques de ses compositions chorales, en particulier à découvrir comment il distribuait les par

1, "Hs Schmidt our NÉ CDS à . 2, Voir par exemple Christ, Metrik, $ 702. |

3. Suidas, Zopox}nc rai Éypabs... N6Yov xatakoyaènv nepi Toù yopoë, mods Désmi ai Norilov &ywvitomevos. Texte d’ailleurs suspect, diversement corrigé. :

ties d'un chœur entre les divers groupes de choreutes. De ces recherches sont sorties un certain nombre de conjectures plus ou moins vraisemblables; elles n’ont établi aucun principe général qui puisse être relevé ici.

. Essayons, sans nous en préoccuper autrement, de faire

ressortir les caractères dominants du lyrisme dans les chœurs de Sophocle.

Comme chez Eschyle, les chants du chœur chez Sophocle sont étroitement liés à l’action; mais en général, les vues personnelles du poète ne s’y montrent point. Ge qu’expriment les chœurs de Sophocle, ce sont leurs propres impressions, toujours naïves et profondes, à propos des événements qui s’accomplissent. S'ils énoncent des pensées générales sur la destinée humaine, sur la puissance des dieux, sur les grandes lois du monde moral, ils leur donnent un caractère populaire plutôt que philosophique. Par là même, ils ont moins de grandeur mystérieuse, moins de hauteur théologique que ceux d’Eschyle, mais en revanche ils sont plus simplement humains et par conséquent plus touchants. Exprimant fidèlement le caractère propre de chaque groupe de choreutes et la mobilité de ses émotions, 1ls changent de nature d’une pièce à l’autre et ils offrent dans une même tragédie une variété vraiment dramatique.

Pour cela d’ailleurs, Sophocle n’a pas besoin d’artifices apparents : c’est par la mesure juste et délicate, marque sûre de la sincérité poétique, qu'il excelle jusque dans l’essor de l'imagination. Alors même que l’action est à peine engagée, quan‘ les sentiments en jeu sont encore incertains, il sait en tirer, sans forcer les choses, des motifs lyriques du plus grand effet. La pa-

‘rodos d'OŒdipe roi, une des plus belles de son théâtre,

peut être citée ici comme le type de ces morceaux qui

216 CGHAPLTRE WI. = SOPHOCLE

vraiment n’appartiennent qu’à lui ‘. Au milieu de la désolation publique, un oracle, apporté de Delphes par Créon, vient de faire naître dans Thèbes, ravagée par la peste, une lueur d'espoir ; on se reprend à croire au salut possible et on prie avec plus de confiance, tout en gémissant. Voilà ce qu’expriment les vieillards du chœur, lorsqu'ils entrent daus l’orchestra. Le premier couple de strophes accompagne leur marche, et les dipodies dactyliques de leur chant marquent avec une sorte de pompe religieuse leur pas lent et grave. Le langage lyrique, comme le rythme, traduit la solennité de ce moment où Thèbes est dans Pattente, où le rayon de Pespérance apparait à travers le nuage sombre, sans le déchirer encore :

« O parole de Zeus, douce et suave, qui es-tu, voix du sanctuaire d’or, — toi qui viens de Pytho dans la glorieuse cité, — dans les murs thébains ? Mon âme se tend vers toi du sein de l'effroi, toute palpitante, — dieu des suppliants, dieu de Délos, dieu qui guéris ! — et, pleine de ta crainte, ma pensée cherche, soit en un temps prochain, — soit au cours des ans à venir, ce que tu feras pour nous en ce nouveau besoin. — Disle moi, enfant de l’Espérance aux ailes d’or, verbe divin !

» Mon premier appel est pour toi, fille de Zeus, divine Athéna ; — et pour ta sœur, souveraine de notre terre, — Artémis, qui dans le cercle sacré de l’agora, siège sur son trône glorieux ; — puis pour Phæœbus aux traits divins, io ! Tous trois, puissants contre le mal, révélez-vous à nous ! — Et si déjà une première fois, quand un noir fléau s’est abattu sur la ville, — vous avez chassé au loin la flamme de l’ardente souffrance, venez, aujourd’hui encore. »

Cet élan contenu est le caractère du morceau tout entier, avec des nuances dramatiques. À ces deux strophes de prière succèdent deux strophes de plainte : le ravage de la mort dans la cité, avec son horreur; quelques traits descriplifs, brefs et pressés, des visions de

#. Œdipe roi, 151.

deuil et d'angoisse, qui s’achèvent dans des images d’un sombre éclat :

« L’un après l’autre, Thèbes voit ses enfants, comme un vol d'oiseaux rapides, — plus prompts qu’un jet de flammes dévorantes, prendre l’essor — vers la rive du dieu de l’Erèbe. »

Et dans l’antistrophe

« La lueur du Péan brille au milieu de la clameur gémissante ; — contre ces maux, fille rayonnante de Zeus, — envoie-nous la douce apparition du salut. »

Ainsi le chant, qui avait passé de la prière à la plainte, revient à la prière, et celle-ci remplit les deux dernières strophes, toujours semblable à elle-même quant au sentiment général, mais plus ardente, plus impérieuse et pressée, jetant son appel aux dieux sur des notes prolongées et s’attachant avec passion aux images 4 où rayonne l'espérance suprême :

: «O0 roi lycien, que de la corde d’or de ton arc — puissent ces traits qui ne sont qu’à toi, ces traits que rien n’arrête, voler au loin, — traits de guérison et de salut ! et viennent avec eux ces flambeaux divins, — ces brandons éclatants d’Artémis, qu’elle agite, bondissante, — dans la montagne de Lycie. — Et celui qui porte la tiare d’or, je l’appelle aussi, — lui qui a le même nom que cette terre, — Bacchus au front empourpré, dieu d’évohé, — pour qu’abandonnant son cortège de ménades, — il apparaisse dans la lueur — toute resplendissante — des torches de pins, chassant le dieu cruel, abominable à tous les dieux. »

Dans beaucoup de stasima de Sophocle, la grandeur de la pensée ajoute au charme naturel de sa poésie lyrique un autre genre de beauté. Une idée générale, limpide et simple, mais très haute ettrès large, quinaîtdes événements mêmes du drame, apparaît tout à coup en pleine lumière, et s'y déploie magnifiquement dans les strophes du chœur, comme les circuits d’un fil d’or

dans un tissu aux belles nuances. Dans Antigone, quand la violation du décret récent vient d’être dénoncée à Créon sans que l’auteur en soit encore connu, le chœur se met à chanter, non sans un certain effroi religieux, l'audace de l’homme. IL le montre, avec une merveilleuse richesse d’expressions, conquérant les mers ct les traversant « sous le grondement des flots amoncelés », domptant la terre infatigable qu'il assujettit « au cycle des labours, renaissents d'année en année », soumettant à ses volontés les animaux de l'air et des eaux, ceux des forêts et des champs, assurantenfin sa vie contre la dureté des éléments, fondant les villes, fier de sa parole et de sa pensée, mais impuissant contre la mort. En quatre strophes, pleines d’un élan superbe et d’une grave philosophie, toutes les victoires de l’humanité passent ainsi devant nous pour s'arrêter comme suspendues devant la défaite inévitable. Aussi grave et religieux qu'Eschyle quant à l’idée fondamentale, Sophocle, dans de tels chants, diffère profondément de lui par une élégante brièveté, par le développement facile de la pensée, par l’absence de mystère et de lointains obscurs, par la douce lumière dont sa poésie est toute pénétrée.

Et ces grandes idées, chez le noble et charmant poète, se mêlent toujours de sentiments délicats et gracieux qui semblent naître à profusion de son heureuse nature.

Dans la même pièce, quand le jeune Hémon, prenant la

défense de celle qu’il aime, a osé tenir tête à son père, Sophoéle prête au chœur confondu une sorte d’hymne à l'amour tout-puissant, à l'amour maître du monde, qu’on croirait fait de charme léger et de faiblesse, mais dont la force est invincible. Ce double caractère dudieu est aussi celui du chant de Sophocle :

« Éros, vainqueur à qui rien ne résiste, — Éros, qui te.

FPS

saisis des plus puissants, — toi qui, sur les joues délicates —

d’une vierge, te reposes pendant la nuit, — tu franchis aussi les mers et tu habites les demeures rustiques ; — nul parmi les immortels ne peut t’échapper, — nul parmi les hommes

éphémères; et celui que tu possèdes est en proie au délire.

» C’est toi qui, poussant le juste lui-même à l'injustice, — égares sa volonté pour son mal; — c’est pour toi aussi que la discorde entre ces hommes, — père et fils, s’est élevée en tumulte. Vainqueur éclatant, le désir qui vient du regard caressant — de la jeune fille, partage l’empire du monde — avec les lois souveraines ; car tout cède, quand elle se joue de nous, à la déesse Aphrodita !. »

Une sorte de sérénité brillante, une grâce fière et calme, associée à une émolion sincère et à une pensée toujours droite et ferme, voilà bien ce qui caractérise en général le lyrisme de Sophocle. Il n’abuse jamais ni de la réflexion abstraite comme Eschyle, ni de la broderie descriptive comme Euripide. Alors même qu'il dépeint la nature, comme dans le chant bien connu relatif à Colone, il suit une idée qui l'empêche de s’égarer dans de vains détails. [Il ne décrit pas son pays pour le décrire, au gré de souvenirs plus ou moins capricieux ; il le décrit pour le louer, et, tout à son dessein, il rapporte ses traits principaux à une même conception, qui s’impose à nous par son unité poétique et vivante. Sophocle, dans la poésie [yriquecomme ailleurs, est toujours l'Hellène par excellence, chez qui la raison apparait dans tout ce que créent l'imagination et le sentiment.

Il y a pourtant dans ses tragédies tout un groupe de chants où la fantaisie se joue avec une liberté particulière. Ce sont les hyporchèmes joyeux et dansants qu’il aime à insérer, pour proluire un contraste émouvant, un peu avant la catastrophe, ou tout au moins avant les péripéties décisives du drame. Il s’agit alors d'exprimer un sentiment fugitif de joie, dû souvent à une illusion,

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