CONTRADICTIONS DE SA NATURE
de poète; tout en s’attristant des difficultés de la vie, tout en se défiant des choses et en jugeant avec peu de faveur la majorité des hommes, elle a toujours eu son rayon intéricur au milieu des ombres, une perspective lumineuse ouverte sur les clartés sereines de la sagesse et de la beauté morale.
La raison de ces dispositions intimes, nous la trouvons dans la nature d’esprit et dans le tour d’imagination d’Euripide. C'était une intelligence vive et pénétrante plutôt que forte. Son regard aigu perçait les apparences et entrait dans chaque chose; ayant conscience de cette finesse de vue, il aimait à juger et à moraliser. Il apercevait d’un coup d’œille dessous des choses et 1l le montrait d’un mot bref et saisissant : c’était par nature un destructeur d'illusions. Sans l'imagination et le sentiment qui firent de lui un grand poète dramatique, il semble qu'il eût excellé dans la satire. Il y avait dans son génie quelque chose de celui du vieux Simonide d'Amorgos, qui nous à laissé une si mordante et si injuste description de la nature féminine. Comme tous ceux que pousse cette sorte d’instinct, il aimait à montrer le mal inaperçu que la légèreté des hommes ne sait point voir; l’opinion commune le mettait en défiance; sous ladmiralion, ou tout au moins sous l’indulgence convenue, il flairait le vice caché, la déception secrète, et il fallait qu'il les découvrit. Bien entendu, de telles découvertes ne se font guère sans quelque risque d’injustice ou de paradoxe : c’est par là qu’on paye cette claivoyance supérieure. Mais le principal défaut de Pesprit d'Euripide, celui qui la le plus éloigné de la perfection, c’était que ce regard si pénétrant embrassait mal les ensembles. En présence de la complexité de la nature humaine, il ne suffit pas, pour être grand moraliste, de discerner délicatement telle ou telle partie profonde de la réalité, il faut encore saisir
314 CHAPITRE VIT EURIPAIDE
d’une même vue tous les éléments essentiels qui donnent à un indivilu son aspect propre. Et en dehors de la morale, dans les problèmes de la philosophie el de la science, il en est de même. Or, pour ce procédé synthétique, Euripide manquait de force et de méthode. De là sans doule et les contradictions de ses jugements et l'inconstance de ses conceptions dramatiques. Ses idées, toujours ingénieuses, souvent neuves et hardies, étaient fréquemment incomplètes. Trop affirmatives ou trop négatives, elles se heurtlaient, sans qu’il lui füt possible de les concilier; elles se remplaçaient brusquement les unes les autres, sans pouvoir se lier entre elles dans une harmonie définitive.
D'ailleurs, chez cet homme de réflexion, il y avait un rêveur tendre et charmant; nouvel élément de séduction et de contradiction. Satirique triste et désabusé,.. il avait à ses heures, eten imagination, une ingénuilé d'enfant. Il se représentait des êtres jeunes, naïfs, purs, ignorants du mal et à peine effleurés encore par la réalité, des âmes dans leur première fleur, caressées par ces souffles doux et légersdont parle Sophocle, qui font monter en elles la sève de la vie sans hâter encore la maturité. Les images qui plaisaient le plus à son esprit étaient celles, non de la grandeur ni de la beauté parfaite, mais de la grâce, des formes agréables, des spectacles riants, des sensations douces et variées. Il aime à peindre, dans ses chœurs principalement, les aspects aimables de la nature, les sources, les bois, les prairies enfleurs, les eaux courantes, les troupeaux, la montagne égayée par les jeux de ses divinités, la mer parsemée . d’iles, ouverte aux vaisseaux, lumineuse et comme souriante sous la clarté du soleil, la brise qui frémit dans les cordages en imitant le murmure aiguet joyeux de la flûte de Pan. Si sa pensée est parfois inquiète et. sombre, son imagination ne l’est guère, spontanément