‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 118 sur 351 · Œdipe roi · texte numérisé non relu

Œdipe roi

tinction nette entre la langue du lyrisme et celle du simple dialogue. Celle-ci se dégage de celle-là, sans violence, mais résolument. Elle reste forte et brillante, grave et fière, très au-dessus de la prose !, et pourtant elle atténue à dessein sa force et sa hardiesse natives, afin de paraître plus naturelle. Il est probable que cette transformation intime du langage tragique a dû coûter à Sophocle une longue étude. Il à pu lui arriver au début de n’y réussir qu’à moitié. Quelques anciens ont noté chez lui des disparates brusques et choquantes. Cette impression provenait sans doute pour eux des œuvres aujourd’hui perdues de sa période d'essai ?. Dans les chefs-d’œuvre subsistants, rien absolument ne semble la justifier. Certaines parties sont plus ornées, par exemple les récits ; d’autres ont plus de hardiesse, parce qu’elles traduisent de vifs mouvements de l’âme ; d’autres sont simples, et nous charment surtout par la délicatesse de l'expression, qui reflète celle du sentiment. Nulle part, l’enflure creuse ni la platitude vulgaire. Bien loin que ce langage manque d'harmonie intime, tous. les éléments dont il se compose sont comme fondus en un métal sonore et brillant, qui vibre avec plus ou moins de force, mais sans dissonances.

Comparé à celui d'Eschyle, ce langage nous charme

d’abord par le jeu, bien plus libre et varié, qu’il permet

à la pensée. D'une génération à l’autre, un grand progrès intellectuel s’est fait dans le monde grec. Au lieu

4, C’est ce que Quintilien appelle « Gravitas et cothurnus et sonus Sophoclis, », X, 1, 68.

2. Denys d’Halic., Vel. script. cens., 2, 11 : ‘O uëv (Sophocle) xotn- TuLÔG ÉGTLY ÉV roc dvOUATt xl mods Ex moXkoŸ ToŸ usyébouc eis didxevoy XÔUTOV ÉNTITTWV, oLov El IDLOTLXNY TAVTITANL TATELVÉTNTA XATEPYETUL. — Plutarque, de Audiendo, p. 45, 13 : Méubarto d’ &v tic ….Ebpimtèov Tnv Aak:av, Dopoxk£ovs dE TnY dvwuarltav. — Longin, Subl. 33 : ‘O üë Iivdupos xat 6 Eopoxñs OTE pèv ofov névra Emiphéyouor T7 popà, c6EvVUvtou À OMYWS TOÂAGIÇ AA HITTOUGIV GTUYEGTATE.

de voir les choses un peu en gros, on commence à les analyser, on en saisit mieux les aspects divers, on discerne des rapports délicats qui échappaient à des esprits moins exercés. Ces qualités nouvelles devaient alors s’accuser de jour en jour plus vivement dans la société athénienne. Sophocle n’aurait pas été de son temps s’il ne les eût appréciées et s’il n’en eût communiqué quelque chose à la poésie même. Une fine précision dans le choix et l’emploi des termes dénote souvent chez lui le contemporain de Thucydide et de Prodicos. Presque toutes ses expressions sont pleines de sens : non seulement celles frappent à l’audition, mais elles invitent à réfléchir. Ge qu’il emprunte soit à la langue homérique, qu’il connaît à fond, soit à l’usage de ses contemporains, il se l’approprie et 1l le rajeunit, s’il y a lieu, par une justesse naturelle et une sorte d’adresse suggestive, qui double la valeur des mots *. D’autre part, il évite soigneusement l’excès de l’analyse et tout ce qui est de l’école plutôt que du théâtre. Toute déliée qu’elle est, sa langue reste toujours concrète et colorée. S’il aime l’antithèse, les distinctions et même les définitions, c’est à condition que rien de tout cela ne soit trop apparent ni trop subtil. Avant tout, il ne

veut pas que ses personnages aient l’air de sophistes.

Par suite, le langage tragique chez lui est éminemment propre à la peinture vive des caractères ?. Il excelle à marquer en tout le degré juste et l'accent personnel. Écoutez Ulysse, dans la première scène de Philoctète, quand il donne ses instruclions au jeune

1. Otfr. Müller, Hist. de la Litt. gr., t. IL, p. 483, trad. Hillebrand, édition in-12 : « Sophocle aime à faire ressortir dans les mots une

signification qu’on n’est pas habitué à y chercher : il les prend plutôt dans leur sens primitif que dans leur acception traditionnelle. »

2. Il a au plus haut degré la qualité que les Grecs appelaient rù

nôexôv. Arist., Rhélor. III, 7 : Aux AEËLe, apuétrouau ÉxdotTw yéver al er EÉEL.

Néoptolème ‘. Il devine, tout en parlant, la résistance secrète que lui oppose laloyauténalive du fils d'Achille, et, pour la vaincre, son langage se fait tout à la fois caressant et moqueur, presque léger, comme celui d’un homme qui ne veut pas discuter sérieusement avec des serupules d'enfant, et pourtant grave au fond et pressant. Il met en avant à dessein les gros mots de vol, de déloyauté, afin de les affaiblir d’avance par Le peu àäe cas qu’il semble en faire ; il flatte le jeune homme dans ses espérances de gloire, et il le désarme par la crainte du ridicule qui s’attache à la naïveté. Voilà ce que le poète exprime avec une justesse de termes et une souplesse de phrase qu’il est impossible de bien traduire. Et lorsque aux idées se mêle une émotion vive, ressentiment ou pilié, colère contenue, indignation secrète, ne semble-t-il pas que les mots dont il se sert, par leur valeur propre, par leur sonorité, par la place qu’il leur donne, suggèrent d'eux-mêmes à l’acteur les accents et les inflexions appropriés ? Antigone rapporte à Ismène la proclamation de Créon contre Polynice : ses paroles ont quelque chose de vibrant ; l'ironie, l’attendrissement, une audace virile, une pitié toute féminine, la vue nette et affreuse des choses, une horreur religieuse et un certain orgueil de race y créent des expressions et des tours pleins de vie et de naïveté :

« Eh quoi! jusque dans la mort, Créon ne sépare-t-il pas nos deux frères, accordant à l’un les derniers honneurs et traitant l’autre indignement ? Étéocle, m'a-t-on dit, a reçu de lui la sépulture, ce qui était juste ; et il repose dans la terre, honoré parmi les morts. Mais mon autre frère, mort misérablement, Polynice, un cadavre, on dit qu’il a défendu aux citoyens par la voix du héraut de l’ensevelir, défendu même de le pleurer! Et ïl faut le laisser là, sans larmes, sans honneurs funèbres, pâture offerte aux oiseaux avides, qui s’élan-

Page 1