SA SENSIBILITÉ
du moins. Outre la grâce, elle a le charme dela fantaisie, elle est mobile ct légère, capricieuse même, allant vivement d'un objet à l’autre. Fine et ingénieuse comme son esprit, elle séduit et elle amuse souvent plus qu’elle ne frappe. Elle seplaitaux détails, elle se joue volontiers à la surface des choses; et toutefois, dans les récits pathétiques, quand elle doit nous représenter des actions
terribles ou des situations dignes de pitié, elle a aussi de la grandeur et de la noblesse. La vision poétique chez Euripide est pure, elle est limpide; les images ne
e mêlent pas les unes aux autres: les couleurs et les sons, les formesetles mouvementsnese pressent jamais, comme chez Eschyle par exemple, en une sorte de tumulte; tous ces éléments ne se fondent pas non plus, comme chez Sophocle, en une harmonie riche et solide, éclatante et profonde; le tissu du rêve est ici plus mince; c’est une fine étofle, souple et ondoyante, dont la broderie court et se déploie pour le plaisir de l'œil en un dessin facile et brillant.
Derrière cette imagination, selaisse deviner une sensibilité qui a aussi son caractère propre. Si on la compare à celle d'Eschyle ou de Sophocle, elle s’en distingue immédiatement par quelque chose de plus féminin. Le jugement y a peu de part. Comme toutesles natures inslinctives, Euripidenesubordonneguèresessentiments à ses idées. Il a beau se faire une certaine conception générale d’un personnage, chaque situation particulière le ressaisit ; il se la représente, il la ressent etlatraduit en elle-même. Sa Médée est une âme d’une trempe toute virile, capable des résolutions les plus inflexibles, maîtresse d’elle-même, conduisant ses desseins avec une fermeté d'esprit égale à l'énergie de sa volonté; et pourtant, quand l’instinct maternel se réveille tout à coup dans son cœur, c’est la plus faible des femmes : il y a autre chose dans ses hésitations qu'un simple
sentiment, 1l y a le frémissement de la chair, la voix du sang, une sorte d'horreur physique qui se mêle au trouble moral; elle pleure en voyant les yeux purs et brillants de ses enfants, en caressant leurs cheveux, en respirant leur haleine. Dans cette façon de sentir, impression du moment est presque tout; et cette impression elle-mêmetient de la sensation presque autant que du sentiment. Son plus grave inconvénient est de tomber aisément dans la banalité ; et Euripide n'y a pas toujours échappé. Comme Aristophane le lui a reproché, il a cru souvent que lappareil extérieur de la misère ou de la faiblesse méritait la pitié d’un public éclairé, que des rois en haïllons, des héros mendiants, des vieillards qui se traînent en tremblant, des enfants qui pleurent offraient un spectacle tragique !. Son erreur, en pareil cas, a été de ne pas comprendre qu’au théâtre les hommes réunis veulent des émotions d’une nature plus haute et plus profonde, qu’il faut remuer les âmes et non pas simplement troubler les sens. En revanche, quand il a rencontré des situations qui comportaient à la fois l’élan passionné du cœur et cette sorte de trouble ou de déchirement qui se fait sentir à l'être tout entier, nul ne l’a surpassé en force pathétique.
À ces dispositions naturelles s'est ajoutée chez Euripide l'influence très forte des habitudes d’esprit contemporaines : le goût des pensées brillantes, des antithèses et des distinctions, des analyses ingénieuses, desdiscussionssubtiles, des argumentations paradoxales. Tout cela était de son temps et convenait à.ses qualités comme à ses défauts. La séduction d’un aperçu nouveau, celle des réflexions délicates, et aussi des tours de force oratoires
1. Voyez dans les Acharniens, les moqueries relatives au magasin d’Euripide, dans lequel Dicéopolis est assuré de trouver tout ce
qu’il peut désirer pour se rendre intéressant, comme guenilles, bâtons, besaces, etc.
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