‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 117 sur 351 · Œdipe roi · texte numérisé non relu

Œdipe roi

le malheureux, après s’être crevé les yeux dans un transport de rage, sort de son palais, le visage ensanglanté, cherchant sa route, épouvanté des ténèbres qui l’environnent et de l’espace vide où se perd sa voix. Toute la partie lyrique de cette scène se réduit à deux couples de strophes, précédées d'une sorte d'introduction anapestique, où le chœur, qui aperçoit OEdipe encore caché au publie, exprime son etfroi. Chaque strophe separtage entre Œdipe et le chœur, de façon à faire ressortir, par l'opposition et lerapppochement desrythmes, la souffrance d’une part et la compassion de Pautre. Cet artifice élémentaire est le seul dont Sophocle ait vouluse servir. Pour traduirel’horreur dela situation, le lyrisme du grand poète s’est fait aussi simple que possible. Le chant d’OŒdipe n’est qu’un long cri de souffrance, une sorte de gémissement, tumultueux et prolongé; des phrases à peine faites, où les mots se pressent, entrecoupés; des sensations poignantes, qui peu à peu se fixent dans un sentiment désespéré.

« Œp1Pe. O nuage de ténèbres, que je ne peux dissiper, qui vient sur moi, qui m'épouvante, nuit profonde, qu'aucun souffle ne chassera jamais. Hélas! hélas encore! quel aiguillon me déchire, souffrance et souvenir tout à la fois ?

» LE CORYPHÉE. Je comprends, en voyant de tels maux, cette double plainte qu’appelle une double souffrance.

» Œp1PeE. Ah! une parole d’ami. Oui, toi, tu m’es attaché, tu me restes encore; tu me supportes, moi, aveugle, et tu as pitié. Hélas ! que je souffre! mais je sais quitu es, je te reconnais dans la nuit qui m’environne, à ta voix du moins.

» LE coRYPHÉE. O affreuse action! Comment t'est venu ce courage de te priver toi-même de la vue ? Quel dieu t’a poussé à le faire ?

» ŒpiPeE. Apollon, ô mes amis, Apollon; c’est lui qui a fait en moi ce mal, ce mal affreux, et c’est moi qui en souffre. Quant au coup fatal, nul autre ne l’a porté que moi seul , Ô misérable. À quoi bon voir encore, quand je n'avais plus rien à voir qui ne fût amer ?

» LE coRrvPHÉE. Cela est vrai, tu le dis toi-même. |

» Œpipe. Où pourrais-je porter mes regards? où réjouir mon cœur? Quelle parole entendre encore avec plaisir, Ô mes amis? Emmenez-moi bien loin d'ici, le plus tôt possible, emmenez, amis, ce fléau vivant, cet homme de malédiction, le plus odieux à la divinité qui fut jamais.

» LE CORYPHÉE. Aussi digne de pitié par tes pensées que par tes souffrances mêmes, combien j'aurais voulu pour toi que tu ne fusses jamais né à la connaissance 1! »

Dans Ajax, dans Électre, dans Antigone, dans Philoctète, nous trouvons des dialogues lyriques dignes d’être rapprochés de celui-là. La même force d'expression, la même puissance d'effets avec la mème simplicité de moyens. En revanche, les monodies sont extrêèmementraresdans le théâtre de Sophocle. Quelques vers du rôle d’Antigone dans OEdipe à Colone (237-253) et de celui d'Héraclès dans les Trachiniennes (1004-1043) ne peuventêtre cités que comme des exceptions. Il y a lieu d'en rapprocher

la fin du dernier dialogue lyrique entre Philoctète et

le chœur (Philoctète, 1170-1217), qui est aussi un chant affranchi de la symétrie antistrophique. Mais il est remarquable, que, même en usant de ces nouveautés, Sophocle garde une sévérité d’allure bien différente des

fantaisies parfois capricieuses d’Euripide. La valeur de.

la pensée ou du sentiment reste toujours pour lui la

chose principale; car rien n’était moins dans sa nalure

que de chercher à séduire l'oreille ou les yeux sans parler à l'âme.

Grand poète lyrique par conséquent, Sophocle a eu le mérite, qui avait manqué à Eschyle, de ne l'être pas

partout. Chez lui apparaît pour la première fois la dis-

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