GOUT DES DISCUSSIONS
dans la défense des mauvaises causes, était vraiment irrésistible pour lui. Il aimait à se poser des questions pour avoir le plaisir d’y répondre, ou tout simplement pour éveillerla réflexion et la laisser ensuite en suspens. Les choses de la vie qui se font par coutume, par instinct, par tradition, et qui doivent se faire ainsi, devenaient pour lui matière à des interrogations hasardeuses qu’il mettait dans labouche de ses personnages. Est-il bon de se marier? Est-ce un avantage d’avoir des enfants ? L’amitié doit-elle s'imposer à elle-même une mesure ? Mille problèmes de ce genre, qui n’en sont pas, parce que la nature humaine les a toujours résolus et les résoudra toujours sans se soucier de la réflexion, attiraient néanmoins sa pensée, comme celle d’un grand
. nombre de ses contemporains. Nul poète plus que lui
n’a été associé à tous les excès de curiosité et de raisonnement où se complaisait un siècle qui apprenait à observer ct à réfléchir. Dans cette société où les esprits les mieux doués goûtaient le plus vivement le plaisir nouveau d'analyser les idées, comment cette fine et brillante intelligence aurait-elle résisté àune tentation si délicate ?
De tout cela résulte un caractère qui ne peut manquer de frapper à première vue quiconque lit les tragédies d’Euripide. À chaque instant et de mille manières, le poète apparaît dans ses pièces sous le masque des personnages. Nous les voyons tout à coup oublier leur condition fictive ou leur situation dramatique pour disserter ; des gens du peuple, des esclaves, des femmes parlent en philosophes ; des héros qui devraient gémir ou s'emporter font des réflexions générales ou des satires mordantes, dont la finesse ingénicuse ne peut dissimuler l’inconvenance. L’illusion dramatique disparaît ainsi brusquement, et parfois au moment où elle serait le plus nécessaire.
Une nature de poète aussi capricieuse ne pouvait produire un système dramatique bien arrêté. Ne cherchons donc pas dans le théâtre d’'Euripide ce que nous avons trouvé dans celui de Sophocle, un type de tragédie, toujours le même malgré la variété des sujets. Sophocle imposait aux légendes épiques, en les mettant sur la scène, la forme générale qu'il avait une fois pour toutes conçue comme la meilleure. Euripide n’a rien à imposer, car il n’a pas de méthode fixe. Il n’apporte dans le travail préliminaire par lequel il organise ses drames que des instincts, peu à peu transformés en habitudes, et, selon qu'il est ému ou inspiré, il construit
sa trasèdie. Tout ce qu’on peut se proposer, quand on
l'étudie à ce point de vue, c’est de montrer à quelles tendances il obéit le plus souvent.
Sophocle, ce semble, cherchait d’abord l'unité du drame, et il n’y introduisait la variété qu’au fur et à mesure, en développant l’idée tragique; Euripide procède précisément à l’inverse. Son imagination mobile, sa sensibilité vive et capricieuse lui créent avant tout un besoin impérieux de variété, et s’il ramène ensuite son drame à l'unité, c’est souvent par un artifice imaginé après coup, qu’il superpose tant bien que mal à ses inventions premières. De là cette différence frappante, que la tragédie de Sophocle sort d’une conception vivante qui s'épanouit au souffle de linspiration en scènes diverses, tandis que celle d'Euripide pullule d'abord comme une floraison spontanée de scènes diverses, que l’art réunit en une gerbe.
Quelques-unes de ses pièces ne sont guère que des fragments de légende épique, mis en forme de drame : les Troyennes par exemple. Nous y voyons, devant les
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